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Honte aux uns, honte aux autres

Quelque chose m’échappe dans l’histoire d’al-Megrahi, le fonctionnaire libyen qui vient d’être libéré en Écosse.

S’il est coupable d’un crime aussi atroce que l’attentat de Lockerbie, c’est-à-dire la destruction par bombe d’un avion civil, causant la mort de 270 personnes, pourquoi l’a-t-on libéré après seulement dix ans de détention?

Et s’il est innocent, pourquoi s’étonne-t-on de le voir reçu avec des fleurs à son retour chez lui?

Je ne voudrais pas spéculer sur sa culpabilité ou sur son innocence, mais une chose est absolument certaine: si cet homme a commis l’acte abominable dont on l’a accusé, il ne l’a pas fait pour son propre compte, mais pour le compte de ses chefs. C’est là une évidence que personne ne peut contester. Or, ces chefs, on ne se gêne plus pour les recevoir avec les honneurs, et en se pliant à tous leurs caprices. On ne se gêne plus pour prendre des photos avec eux, ni pour signer des contrats juteux. Mais si eux-mêmes sont pris en photo avec le lampiste qui a payé pour eux, nous sommes censés nous indigner.

Beaucoup de ceux qui connaissent le dossier de près – notamment parmi les parents des victimes – sont persuadés que le procès a été manipulé de manière honteuse, que le fonctionnaire libyen n’était pas coupable, et qu’on s’est servi de lui comme d’un bouc émissaire pour protéger les vrais responsables – libyens ou autres. C’est d’ailleurs ce que sous-entend le secrétaire écossais à la Justice, Kenny MacAskill, en prenant la décision de libérer al-Megrahi “par compassion”. Car même si l’homme est atteint d’une maladie incurable ne lui laissant que peu de temps à vivre, on aurait pu le soigner consciencieusement dans un hôpital britannique, mais jamais on n’aurait dû le laisser rentrer chez lui… à moins que l’on ait de sérieux doutes sur sa culpabilité.

Tout porte à croire qu’on s’est livré, dans cette affaire, à un marchandage sordide, pour obtenir des bénéfices commerciaux,  pétroliers ou politiques – bien des indices pointent dans cette direction. Et dans ce cas, il ne faut pas que les uns et les autres fassent semblant de trôner sur les hauts sommets éthiques. A force de transiger sur les valeurs sous prétexte de “réalisme”, à force d’interpréter les principes selon les convenances du moment, l’Occident finira par perdre toute crédibilité morale; quant à ses adversaires-partenaires de l’autre côté de la Méditerranée, ils n’en ont jamais eu beaucoup…

Je ne sais pas si l’on fera un jour toute la lumière sur l’attentat de Lockerbie; mais quelle que soit la vérité, cette affaire est révélatrice de la faillite morale qui caractérise notre époque. Une faillite dont aucun dirigeant – ni en Occident, ni dans le monde arabe – n’est totalement innocent. Et dont personne ne sortira la tête haute.

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Ce que devient l’initiative d’Obama. Deux hypothèses…

Le printemps de Washington – 6 -

Chronique du 29 juillet 09.

C’est un véritable carrousel diplomatique que les États-Unis exécutent au Proche-Orient depuis quelques jours. Je l’observe, j’écoute les nombreuses déclarations, je lis les commentaires, et je m’efforce de comprendre ce qui se passe réellement.

Est-on en train de mettre en place la solution ébauchée par le président Obama lors de son discours à l’Université du Caire le 4 juin dernier, à savoir une paix régionale “compréhensive”, à laquelle tous les pays et tous les peuples seraient associés, qui prendrait en compte les préoccupations et les revendications de chacun, et dont la pierre angulaire serait la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël?

Ou bien est-on en train de revenir à une approche traditionnelle du conflit, c’est-à-dire à un long processus de négociation, où les différents protagonistes seraient invités à se réunir, à bâtir patiemment entre eux une relation de confiance, et où Washington ne jouerait qu’un rôle d’intermédiaire et de facilitateur?

