Articles contenant le tag littérature

Du temps de Sherlock Holmes

first_edition_1887

Le printemps de Washington – 4 -

Chronique du 21 juillet 09.

Je commencerai mon article de ce jour par une réminiscence littéraire. Il s’agit de la toute première aventure de Sherlock Holmes, intitulée en anglais A Study in Scarlet, et en français Une étude en rouge. C’est là que le narrateur, le Docteur Watson, rencontre pour la première fois le célèbre détective. Celui-ci cherche un colocataire, et un intermédiaire les réunit.

“- Le docteur Watson, M. Sherlock Holmes, dit Stamford en nous présentant.

- Comment allez-vous? dit-il, en me serrant cordialement la main avec une force dont je ne l’aurais guère cru capable. Vous avez été en Afghanistan, je vois.

- Comment diable savez-vous cela?”

Holmes se contenta de rire, et c’est seulement le lendemain qu’il finit par expliquer comment il avait pu deviner. Après avoir énuméré une longue suite de déductions, il aboutit à cette conclusion imparable:

“- Dans quelle partie des tropiques un major de l’armée anglaise peut-il avoir subi tant de privations, et avoir été blessé au bras? Evidemment en Afghanistan.”

Dès le premier paragraphe du roman, Watson nous avait appris qu’il s’était rendu aux Indes en 1878, en tant que médecin militaire; mais qu’au moment où il s’apprêtait à rejoindre son régiment, “la seconde guerre afghane avait éclaté”. Il s’était retrouvé du côté de Kandahar. Sain et sauf. “Mais je serais tombé entre les mains des Ghazis assassins, sans le courage et le dévouement dont fit preuve mon ordonnance, Murray…”

Le livre parut en 1887, et je suppose que les lecteurs de Sir Arthur Conan Doyle savaient ce qu’était “la seconde guerre d’Afghanistan”. Pour ma part, je dois avouer que j’ai perdu un peu le fil. Même si je me limitais à celles qui se sont produites de mon temps, je ne sais plus à laquelle nous sommes. La quatrième? La cinquième?

Cela pour dire que lorsque le président Obama annonça qu’il retirerait ses troupes d’Irak, mais qu’il renforcerait son contingent en Afghanistan, je n’étais pas rassuré quant à la sagesse de cette décision. Bien entendu, il fallait se retirer d’Irak; il n’aurait jamais fallu y aller; et, une fois que les États-Unis l’avaient occupé, il ne fallait surtout pas qu’ils s’y comportent comme ils l’ont fait. Je ne suis pas sûr que les choses vont s’arranger complètement après le départ définitif des Américains; mais je suis sûr, en revanche, que leur présence militaire prolongée dans ce pays n’arrangerait rien.

Ayant précisé cela, je me dois d’ajouter une observation que les historiens du Moyen-Orient pourraient difficilement contester: l’Irak n’est pas – c’est le moins qu’on puisse dire – un pays de guérilla armée. Il a fallu que les Américains accumulent les fautes, les bavures, les maladresses, pour se retrouver avec une telle guerre sur les bras, dans un environnement physique et humain aussi peu propice.

L’Afghanistan, c’est une tout autre paire de manches. C’est LE pays des guérillas armées interminables, comme l’ont appris à leurs dépens les Britanniques, les Soviétiques, et bien d’autres puissances imprudentes. Et même si le président américain souhaite mener sa campagne autrement, qu’il demande à ses troupes d’être à l’écoute des populations, qu’il promet de réformer les prisons, le pari est extrêmement risqué.

Pour que les Afghans – et les peuples musulmans en général – en arrivent à accepter une opération militaire américaine sur leur sol, il faudrait que la réconciliation historique prônée par Obama se soit déjà concrétisée par des résultats tangibles. Ce qui n’est certainement pas le cas à ce jour. On est au tout début d’un long chemin semé d’embûches, et il est hasardeux de se comporter comme si l’on était déjà arrivé à bon port.

