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Les mots voyageurs – 10 – Table

Au Liban, l’un des jeux les plus populaires est la “tâwleh”, qu’en français on appelle “trictrac” ou bien “jacquet”, et qui est connu aujourd’hui dans le monde entier sous le nom de backgammon. Tâwleh est le mot local usuel pour “table”; en arabe littéraire on dit tâwilah, un mot très probablement d’origine latine, étant donnée sa ressemblance évidente avec tabula.

Ce dernier mot, qui a donné “table” et divers mots similaires dans de nombreuses langues, n’a pas toujours désigné le meuble à quatre pieds que nous connaissons aujourd’hui; pour celui-ci, les Romains disaient plutôt mensa, que l’on retrouve dans l’espagnol mesa, et aussi dans le mot français “commensal”, peu usité, et qui désigne une personne qui mange et boit à la même table qu’une autre. L’équivalent en arabe de commensal est nadim, également peu usité de nos jours en tant que nom commun, mais répandu en tant que prénom.

Tabula, en latin classique, désignait plutôt une planche de bois servant à des inscriptions, ou à des jeux; un sens que l’on retrouve en français dans “les Tables de la loi”; et aussi dans le mot “tablier”, qui désigne toute surface plane utilisée pour un jeu – échecs, tric-trac, ou autre. Du temps de l’Empire romain, le plus populaire de ces jeux, celui auquel l’empereur Claude aurait consacré un traité – aujourd’hui perdu -, s’appelait justement tabula. De ce fait, lorsque ce mot était prononcé dans la Rome antique, c’est au jeu que l’on pensait, pas au meuble. On dit que Néron a gagné des fortunes à ce jeu; j’imagine que ses courtisans auraient pris de gros risques en le faisant perdre.

Tout porte a croire que le jeu se pratiquait dans l’Antiquité et au Moyen-âge de la même manière  que de nos jours. Dans un traité espagnol du treizième siècle, le Libro de los juegos, on trouve une illustration d’un jeu dit todas tablas, où la disposition des pièces est identique à celle de la tâwleh moderne. (voir l’illustration ci-dessus).

On sait que ce jeu connut un immense succès en Angleterre, au point que Richard Coeur-de-lion voulut l’interdire à ceux qui n’appartenaient pas à la noblesse; et au point que le cardinal Wolsey ordonna en 1526 de détruire les tables de jeu, et de punir ceux qui s’adonnaient à ce “vice”. Selon une légende fort répandue, ce serait en raison de cette persécution que l’on remplaça les jeux sur tables fixes par des jeux pliables et portables, que l’on pouvait prendre sous le bras et dissimuler en cas de danger. C’est sans doute ce qui explique qu’un tel “objet de perdition” apparaisse en 1562 dans le tableau de Bruegel l’Ancien intitulé “Le triomphe de la Mort” (voir ci-après, tout en bas du tableau, à droite).

A l’époque, on ne disait pas encore “backgammon”, nulle part; ce mot n’apparaît qu’au milieu du dix-septième siècle; jusque-là, les Anglais eux-mêmes connaissaient ce jeu, comme le reste du monde, sous le nom de “tables”.

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