De mon point de vue, seule la première voie pourrait mener à la paix, et je suis persuadé que si elle aboutissait, tous les peuples de la région y trouveraient leur compte, et à terme tout le monde – y compris une bonne partie des hommes politiques intransigeants en Israël, en Palestine et dans l’ensemble du Monde arabe -  oui, même ceux qui, aujourd’hui, s’en méfient, finiraient par s’en féliciter. L’autre voie, en revanche, n’a jamais conduit qu’à des désillusions, à un durcissement dans tous les camps, et à un regain de violence.

Ayant annoncé ainsi sans ambiguïté mes préférences, je m’empresse d’ajouter qu’à l’instant où j’écris ces lignes, je ne suis pas encore en mesure de dire dans quelle voie se dirige la diplomatie américaine qui s’active. Les deux hypothèses sont plausibles, et je ne sais pas encore laquelle va se vérifier. A certains moments, je me dis que l’initiative d’Obama piétine; à d’autres moments, je me dis qu’elle est en train de se mettre en place.

La logique du blog

Si je ne tenais pas ce journal en ligne, j’aurais attendu d’être fixé avant de prononcer mon verdict. L’intérêt de la démarche que j’ai entamée, c’est justement de permettre à l’observateur concerné que je suis de communiquer à chaque étape son sentiment, et même de dévoiler sa manière de s’informer, d’analyser, de réfléchir, d’évaluer. Dévoiler aux autres, mais aussi à soi-même, parce qu’en s’obligeant à écrire, à formuler, on prend conscience de certaines choses qui seraient restées confuses.

Puisque j’ai ouvert cette parenthèse, je vais la garder ouverte quelques instants de plus; pour dire que, lorsque j’essaie de m’informer, de comprendre, je garde constamment à l’esprit deux règles d’or. La première, c’est que nous sommes à l’ère de la communication, et que les propos des responsables doivent être considérés non comme une expression de la réalité, mais comme une formulation de ce qu’ils ont décidé de communiquer. La seconde, c’est que nous sommes aussi, paradoxalement – et fort heureusement! – à l’ère de la transparence, vu que tout ce qu’on aimerait savoir, et tout ce que les uns et les autres aimeraient cacher, est dévoilé quelque part sur la Toile. Il faut simplement savoir chercher, et surtout savoir évaluer, savoir faire le tri entre les propos qui éclairent la réalité, et ceux qui la brouillent ou qui l’obscurcissent, volontairement ou pas.

Mais je referme la parenthèse pour revenir à mon interrogation de départ: l’activité diplomatique américaine au Proche-Orient signifie-t-elle que l’initiative d’Obama se met soigneusement en place, ou bien qu’elle est déjà remise en cause, pour ne pas dire abandonnée?

Ce qui semble accréditer la première hypothèse, c’est que les responsables américains qui se rendent dans la région sont précisément ceux dont la contribution serait essentielle si l’on était en train de rédiger un traité de paix. Celui-ci devrait comporter la création d’un État palestinien sur des territoires dont Israël se retirerait; des dispositions de sécurité pour que les Israéliens ne perçoivent pas ce retrait comme une menace pour leur sécurité; une normalisation des relations entre Israël et ses voisins; et très certainement aussi un très important fond de développement et de compensation – financé par les Américains, les Européens, les Japonais, les Chinois, ainsi que les pays du pétrole – afin d’encourager les Palestiniens comme les Israéliens à s’engager résolument dans la voie de la paix.

La principale caractéristique des visiteurs américains, c’est qu’ils sont habilités à fournir des assurances sur l’aspect militaire et sécuritaire d’un éventuel accord. Il y a là, en effet, le secrétaire à la défense Robert Gates; le général James L. Jones, conseiller du président Obama à la sécurité nationale; l’ambassadeur Dennis Ross, qui a la haute main sur le Proche-Orient au sein du Conseil de Sécurité nationale; en plus de l’ancien sénateur George Mitchell, envoyé spécial du président dans la région, et qui a pour mission de gérer les contact avec les différents protagonistes. Une incontestable mobilisation, dont on est en droit d’attendre des résultats significatifs.

N’est-ce pas encourageant? Si, dans une certaine mesure. Mais pas encore suffisamment, à mes yeux, pour écarter la seconde hypothèse, celle d’un piétinement, et d’un possible déraillement du processus. Je suis persuadé que rien n’avancera si on ne rassure pas Israël; encore faut-il que les mesures prises pour le rassurer ne rendent pas la paix “insignable” pour les dirigeants palestiniens, comme pour le reste du monde arabe.

