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Les mots voyageurs – 11 – Punch

Pendant que j’évoquais, dans mon dernier article, les liens entre “table”, tabula, et le jeu de tawleh, m’est revenue à l’esprit cette coutume fort répandue au Liban comme dans plusieurs autres pays du Levant, et qui consiste à annoncer le résultat des dés dans une langue “rituelle”, que l’on emploie uniquement à cette occasion.

Chacun des joueurs lance, à son tour, deux petits dés de couleur ivoire. Si l’on voit cinq et deux, on dit “banj dou”; pour six et un, on dit “shesh yek”.  C’est du persan – une langue que les joueurs ne connaissent pas, en général, et qui n’est d’usage courant qu’au moment de jouer à la tawleh, justement. Mais cette tradition, nul n’est censé y déroger; quelqu’un qui, dans le village de mon enfance, aurait eu la mauvaise idée de dire les chiffres en arabe, en français ou en anglais, aurait essuyé des commentaires moqueurs; et les puristes – mes oncles, par exemple – auraient tout simplement refusé de jouer avec lui.

Ce rituel remonte à l’époque ottomane, peut-être même avant, et nul n’est censé l’ignorer. Pour la plupart des chiffres, on doit utiliser le persan. Dans certains cas, on peut employer alternativement le persan et le turc – ainsi, le cinq-quatre se dit soit banj-johar (persan), soit besh-dort (turc); et le deux-un se dit soit dou-yek, soit iki-bir. Et dans un seul cas, celui du six-cinq, on a recours à une expression mixte, shesh-besh, où le premier terme est persan, et le deuxième turc. Sans doute les a-t-on mariés parce que la terminaison se trouve être identique. Dans certains pays – en Tunisie, par exemple, ou en Israël -, le jeu de tawleh est appelé justement shesh-besh.

Il me faut préciser que j’ai cité les chiffres dans leur prononciation libanaise. Notamment le “banj”.1 En persan, le cinq se dit plutôt  “pandj”; c’est de là que viendrait l’appellation du “punch”, cocktail composé de cinq éléments. Ce sont, en principe, l’eau, l’alcool, le citron, le sucre et les épices; mais il existe de nombreuses variantes.

De la commedia dell’arte aux guerres afghanes

Le nom de punch s’est propagé depuis trois siècles dans le monde entier – grâce, en partie, à sa similitude avec d’autres mots anglais, qui viennent d’origines complètement différentes, mais qui s’écrivent et se prononcent de la même manière, et dont les sens se sont en quelque sorte “coalisés”. Il y a le verbe to punch, donner un coup; son substantif punch;  ainsi que l’expression punch line, – qui désigne la “chute” d’un article, ou d’une anecdote;  ces punch-là viennent de l’ancien français ponchon - ancêtre de poinçon. Un autre Punch est une abréviation de Punchinello, nom anglais d’un personnage emblématique de la commedia dell’arte, celui qu’on appelle en italien Pulcinella et en français Polichinelle; c’est par référence à lui que fut créée en 1841 la célèbre revue satirique Punch.

Si je cite ces homonymes, c’est parce qu’ils ont tous contribué à la prospérité du mot punch. A l’instar des humains, les mots naissent, meurent, font fortune ou font faillite; ils changent d’apparence, ou de vocation, au gré des événements; ils émigrent vers des contrées lointaines, puis quelquefois reviennent, transformés, à en devenir méconnaissables… Et c’est bien que je trouve enchanteur dans leurs trajectoires.

S’agissant de la boisson elle-même, son nom pourrait venir soit du hindi panch, soit directement du persan, deux langues voisines. De toute manière, les noms du chiffre 5 dans la plupart des langues indo-européennes seraient tous dérivés d’une même source. Pour certains, comme le pente grec, qui a produit des composés tels que Pentagone, on devine la parenté avec pandj. Pour d’autres, comme le cinq français, le five anglais, ou le fem des Scandinaves -, la filiation est nettement moins apparente. Mais des linguistes nous expliquent que le nom originel du chiffre dans la langue-mère hypothétique des indo-européens – dont on suppose qu’elle était parlée il y a six ou sept mille ans – aurait été pengke, et que chaque ethnie a transformé ce mot à sa manière, les Celtes en pemp, les Germaniques en fimf, les Latins en quinque, etc.

Pour en revenir à l’appellation indo-iranienne de ce chiffre, nous lui devons – outre la boisson – quelques noms de lieu.  Tel celui du Penjab, province divisée entre l’Inde et le Pakistan, et dont le nom est une contraction de panch-âb, “cinq-eaux” – une manière concise de dire “le pays aux cinq fleuves”. Non loin de là se trouve la vallée du Panshir” rendue célèbre par le commandant Ahmad Shah Massoud, qui y fut assassiné le 9 septembre 2001. Une vallée dont le nom persan, pandj-shir, signifie “cinq-lions”.

Une étymologie qui explique, du moins en partie, pourquoi le combattant afghan fut surnommé “le lion du Panshir”.

  1. La consonne persane “p” n’existant pas en arabe, elle est généralement transformée en “b”. []

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