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Les mots voyageurs – 9 – Bagdad

J’ai failli placer en tête de cette chronique le mot “baldaquin”, qui trouve son origine à Bagdad; mais j’ai changé d’avis, c’est à la ville elle-même que je m’intéresse, et son nom, qui nous est aujourd’hui si familier, porte une longue histoire qui va bien au-delà d’un terme à usage limité tel que “baldaquin”.

Ce dernier mot n’est qu’un vestige d’une époque révolue, une émouvante relique littéraire. Il persiste dans de nombreuses langues – baldachin en anglais et en allemand, baldaquino en espagnol et en portuguais, baldakin en suédois, baldakiini en finnois, etc. -, mais ces diverses formes ont toutes le même “ancêtre”, l’italien baldacchino, qui désignait à l’origine la soie importée de Baldacco, c’est-à-dire de Bagdad.

Cette vieille prononciation du nom de la ville ne surprend pas outre mesure le fils d’Arabe que je suis. Je possède dans ma bibliothèque un ouvrage du treizième siècle intitulé “Mo’jam al-bildân”, “le Dictionnaire des pays”, une encyclopédie géographique achevée en 1223, soit trente-cinq ans avant la chute de la ville aux mains du chef mongol Houlagou, et dont l’auteur est un érudit du nom de Yakout1.

A l’article Bagdad, le “Dictionnaire” de Yakout ne donne pas moins de sept prononciations différentes de ce nom. L’une d’elles a ravivé en moi un souvenir d’enfance. Mon père, qui connaissait remarquablement la poésie classique arabe, m’avait cité un jour un vers où l’on vantait la beauté de Boghdân. Il m’avait expliqué à cette occasion que c’était là une appellation littéraire de Bagdad, qu’il y en avait d’autres, et que cela s’explique par le fait que, ce mot n’étant pas d’origine arabe, chacun le prononçait à sa manière.

Yakout confirme d’ailleurs que le nom de la ville est d’origine persane. La chose est établie, même si l’étymologie exacte est encore discutée – comme le sont, forcément, toutes les étymologies, c’est la loi du genre. L’hypothèse la plus plausible, cependant, c’est que “bagh” ou “bogh” viendrait d’un radical signifiant “dieu”; et que “dad” viendrait d’un verbe signifiant “donner”. Le nom de la capitale irakienne signifierait donc : “don de Dieu”.

Le persan étant une langue indo-européenne, on ne s’étonnera pas de la similitude avec des noms slaves tels que “Bogdan”, qui a une signification similaire. Cette même idée de “don-de-Dieu” se retrouve d’ailleurs dans divers noms de personnes d’origine latine, comme Déodat, Donnedieu ou Dieudonné; ou d’origine grecque, comme Théodore ou, pour une femme, Dorothée. L’équivalent en arabe est “Atallah”, et en hébreu “Yonathan”.

Les Arabes, les Perses, les Grecs, les Assyriens

Pour en revenir à la métropole irakienne, les variations que l’on observait autrefois sur la prononciation comme sur l’orthographe de son nom pourraient également s’expliquer par le fait que Bagdad était simplement une appellation usuelle, et que le nom officiel de la ville était différent. Lorsque le calife al-Mansour l’a fondée au huitème siècle pour en faire la capitale de l’Empire abbasside, il l’avait appelée “Madinat as-Salam”, “La Cité de la Paix”; on l’appelait aussi, en son honneur, “Madinat al-Mansour”; ou, en raison de sa forme arrondie, “al-Zaoura’”, “l’Oblique”.

Ces noms étaient d’ailleurs venus s’ajouter à bien d’autres, car le calife n’avait pas bâti sa capitale en un lieu sans histoire. Sur le même site, ou dans les environs, se trouvaient d’autres cités prestigieuses dont le nom est aujourd’hui oublié, mais qui avaient eu leur moment de gloire, et dont le souvenir subsiste parfois d’une étrange manière. Il y avait notamment Séleucie, métropole grecque fondée par un lieutenant d’Alexandre le grand; et  sa jumelle Ctésiphon, métropole perse, qui fut, jusqu’à la conquête arabe au septième siècle, la capitale des shahs sassanides.

Les deux noms sont restés associés, et l’on trouve fréquemment dans les textes anciens la grande cité mésopotamienne désignée comme “Séleucie-Ctésiphon”. C’est là que fut fondée l’une des plus anciennes Églises chrétiennes, celle des Assyriens, que l’on appela longtemps “Église nestorienne” du nom de l’évêque Nestorius, condamné par Rome comme hérétique. Une branche mal-aimée du christianisme, et qui a pourtant eu un itinéraire lumineux.