Je vais être plus précis: tout ce qui concerne le rapport de forces militaire ne m’inquiète pas. L’opinion arabe sera sans doute choquée d’entendre que la future Palestine sera dépourvue d’armée. Mais, quand on y réfléchit, il serait illusoire d’imaginer que la protection de ce jeune État sera assurée par sa propre armée; sa seule véritable protection sera dans les garanties internationales; et plutôt que de s’engager dans une course aux armements qui le ruinerait, il devrait prendre exemple sur le Japon de l’après-guerre et aspirer à la réussite économique à l’abri de ses frontières garanties.

En revanche, si la mosquée d’al-Aqsa, par exemple, demeurait sous administration israélienne, ce ne serait même pas la peine de signer un traité de paix, parce que les mouvements militants continueraient à mobiliser autour de cette question, du Maghreb jusqu’à l’Indonésie, pendant les cent prochaines années.

En d’autres termes, tout ce qui relève authentiquement des préoccupations de sécurité peut trouver sa place dans un accord; tout ce qui touche au territoire et aux symboles doit être manié avec d’infinies précautions.

Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le projet d’accord à la suite de toutes les tractations en cours. En toute sincérité, je m’interdis de faire des procès d’intention à qui que ce soit. J’observe, j’écoute, j’évalue; je continue à espérer, mais je demeure prudent.

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Je confesse une certaine impatience…

Le printemps de Washington – 5 -

Chronique du 26 juillet 09.

J’avais écouté, puis lu attentivement, le discours du président Obama à l’Université du Caire, le 4 juin dernier. Il m’était apparu comme un discours fondateur. Fondateur d’une solution durable au Proche-Orient, et fondateur d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabo-musulman; ce qui va de pair. Je l’avais écrit, et je continue à le penser. Mais je confesse, en la matière, une certaine impatience. Je ne vois pas se dessiner une approche nouvelle des négociations de paix; j’ai plutôt l’impression que l’on revient aux pratiques diplomatiques habituelles, celle qui n’ont servi jusqu’ici qu’à perpétuer le conflit.

On va me rétorquer, bien sûr, qu’un conflit qui dure depuis plusieurs décennies ne se règle pas en quelques semaines. C’est vrai, en apparence. Mais en apparence seulement. Comme lorsqu’on dit qu’avec un petit pas, un autre petit pas, et encore un autre, on s’approche forcément de la paix. Cela paraît logique, évident, mais c’est une fausse évidence.

Dans un conflit de ce genre, où les populations éprouvent une profonde méfiance les unes envers les autres, il est indispensable de proposer une solution globale, pour que chaque peuple sache exactement où il va; sinon on ouvre la voie aux surenchères, qui favorisent les factions les plus dures. C’est ce qui s’est constamment produit au Proche-Orient au cours des dernières décennies. On a multiplié les initiatives, les conférences, les plans, les feuilles de route, on s’est égaré dans des palabres interminables, et dans les deux camps les éléments les plus intransigeants ont gagné.

Dans son discours à l’Université du Caire, Obama montrait qu’il avait conscience de cette réalité, et qu’il n’allait pas se laisser entraîner vers les sables mouvants. Il laissait entendre qu’il ne se contenterait pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. “Nous ne pouvons pas imposer la paix, disait-il. Mais, en privé, beaucoup de musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai.”

Cette dernière phrase définissait clairement l’approche volontariste que le président envisageait. Il n’a pas appelé les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à “nous” – les États-Unis – d’agir.

Aussitôt, son émissaire George Mitchell s’envolait pour le Proche-Orient, porteur de ce même message: un plan global va être présenté sous peu, nous attendons de tous qu’ils lui fassent bon accueil. La rumeur, à Washington, était que les grandes lignes du plan de paix seraient proposées dès le 15 juin. Six semaines se sont écoulées, au cours desquelles on a commencé à entendre des propos désespérément familiers, sur le fait qu’Israël devrait, pour le moment, geler la colonisation, et qu’en échange les pays arabes devraient accorder à la compagnie El-Al le droit de survoler leur territoire… Dans le jargon de Washington, on appelle cela “confidence building measures”, des mesures pour bâtir la confiance; à mes yeux, je les appellerais plutôt “momentum breaking measures”, des mesures dont le seul résultat serait de briser l’élan.