, , , , , ,

Pas de commentaire

La porte de mon bureau restera… entrouverte

Un bureau mal rangéDes amis m’ont dit – les uns par écrit, les autres de vive voix -, que ce blog devrait être plus visible, et “mieux référencé”. A terme, oui, certainement; mais ce n’est pas ce que je souhaite dans l’immédiat. Mon premier article s’intitulait : “le blog, une liberté, une servitude” parce qu’avec ce merveilleux instrument, comme avec tout ce que la modernité nous apporte, les deux voies existent,et c’est seulement à l’usage que l’on découvre si l’on s’est engagé dans l’une ou dans l’autre.

Ceux qui me connaissent savent que j’écris dans le calme, la solitude, la sérénité, et que je m’éloigne autant que possible du brouhaha du monde. De ce fait, un blog est pour moi une expérience paradoxale. S’il devait envahir ma vie, empiéter sur le roman que je suis en train d’écrire, je n’aurais pas d’autre choix que de m’enfuir en courant. Mais ce n’est pas ce que j’ai l’intention de faire. Il suffit de voir le rythme auquel j’écris pour comprendre que l’expérience me plaît. Et que j’entends la poursuivre.

Parce qu’elle correspond à un besoin. Un besoin précis, que je cerne de mieux en mieux: ce que je voudrais faire, c’est entrouvrir la porte de mon cabinet de travail. Oui, entrouvrir, pour que des amis, en passant à côté, jettent un coup d’oeil, me fassent un petit signe discret, parcourent du regard quelques feuilles que j’aurais laissées là à leur intention, puis continuent leur chemin en se promettant de repasser plus tard.

Ne pas garder ma porte hermétiquement close, donc; mais ne pas m’installer non plus sur la place publique, portes et fenêtres ouvertes à tous les vents, mes papiers voletant dans tous les sens.

N’est-ce pas illusoire? N’y a-t-il pas une logique inhérente à “la Toile”,  et à laquelle nul ne peut échapper? Je ne le crois pas. Ce blog sera ce que j’en ferai, et ce que mes visiteurs m’aideront à en faire. Je souhaite que ce soit un espace de réflexion sur le monde à la fois fascinant et inquiétant où nous vivons, – par exemple sur “le printemps de Washington” – et je m’emploierai à en faire très précisément cela.

, ,

13 commentaires

…et les égarements de la francophonie

Comme tous les outils, un concept doit être manié avec dextérité, et à bon escient, sinon il endommage plus qu’il ne répare, et peut se révéler dangereux. Mon article précédent aurait pu s’intituler “du bon et du mauvais usage du concept de diversité” – un concept qui m’est précieux, pourtant, et qui revient souvent sous ma plume, vu que j’accorde la plus grande importance à la diversité culturelle, à la diversité linguistique, ainsi qu’à celle des espèces vivantes…

Cet article-ci aurait pu s’intituler, sur le même mode, “du bon et du mauvais usage de la francophonie”. Un concept qui était, à l’origine, dans les années soixante, une excellente trouvaille. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l’ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d’indigènes ; les ancêtres gaulois n’étaient plus exigés à l’entrée. De Brazzaville à Phnom Penh, de Lyon à Montréal, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient “la langue française en partage”, ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l’avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l’avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.
Le glissement sémantique s’est produit par la suite. Je parle de “glissement” parce qu’il n’y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu’on avait constitué un rassemblement global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l’on se mît à parler de littérature francophone et d’auteurs francophones.
Qu’est-ce, après tout, qu’un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L’évidence, n’est-ce pas ? Du moins en théorie… Car le sens s’est aussitôt perverti. Il s’est même carrément inversé. “Francophones”, en France, aurait dû signifier “nous” ; il a fini par signifier “eux”, “les autres”, “les étrangers”, “ceux des anciennes colonies”… En ces temps d’égarement où les identités se raidissent, les vieux réflexes sont revenus.
Peu de gens auraient l’idée d’appeler Flaubert ou Céline “francophones” ; et même des écrivains d’origine étrangère, s’ils ne viennent pas d’un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n’ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des “francophones”…

