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…et les égarements de la francophonie

Comme tous les outils, un concept doit être manié avec dextérité, et à bon escient, sinon il endommage plus qu’il ne répare, et peut se révéler dangereux. Mon article précédent aurait pu s’intituler “du bon et du mauvais usage du concept de diversité” – un concept qui m’est précieux, pourtant, et qui revient souvent sous ma plume, vu que j’accorde la plus grande importance à la diversité culturelle, à la diversité linguistique, ainsi qu’à celle des espèces vivantes…

Cet article-ci aurait pu s’intituler, sur le même mode, “du bon et du mauvais usage de la francophonie”. Un concept qui était, à l’origine, dans les années soixante, une excellente trouvaille. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l’ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d’indigènes ; les ancêtres gaulois n’étaient plus exigés à l’entrée. De Brazzaville à Phnom Penh, de Lyon à Montréal, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient “la langue française en partage”, ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l’avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l’avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.
Le glissement sémantique s’est produit par la suite. Je parle de “glissement” parce qu’il n’y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu’on avait constitué un rassemblement global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l’on se mît à parler de littérature francophone et d’auteurs francophones.
Qu’est-ce, après tout, qu’un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L’évidence, n’est-ce pas ? Du moins en théorie… Car le sens s’est aussitôt perverti. Il s’est même carrément inversé. “Francophones”, en France, aurait dû signifier “nous” ; il a fini par signifier “eux”, “les autres”, “les étrangers”, “ceux des anciennes colonies”… En ces temps d’égarement où les identités se raidissent, les vieux réflexes sont revenus.
Peu de gens auraient l’idée d’appeler Flaubert ou Céline “francophones” ; et même des écrivains d’origine étrangère, s’ils ne viennent pas d’un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n’ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des “francophones”…

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

J’ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j’ai découvert, j’aurais honte de l’écrire. Même si je ne faisais qu’énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu’elle représente dans l’histoire des idées et des hommes…
Devrais-je aligner des exemples ? Non, je m’arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de “francophonie” et de “francophone” à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l’habitude de dire “écrivains de langue française”, en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !
En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n’aurait l’idée de distinguer les écrivains espagnols des “hispanophones”, ni les anglais des “anglophones”. Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu’ils soient noirs ou blonds, qu’ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Sydney, de Calcutta ou de Johannesbourg ; et des écrivains de langue espagnole, qu’ils soient andalous, chiliens, colombiens ou guatémaltèques…
Il ne faudrait pas chercher l’explication de ces différences d’approche dans les caractères des peuples, mais dans les réalités de l’Histoire et dans celles de la démographie. Si l’Angleterre est la terre natale de la langue anglaise, ce sont aujourd’hui les États-Unis  qui font office de “métropole”, et l’existence de ces deux pôles – auxquels s’ajoutent quelques autres, de diverses grosseurs – empêche déjà de s’enfermer dans une perspective “britannocentrique”. Il en est de même pour l’espagnol, qui a plus de locuteurs au Mexique ou en Argentine que dans la terre mère; ce qui, là encore, prémunit contre les tentations d’ibérocentrisme.
On pourrait dire que les littératures de langue anglaise ou espagnole ont acquis une perspective mondiale à cause de l’affaiblissement relatif des métropoles par rapport à leurs anciennes dépendances. La France, qui n’a pas connu la même dérive, est demeurée assise au centre de son domaine linguistique, sans éprouver le besoin de se remettre en cause, ni de modifier son regard.
Quelques écrivains se réunissent quelquefois pour dire qu’il est indispensable aujourd’hui de passer d’une perspective littéraire  “hexagonale” à une perspective mondiale ; et qu’il faudrait en finir avec la dichotomie malsaine et maladroite entre “français” et “francophones”. Mais les vieilles habitudes d’expression ont la vie dure…

Ai-je besoin de préciser que les appellations réconciliatrices n’abolissent point la diversité. Il y a bien une littérature indienne de langue anglaise, une littérature australienne, des littératures canadienne, nigériane, sud-africaine, caribéenne, irlandaise, etc. Il en est de même pour la langue française ; on n’écrit pas à Paris comme à Dakar, à Genève, à Liège, à Alger, à Casablanca, à Beyrouth, à Montréal, à Quimper ou à Fort-de-France…

La diversité des voix demeurera, et c’est là, à l’évidence, une grande richesse. Ce qu’il s’agit d’abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries… Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l’ont choisie, un autre lieu d’exil.