J’espère me tromper, j’espère que c’est mon impatience qui parle, mais j’ai l’impression que l’élan s’est effectivement affaibli, ramolli. Hier, l’émissaire Mitchell est revenu au Proche-Orient pour une nouvelle tournée. J’ai écouté attentivement ses déclarations à Damas. Il cherche à donner l’impression que la détermination de son président est toujours intacte. Mais il manque à ses propos le sens de l’urgence, et j’ai le sentiment qu’il cherche à convaincre ses interlocuteurs d’une chose dont lui même commence à douter…

Une fois encore, j’espère me tromper. J’espère avoir l’occasion de faire bientôt dans ce blog, dans ces chroniques consacrées au “printemps de Washington”, un mea culpa humble et fervent. J’espère avoir l’occasion de dire que cette baisse de régime était due aux événements d’Iran, ou à la nécessité de préparer un plan de paix adéquat, ou à d’autres facteurs, mais que la nouvelle administration reste manifestement décidée à mettre fin une fois pour toutes à ce conflit. Lequel, sous des dehors de conflit local, est devenu en réalité un conflit planétaire. L’un des plus toxiques et des plus meurtriers.

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Du temps de Sherlock Holmes

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Le printemps de Washington – 4 -

Chronique du 21 juillet 09.

Je commencerai mon article de ce jour par une réminiscence littéraire. Il s’agit de la toute première aventure de Sherlock Holmes, intitulée en anglais A Study in Scarlet, et en français Une étude en rouge. C’est là que le narrateur, le Docteur Watson, rencontre pour la première fois le célèbre détective. Celui-ci cherche un colocataire, et un intermédiaire les réunit.

“- Le docteur Watson, M. Sherlock Holmes, dit Stamford en nous présentant.

- Comment allez-vous? dit-il, en me serrant cordialement la main avec une force dont je ne l’aurais guère cru capable. Vous avez été en Afghanistan, je vois.

- Comment diable savez-vous cela?”

Holmes se contenta de rire, et c’est seulement le lendemain qu’il finit par expliquer comment il avait pu deviner. Après avoir énuméré une longue suite de déductions, il aboutit à cette conclusion imparable:

“- Dans quelle partie des tropiques un major de l’armée anglaise peut-il avoir subi tant de privations, et avoir été blessé au bras? Evidemment en Afghanistan.”

Dès le premier paragraphe du roman, Watson nous avait appris qu’il s’était rendu aux Indes en 1878, en tant que médecin militaire; mais qu’au moment où il s’apprêtait à rejoindre son régiment, “la seconde guerre afghane avait éclaté”. Il s’était retrouvé du côté de Kandahar. Sain et sauf. “Mais je serais tombé entre les mains des Ghazis assassins, sans le courage et le dévouement dont fit preuve mon ordonnance, Murray…”

Le livre parut en 1887, et je suppose que les lecteurs de Sir Arthur Conan Doyle savaient ce qu’était “la seconde guerre d’Afghanistan”. Pour ma part, je dois avouer que j’ai perdu un peu le fil. Même si je me limitais à celles qui se sont produites de mon temps, je ne sais plus à laquelle nous sommes. La quatrième? La cinquième?

Cela pour dire que lorsque le président Obama annonça qu’il retirerait ses troupes d’Irak, mais qu’il renforcerait son contingent en Afghanistan, je n’étais pas rassuré quant à la sagesse de cette décision. Bien entendu, il fallait se retirer d’Irak; il n’aurait jamais fallu y aller; et, une fois que les États-Unis l’avaient occupé, il ne fallait surtout pas qu’ils s’y comportent comme ils l’ont fait. Je ne suis pas sûr que les choses vont s’arranger complètement après le départ définitif des Américains; mais je suis sûr, en revanche, que leur présence militaire prolongée dans ce pays n’arrangerait rien.

