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Les mots voyageurs – 12 – Rose

Ce qui est fascinant dans l’aventure des mots, c’est qu’il n’y a jamais de véritable commencement. On a beau remonter le fil, suivre les modifications successives, deviner les emprunts, les glissements de sens, les déformations, il y aura toujours un “avant” — nébuleux, obscur, insaisissable. On pourrait parler de l’aube des mots, et de l’aube des langues, comme on parle de l’aube des temps…

Bien entendu, on peut aussi se contenter du minimum. Rose vient du latin rosa, c’est clair, c’est évident, et il est parfaitement légitime d’en rester là. Mais si, par tempérament, ou par conviction, on se sent poussé à aller au-delà, on s’embarque pour un long voyage.

Car le terme rosa, les Romains l’ont bien pris quelque part. Sans surprise l’on apprend qu’il vient du grec rhodon, – qui est aussi à l’origine de “rhododendron”, dont le nom signifie justement “arbre à roses”. Mais l’on apprend aussi qu’à l’époque archaïque — il y a environ deux millénaires et demi — les Grecs disaient plutôt  wrodon, un nom sans doute emprunté à un très vieux terme indo-iranien qui serait wurdi, warda, ward, ou vrda.

En arabe, la rose se dit wardah, et en hébreu vered. Bien que ces deux langues soient sémitiques, elles ont manifestement puisé à la même source que le grec. On disait également warda dans la langue que parlait Jésus, l’araméen. Celle-ci fut l’une des grandes langues de  l’Antiquité,  peut-être la première à vocation internationale, puisqu’elle avait été adoptée comme langue officielle par  plusieurs empires, dont celui des Assyriens, puis celui des Perses; il est raisonnable de supposer que c’est par l’intermédiaire de l’araméen que le nom indo-iranien de la rose s’est transmis aux langues sémitiques.1

Et avant tout cela, demanderont les curieux insatiables? Certains linguistes ont une réponse, ou plutôt une théorie. Selon eux, la source première de tous ces différents noms de la rose devrait être cherchée du côté de l’hypothétique langue-mère des Indo-européens2, dans laquelle le mot wrdho signifiait “épine”, ou “ronce”. Ainsi, l’appellation originelle de la rose aurait été liée à sa capacité de nuisance plutôt qu’à sa beauté.

Ce qui me remet en mémoire cette variante subtile de l’histoire classique du verre à moitié vide et du verre à moitié plein: l’optimiste ne voit pas les épines, le pessimiste ne voit pas la rose. Mais un proverbe chinois devrait les mettre d’accord: “la rose n’a d’épines que pour celui qui voudrait la cueillir.”

  1. Le nom que l’on donne à la rose en persan moderne est gul. Malgré les apparences, les linguistes considèrent que ce mot — repris par les Turcs sous la forme gül — pourrait être issu de la même origine, par une série de mutations. Je me contente de le signaler, sans m’y attarder… []
  2. Déjà mentionnée dans mon article précédent, consacré à “Punch”, cette langue, appelée “Proto-indo-européen” et parfois simplement “Indo-européen”, est reconstruite par les linguistes à partir des différentes langues de cette famille. L’idée de base, c’est qu’il a dû y avoir un groupe originel qui aurait parlé une langue dont seraient issus à la fois le grec, le latin, le français, l’anglais, le russe, le persan, le hindi, et des centaines d’autres langues vivantes ou mortes. Il y a diverses hypothèses concernant l’époque et le territoire où aurait vécu cette population initiale. []

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