Articles contenant le tag matelas

Les mots voyageurs – 8 – Matelas

Ce mot a été emprunté à l’arabe en raison d’un léger malentendu. En ancien français, on disait “materas”, un mot qui proviendrait de l’italien materasso, et que l’on retrouve encore dans l’anglais mattress, l’allemand matratze, le polonais materac, etc. Tous ces mots ont pour origine le mot arabe matrah, dérivé du verbe taraha, qui signifie “jeter à terre”1.

J’ai parlé d’un léger malentendu parce que matrah, à l’origine, ne désignait pas un matelas, ni aucun autre élément de mobilier, mais un lieu. Autrefois, les maisons des gens modestes n’avaient qu’une seule pièce, qui servait de séjour dans la journée, et où l’on passait la nuit. Des matelas fins étaient rangés dans une niche, et lorsque venait le moment de dormir, on les jetait à terre, on les étalait, et chacun s’étendait à la place qui était la sienne.

Dans le parler arabe du Liban, on appelait ce “lit” amovible farsheh. Parfois ce n’était qu’une natte; on l’appelait alors hassireh. L’arabe étant, comme bien d’autres langues, un instrument de précision, sous sa forme dialectale aussi bien que sous sa forme littéraire, le mot matrah désignait très exactement l’endroit où chaque membre de la famille étalait sa literie. Il y a une chanson égyptienne du célèbre Mohammad Abdel-Wahab qui dit: “A l’endroit où le sommeil me vient aux yeux, je dors l’esprit tranquille”. Le premier mot de cette chanson, celui que j’ai traduit par “endroit”, est justement matrah.

Peu à peu, la signification de ce mot s’est étendue. Au Liban, et dans divers autres pays arabes, matrah ne désigne plus seulement l’endroit où l’on se couche. Dans des expressions comme “le lieu où je vais”, “l’endroit où j’ai mal”, “l’emplacement où je me gare”, on emploie matrah; et aussi pour désigner un passage précis d’un livre ou d’un film.

En français, à partir de ce mot, on est allé dans une toute autre direction. Non pas celle d’un lieu, mais celle d’un objet “matelassé”, justement, c’est-à-dire rembourré. Il a donc servi à désigner une grosse liasse de billets, un portefeuille, une fortune. Et aussi, par ailleurs, une épaisseur protectrice qui “fait matelas” – on le dit par exemple de la couche de graisse qui protège l’ours du froid polaire. Cette idée de protection existe aussi dans d’autres langues européennes, par exemple en anglais, où mattress désigne parfois un dispositif artisanal servant à consolider une digue pour en ralentir l’érosion.

Pour ma part, cependant, je reste attaché au sens premier, et j’essaie d’imaginer le moment où, vers l’époque des croisades, des Européens ont découvert pour la première fois le plaisir de dormir confortablement sur un matelas moelleux à la manière des Arabes. Sinon, pourquoi auraient-ils éprouvé le besoin d’emprunter ce mot?

  1. Littéralement, taraha veut dire “il a jeté” plutôt que “jeter”, mais comme cette forme est, pour les verbes arabes, l’équivalent de l’infinitif, il me semble plus adéquat de traduire par “jeter”. []

, ,

4 commentaires