Ayant précisé cela, je me dois d’ajouter une observation que les historiens du Moyen-Orient pourraient difficilement contester: l’Irak n’est pas – c’est le moins qu’on puisse dire – un pays de guérilla armée. Il a fallu que les Américains accumulent les fautes, les bavures, les maladresses, pour se retrouver avec une telle guerre sur les bras, dans un environnement physique et humain aussi peu propice.

L’Afghanistan, c’est une tout autre paire de manches. C’est LE pays des guérillas armées interminables, comme l’ont appris à leurs dépens les Britanniques, les Soviétiques, et bien d’autres puissances imprudentes. Et même si le président américain souhaite mener sa campagne autrement, qu’il demande à ses troupes d’être à l’écoute des populations, qu’il promet de réformer les prisons, le pari est extrêmement risqué.

Pour que les Afghans – et les peuples musulmans en général – en arrivent à accepter une opération militaire américaine sur leur sol, il faudrait que la réconciliation historique prônée par Obama se soit déjà concrétisée par des résultats tangibles. Ce qui n’est certainement pas le cas à ce jour. On est au tout début d’un long chemin semé d’embûches, et il est hasardeux de se comporter comme si l’on était déjà arrivé à bon port.

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Le printemps de Washington – 1 -

Chronique du 15 juillet 09.

Ce qui se passe aux États-Unis et dans le reste du monde depuis l’élection de Barack Obama m’apparaît comme un printemps inespéré, survenu à l’issue d’un trop long hiver.

L’expression me hante, suscitant dans mon esprit à la fois l’espoir et l’inquiétude. L’espoir, puisque l’on a, pour la première fois depuis longtemps, un dirigeant mondial qui comprend la nécessité d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabe, et aussi la nécessité, pour les États-Unis, de restaurer leur crédibilité morale.

Mais l’inquiétude aussi, parce que dans cette expression, que l’on a appliquée au cours des dernières décennies à divers événements, dont le printemps de Prague à la fin des années soixante, il y a une idée de fragilité, et même l’idée d’une “éclaircie” passagère, quelque peu contraire à l’implacable logique de l’Histoire, et qui ne manquera pas d’être balayée.

La question, en effet, se pose, de savoir si l’avènement d’Obama apparaîtra dans quelques années comme le commencement d’une nouvelle ère, ou bien comme une brève parenthèse, une ultime tentative pour arrêter le glissement du monde vers l’abîme. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis dans l’incertitude. Mon espoir, c’est qu’il réussisse. Plus qu’un espoir, c’est même une fervente prière. Je n’ose imaginer ce que serait le monde si, par malheur, Obama échouait. Seuls pourraient alors se réjouir et prospérer les tenants des idéologies suicidaires, qui capitalisent sur la haine et les affrontements sans fin,  incapables de concevoir un monde réconcilié.

Mais si je fais confiance à Obama, à sa vision, à son habileté politique, la tâche qu’il est censé accomplir est si herculéenne que la réussite est loin d’être acquise. Bien entendu, il est encore trop tôt pour se prononcer. Le mandat du président a commencé il y a six mois à peine, on est encore au stade où l’on peut enregistrer les promesses sans demander avec insistance ce qui a déjà été accompli. Pour ma part, je vois à ce stade une foule de signes encourageants, mais aussi quelques signes inquiétants…

Aujourd’hui, je me contenterai de ce préambule ; mais je me promets de revenir, dans les jours et les semaines à venir, sur le “printemps de Washington”, et sur les diverses attentes qu’il suscite, les unes déjà un peu comblées, d’autres déjà un peu déçues, la plupart encore en suspens…

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A propos du discours d’Obama au Caire

Le discours prononcé au Caire le 4 juin par Barack Obama sera-t-il considéré un jour comme l’acte fondateur d’une réconciliation historique entre Occident et Islam, et entre Israël et le monde arabe, ou bien apparaîtra-t-il comme un ultime coup d’épée dans l’eau ? Il serait hasardeux de faire des pronostics, mais on peut raisonnablement supposer que la réponse ne tardera pas.