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

J’ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j’ai découvert, j’aurais honte de l’écrire. Même si je ne faisais qu’énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu’elle représente dans l’histoire des idées et des hommes…
Devrais-je aligner des exemples ? Non, je m’arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de “francophonie” et de “francophone” à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l’habitude de dire “écrivains de langue française”, en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !
En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n’aurait l’idée de distinguer les écrivains espagnols des “hispanophones”, ni les anglais des “anglophones”. Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu’ils soient noirs ou blonds, qu’ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Sydney, de Calcutta ou de Johannesbourg ; et des écrivains de langue espagnole, qu’ils soient andalous, chiliens, colombiens ou guatémaltèques…
Il ne faudrait pas chercher l’explication de ces différences d’approche dans les caractères des peuples, mais dans les réalités de l’Histoire et dans celles de la démographie. Si l’Angleterre est la terre natale de la langue anglaise, ce sont aujourd’hui les États-Unis  qui font office de “métropole”, et l’existence de ces deux pôles – auxquels s’ajoutent quelques autres, de diverses grosseurs – empêche déjà de s’enfermer dans une perspective “britannocentrique”. Il en est de même pour l’espagnol, qui a plus de locuteurs au Mexique ou en Argentine que dans la terre mère; ce qui, là encore, prémunit contre les tentations d’ibérocentrisme.
On pourrait dire que les littératures de langue anglaise ou espagnole ont acquis une perspective mondiale à cause de l’affaiblissement relatif des métropoles par rapport à leurs anciennes dépendances. La France, qui n’a pas connu la même dérive, est demeurée assise au centre de son domaine linguistique, sans éprouver le besoin de se remettre en cause, ni de modifier son regard.
Quelques écrivains se réunissent quelquefois pour dire qu’il est indispensable aujourd’hui de passer d’une perspective littéraire  “hexagonale” à une perspective mondiale ; et qu’il faudrait en finir avec la dichotomie malsaine et maladroite entre “français” et “francophones”. Mais les vieilles habitudes d’expression ont la vie dure…

Ai-je besoin de préciser que les appellations réconciliatrices n’abolissent point la diversité. Il y a bien une littérature indienne de langue anglaise, une littérature australienne, des littératures canadienne, nigériane, sud-africaine, caribéenne, irlandaise, etc. Il en est de même pour la langue française ; on n’écrit pas à Paris comme à Dakar, à Genève, à Liège, à Alger, à Casablanca, à Beyrouth, à Montréal, à Quimper ou à Fort-de-France…

La diversité des voix demeurera, et c’est là, à l’évidence, une grande richesse. Ce qu’il s’agit d’abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries… Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l’ont choisie, un autre lieu d’exil.

, , , ,

6 commentaires

Le blog, une liberté, une servitude

Quelques amis m’ont incité à tenir ce journal en ligne ; d’autres ont cherché à m’en dissuader.  Les uns m’ont expliqué qu’il fallait avoir de nos jours un espace où l’on puisse s’exprimer en toute liberté, en toute sérénité, réfléchir quelquefois à voix haute, suggérer à ses visiteurs la lecture d’un livre ou d’un article. Les autres m’ont prévenu que j’ouvrais ainsi une boîte de Pandore que jamais plus je ne pourrais refermer; que ce n’était point une liberté que je m’octroyais ainsi, mais une servitude. A ce “blog” je serais, disent-ils, enchaîné désormais pendant des heures chaque jour.  Au moment où je me jette à l’eau, je ne sais toujours pas à qui de mes amis je donnerai demain raison et à qui je donnerai tort. Cet outil me séduit et m’effraie à la fois, et je nourris encore l’illusion de pouvoir m’en servir sans me laisser asservir.

, ,

7 commentaires