Cette Église subsiste encore, toujours malmenée par l’Histoire, toujours ballotée entre Orient et Occident, toujours persécutée, et toujours méconnue… Depuis longtemps le siège de son patriarcat a dû quitter sa résidence originelle sur les bords du Tigre, mais les textes ecclésiastiques portent toujours le nom double des métropoles jumelles.

Il est émouvant de lire sur un document moderne qu’il fut “rédigé le 15 août 1997 à Séleucie-Ctésiphon”. Une appellation purement symbolique, bien entendu, vu que la cité que désigne ce nom antique, celle où réside aujourd’hui le patriarche de l’Église assyrienne, n’est autre que… Chicago.

  1. Sa biographie précise qu’il s’appelait Yakout al-Hamaoui al-Roumi al-Baghdadi – et qu’il venait donc  à la fois de la ville syrienne de Hama, du pays des Grecs, et de Bagdad. []

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Du temps de Sherlock Holmes

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Le printemps de Washington – 4 -

Chronique du 21 juillet 09.

Je commencerai mon article de ce jour par une réminiscence littéraire. Il s’agit de la toute première aventure de Sherlock Holmes, intitulée en anglais A Study in Scarlet, et en français Une étude en rouge. C’est là que le narrateur, le Docteur Watson, rencontre pour la première fois le célèbre détective. Celui-ci cherche un colocataire, et un intermédiaire les réunit.

“- Le docteur Watson, M. Sherlock Holmes, dit Stamford en nous présentant.

- Comment allez-vous? dit-il, en me serrant cordialement la main avec une force dont je ne l’aurais guère cru capable. Vous avez été en Afghanistan, je vois.

- Comment diable savez-vous cela?”

Holmes se contenta de rire, et c’est seulement le lendemain qu’il finit par expliquer comment il avait pu deviner. Après avoir énuméré une longue suite de déductions, il aboutit à cette conclusion imparable:

“- Dans quelle partie des tropiques un major de l’armée anglaise peut-il avoir subi tant de privations, et avoir été blessé au bras? Evidemment en Afghanistan.”

Dès le premier paragraphe du roman, Watson nous avait appris qu’il s’était rendu aux Indes en 1878, en tant que médecin militaire; mais qu’au moment où il s’apprêtait à rejoindre son régiment, “la seconde guerre afghane avait éclaté”. Il s’était retrouvé du côté de Kandahar. Sain et sauf. “Mais je serais tombé entre les mains des Ghazis assassins, sans le courage et le dévouement dont fit preuve mon ordonnance, Murray…”

Le livre parut en 1887, et je suppose que les lecteurs de Sir Arthur Conan Doyle savaient ce qu’était “la seconde guerre d’Afghanistan”. Pour ma part, je dois avouer que j’ai perdu un peu le fil. Même si je me limitais à celles qui se sont produites de mon temps, je ne sais plus à laquelle nous sommes. La quatrième? La cinquième?

Cela pour dire que lorsque le président Obama annonça qu’il retirerait ses troupes d’Irak, mais qu’il renforcerait son contingent en Afghanistan, je n’étais pas rassuré quant à la sagesse de cette décision. Bien entendu, il fallait se retirer d’Irak; il n’aurait jamais fallu y aller; et, une fois que les États-Unis l’avaient occupé, il ne fallait surtout pas qu’ils s’y comportent comme ils l’ont fait. Je ne suis pas sûr que les choses vont s’arranger complètement après le départ définitif des Américains; mais je suis sûr, en revanche, que leur présence militaire prolongée dans ce pays n’arrangerait rien.

Ayant précisé cela, je me dois d’ajouter une observation que les historiens du Moyen-Orient pourraient difficilement contester: l’Irak n’est pas – c’est le moins qu’on puisse dire – un pays de guérilla armée. Il a fallu que les Américains accumulent les fautes, les bavures, les maladresses, pour se retrouver avec une telle guerre sur les bras, dans un environnement physique et humain aussi peu propice.

L’Afghanistan, c’est une tout autre paire de manches. C’est LE pays des guérillas armées interminables, comme l’ont appris à leurs dépens les Britanniques, les Soviétiques, et bien d’autres puissances imprudentes. Et même si le président américain souhaite mener sa campagne autrement, qu’il demande à ses troupes d’être à l’écoute des populations, qu’il promet de réformer les prisons, le pari est extrêmement risqué.

Pour que les Afghans – et les peuples musulmans en général – en arrivent à accepter une opération militaire américaine sur leur sol, il faudrait que la réconciliation historique prônée par Obama se soit déjà concrétisée par des résultats tangibles. Ce qui n’est certainement pas le cas à ce jour. On est au tout début d’un long chemin semé d’embûches, et il est hasardeux de se comporter comme si l’on était déjà arrivé à bon port.

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