Car la logique de l’initiative du président américain n’est pas celle d’un long processus de négociations. Ce mot n’est jamais prononcé. Bien entendu, on se parlera, on se réunira, Obama ne peut forcer les parties en présence à signer des accords dont ils ne voudraient pas. Mais il n’ignore pas qu’au Proche-Orient les négociations sont un marécage, et que les « petits pas » mènent à l’impasse. Une vérité paradoxale qui s’explique par la nature du conflit et par l’Histoire tragique des peuples qui s’affrontent. Comment, en effet, persuader les Israéliens de faire des concessions territoriales si l’on ne leur garantit pas la pérennité de leur État ? Et comment persuader les Palestiniens de reconnaître Israël alors que celui-ci refuse de fixer ses frontières, se ménageant la possibilité de les pousser toujours plus loin aux dépens d’un hypothétique État palestinien ? Tant que les uns et les autres ne sauront pas de quoi l’avenir sera fait, les adversaires du compromis auront beau jeu d’expliquer à leurs peuples que les concessions qu’on leur demande ne feraient que les affaiblir. Il n’est pas surprenant, dès lors, que les intransigeants aient régulièrement progressé jusqu’à devenir largement majoritaires à la Knesset comme au Parlement palestinien.

Obama ne critique pas les faucons israéliens, et il parle modérément du Hamas. Il demande seulement l’arrêt de toute colonisation. Et il exige la cessation de toute action violente. Pas d’autre préalable. C’est quand le projet d’accord définitif sera entre leurs mains que les uns et les autres seront jugés. Ceux qui l’accepteront se retrouveront dans le camp de la paix, ceux qui le rejetteront seront les fauteurs de guerre. Ce qu’ils auront dit ou fait au cours des décennies de conflit sera passé par profits et pertes, comme cela s’est pratiqué à l’issue de tant d’autres conflits.

Les propos d’Obama à l’Université du Caire laissent entendre qu’il ne se contentera pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. « Nous ne pouvons pas imposer la paix, dit-il. Mais en privé, beaucoup de Musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai ».

Cette dernière phrase définit clairement l’approche volontariste que le président envisage. Il n’appelle pas les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois ? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à « nous » — les États-Unis — d’agir.

Le fondement politique et moral de son approche est défini sans ambiguïté dans le discours du 4 juin. « L’aspiration à une patrie juive trouve ses racines dans une histoire tragique que personne ne peut nier ». Une formulation a priori inacceptable pour la grande majorité des Arabes, et probablement pour la plupart des Israéliens. Et cependant le seul lieu de convergence qui soit envisageable aujourd’hui.

Ce qu’Obama définit en ces termes, c’est sa vision de la légitimité d’Israël. Pour les Arabes, cette légitimité n’existe pas ; une population venue d’Europe s’est installée en Palestine, s’est appropriée les terres et les maisons, expulsant la population arabe du pays ; et le fait que l’Occident justifie la création de cet État, le soutienne par l’argent et les armes, en fait un complice. Certains Arabes s’accommodent de cet état des choses, parce qu’ils ne peuvent faire autrement ; d’autres se contentent de critiquer les actions d’Israël dans les territoires occupés en 1967 ; mais en eux-mêmes, très peu d’Arabes acceptent la légitimité de l’État d’Israël.
Obama ne l’ignore pas, et il prend le taureau par les cornes. Si l’on veut bâtir une paix durable, il faut donner aux Arabes, et même aux Palestiniens, une explication raisonnable de la création d’un État juif, et du soutien que les États-Unis lui apportent — « un lien indéfectible » insiste-t-il d’entrée de jeu, pour que son auditoire ne se fasse aucune illusion. « A travers le monde, le peuple juif a été persécuté pendant des siècles, et l’antisémitisme en Europe a culminé en un Holocauste sans précédent. Demain je visiterai Buchenwald… »

Légitimité historique ou légitimité biblique

En Israël, il y a deux manières de justifier la création de l’État. L’une est historique, l’autre biblique. La première affirme que pour mettre fin aux persécutions et aux humiliations, les Juifs ont eu besoin d’un État qui soit leur ; et que le choix s’est porté sur la Palestine parce qu’elle fut jadis le siège du royaume de Juda et du royaume d’Israël. La seconde affirme que la Palestine a été promise aux Juifs par l’Éternel, qu’elle leur a toujours appartenu en droit, et que les Arabes qui y ont vécu au cours des siècles n’ont été que des occupants illégaux. L’avènement du président George W. Bush, dont la base électorale était faite de fondamentalistes chrétiens fascinés par l’univers biblique, avait conduit dans les faits à un ralliement des États-Unis à cette dernière thèse.

Les implications politiques de ce débat sont évidentes. Si Israël est un refuge pour les Juifs persécutés, il doit avoir des frontières sûres et reconnues, que ses dirigeants politiques sont habilités à tracer en fonction des réalités stratégiques. Si Israël résulte d’une promesse divine, chaque localité mentionnée par la Bible peut être légitimement colonisée.

Bien au-delà des subtilités théologiques, et au-delà même des implications territoriales, ce qui est en cause ici, c’est l’avenir des rapports entre les « civilisations » d’aujourd’hui, et aussi l’avenir du rapport entre religion et politique sur toute l’étendue de la planète. Si l’on dit au monde musulman qu’Israël existe parce que la Bible l’a promis, que les Arabes de Palestine étaient depuis des siècles des « squatters », et qu’ils n’ont qu’à accepter le sort qui leur a été réservé, on est parti pour d’interminables guerres de religion, pour des siècles de régression intellectuelle et morale. A l’inverse, si l’on dit au monde musulman qu’Israël est né parce que les Juifs persécutés ont éprouvé un jour le besoin de se regrouper en une patrie sûre — et Obama a pris soin d’évoquer devant les étudiants du Caire les camps de la mort, les chambres à gaz, les six millions de victimes, « plus que toute la population juive en Israël aujourd’hui » ; et si l’on ajoute, comme le président l’a fait, que les Palestiniens ont été des victimes, et que le moment est venu de leur donner à eux aussi une patrie où ils puissent vivre dans la paix, dans la dignité, dans la prospérité ; alors on aura posé les fondements d’une « paix des braves ».

Les Arabes y souscriront-ils ? Pas de gaieté de cœur. Mais ils pourraient le faire par nécessité, parce qu’ils sont désemparés, exsangues, épuisés ; parce que toutes les négociations s’enlisent et que la violence ne mène à rien. « Rédigez un accord, et nous le signerons. Au besoin, obligez-nous à le faire ! », aurait dit, en substance, le roi Abdallah d’Arabie au président américain. Mais celui-ci aura compris qu’il ne s’agit pas là d’un chèque en blanc. Aucun dirigeant ne serait prêt à signer un traité inique, ou humiliant, et qui apparaisse comme un diktat provenant d’une puissance inamicale. Pour que les Arabes acceptent un compromis historique incluant la reconnaissance d’Israël, il faut que le parrain américain soit perçu comme un ami des deux parties. Ami d’Israël, certes, mais également ami des Arabes. Obama s’est attelé à cette tâche considérable qui consiste à rétablir la confiance perdue entre l’Amérique et l’Islam. Dignement, mais sans arrogance. Respectueusement, mais sans complaisance. Il a parlé de la civilisation musulmane, de son apport, de l’appel du muezzin qu’il entendait dans son enfance en Indonésie ; mais après avoir précisé, sans ambiguïté : « I am a Christian». Il a évoqué les traditions de tolérance en Islam, mais n’a pas hésité à évoquer le sort des minorités, les chrétiens palestiniens, les maronites, les coptes. Et aussi les droits des femmes. Avec des prises de position qui n’esquivent pas les controverses, notamment sur le port du voile. Mais en choisissant soigneusement ses mots — « Nos filles peuvent contribuer à la vie de la société autant que nos fils ». Son auditoire a applaudi, à divers moments, notamment lorsqu’il a accusé de duplicité les dirigeants politiques qui parlent de démocratie lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, et l’oublient lorsqu’ils arrivent au pouvoir.
Il n’est pas allé jusqu’à prononcer correctement les mots arabes, mais il a su trouver le ton adéquat, et apparaître comme un ami.

President Barack Obama tours the Pyramids of Giza in Egypt on June 4, 2009. (Official White House photo by Pete Souza)

En Israël, la réaction au compromis que propose la nouvelle Amérique est difficile à prévoir. A priori, on peut s’attendre à une opposition virulente. Mais on pourrait avoir, en la matière, bien des surprises, et c’est ce qu’Obama escompte. Il cherche à convaincre l’État hébreu qu’il est également son ami, un ami véritable, bien plus que son prédécesseur.

Au cours de l’ère Bush, les dirigeants israéliens avaient eu le sentiment que tout leur était permis. Si quelquefois Washington tentait de les réfréner, ils savaient qu’ils ne risquaient strictement rien à passer outre. L’impunité étant mauvaise conseillère, le gouvernement a laissé se développer la colonisation en Cisjordanie, et il a su retarder indéfiniment l’établissement d’un État pour les Palestiniens. Ce faisant, il a réduit sa propre marge de manœuvre, et discrédité ses interlocuteurs potentiels. Il s’est retrouvé dans une situation peu enviable où la paix est devenue impossible, et où les guerres successives ne résolvent rien.

Sans attaquer nommément son prédécesseur, Obama laisse entendre que ceux qui ont encouragé les Israéliens dans cette voie sans issue ne se sont pas comportés en amis. Un ami véritable est celui qui inversera le cours des choses, et sortira Israël de l’impasse. Si le conflit du Proche-Orient focalise aujourd’hui toutes les haines entre l’Occident et l’Islam, une solution équitable de ce conflit deviendrait le point de départ d’une réconciliation historique entre les deux mondes. Le destin d’Israël ne dépendrait plus de la poursuite et de l’exacerbation de « l’affrontement des civilisations » ; bien au contraire, sa seconde naissance serait ancrée dans le socle de la réconciliation historique entre ces vastes ensembles.

Aux nombreux Israéliens qui refusent de s’en remettre, pour la défense de leur pays, à des garanties internationales, Obama répond dans son discours du Caire, avec autant de clarté qu’il est possible de le faire sur un sujet aussi tabou : on ne leur demandera pas de désarmer, ni même d’abandonner leur arsenal nucléaire. Le passage où il en parle est codé, mais il n’est pas indéchiffrable. Les États-Unis s’en tiendront strictement aux clauses du traité de non-prolifération ; les pays qui l’ont signé — dont l’Iran — auront le droit d’avoir du nucléaire civil, mais pas des armes. Israël n’étant pas signataire, il n’aura pas cette obligation. Et le président ne parle pas d’un Moyen-Orient sans armes nucléaires, qui est la revendication des Arabes, mais d’un « monde où aucune nation ne disposerait d’armes nucléaires », ce qui n’est évidemment qu’un vœu pieux.

L’initiative d’Obama pourra-t-elle réussir là où tant d’autres ont échoué ? C’est là un pari qui n’est ni gagné ni perdu d’avance. Pour les irréductibles de tous bords, le dirigeant américain est à présent perçu comme un ennemi, une menace. Du côté de ceux qui pratiquent ce qu’il a pris soin d’appeler « l’extrémisme violent » — s’écartant ainsi du vocable de « terrorisme » que son prédécesseur avait constamment à la bouche —, on peut craindre le pire, et notamment des provocations qui mettraient le président devant un dilemme : ne pas riposter l’affaiblirait aux yeux de son peuple, riposter compromettrait sa politique d’ouverture. Et en Israël, il va de soi qu’une partie de la classe politique, soutenue notamment par les colons, cherchera à déstabiliser l’administration démocrate par tous les moyens.

Le discours du Caire fait entrer l’Occident et l’Islam, les Arabes et les Israéliens, dans une zone de turbulences. Mais si son projet parvient à obtenir l’assentiment d’une partie significative des Arabes comme des Israéliens, et aussi — c’est indispensable ! — l’adhésion chaleureuse de la communauté juive américaine ; s’il prend en compte les préoccupations de chacun, y compris celles des réfugiés palestiniens et des colons juifs de Cisjordanie ; s’il s’accompagne d’un « plan Marshall » généreux, assurant la prospérité aux familles comme aux nations ; et s’il bénéficie du soutien matériel et moral des Européens, des Chinois, des Japonais ainsi que des pays du pétrole ; alors ses chances de succès seront sérieuses. Mais le chemin vers la paix demeurera, tout au long, glissant et périlleux.

(Article publié dans l’Express du 11 juin 2009).

Texte du discours en français. Texte original en anglais.

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