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Autobiographie à deux voix

Entretien d’Amin Maalouf avec Egi Volterrani

réalisé en décembre 2001

Egi Volterrani : Nous nous connaissons depuis des années, mais vous m’avez rarement parlé de vous-même. Aujourd’hui, j’aimerais aller plus loin dans l’exploration biographique, tant pour moi, votre traducteur en Italie, que pour d’autres lecteurs. Nous n’allons pas suivre un ordre strictement chronologique, mais commençons tout de même par le commencement, par votre naissance, son lieu, sa date…

Amin Maalouf : Je suis né le 25 février 1949, à Beyrouth, même si ma carte d’identité libanaise mentionne un autre lieu de naissance, Machrah, le village familial. Il s’agit, en l’occurrence, d’une fiction coutumière; au Liban, on est toujours inscrit sur les registres de son lieu d’origine, et c’est là qu’on vote, même si l’on n’y a jamais habité.


E.V. : Plutôt citadin, donc…

A.M. : Au Liban, il y a une double dichotomie entre village et ville, et entre montagne et littoral. Une dichotomie qui se manifeste de curieuse manière en chacun d’entre nous — et certainement en moi. Durant toute mon enfance et ma jeunesse, j’ai toujours passé les neuf mois d’hiver sur la côte, à Beyrouth, et seulement deux ou trois mois d’été au village, dans la montagne. Pourtant, j’ai toujours éprouvé à l’égard du village un grand attachement et un profond sentiment d’appartenance, alors que je n’ai jamais rien éprouvé de semblable à l’endroit de Beyrouth. J’avais constamment le sentiment d’y habiter pour des raisons de commodité, mais d’avoir laissé le cœur ailleurs. Dans mes écrits, cette ville est quasiment absente, comme si je n’avais fait que la traverser sans y avoir jamais vécu, alors que le village et la montagne sont bien présents.

Pour quelle raison?

Il me semble que mon milieu familial m’a transmis depuis toujours sa propre nostalgie de la montagne. Quand mon père et ma grand-mère maternelle, dont j’étais très proche, évoquaient leur enfance, c’était toujours au village, et même si ma propre enfance ne s’est pas passée physiquement dans la montagne, ou très peu, mon enfance imaginaire s’est toujours située “là-haut”. La famille de mon père a vécu au village jusqu’aux années 1930. Mon grand-père y avait fondé une école et, à sa mort, sa veuve en avait pris la direction. L’enseignement a toujours été la priorité absolue dans notre famille, mon arrière-grand-père était déjà directeur d’école, vers 1870 !
Lorsque mon père et certains de ses frères et sœurs furent en âge d’entrer à l’université, leur mère décida de fermer la petite école villageoise pour les emmener tous en ville. Elle loua un appartement au voisinage de l’A.U.B., l’Université américaine de Beyrouth, où tous ses enfants, garçons et filles, allaient être successivement étudiants puis professeurs.
Par certains côtés, cet exode vers la cité était un progrès; mais par certains autres côtés, c’était un arrachement. Il m’arrive de penser qu’il a été plus facile pour moi de passer de Beyrouth à Paris que, pour mon père, de passer du village à Beyrouth. Pourtant, notre village est tout juste à quarante kilomètres de la ville. Au Liban, les distances objectives sont toujours infimes, mais les vraies distances, les distances intérieures, sont considérables. Parfois, d’une vallée à l’autre, on a le sentiment d’avoir franchi un océan.

Vous avez dit que toute la famille de votre père avait quitté le village pour venir s’installer précisément au voisinage de l’Université américaine. Mais vous, vous écrivez en français, et je suppose que vous avez fait vos études dans cette langue…

La raison de ce “détournement” se trouve du côté de ma mère, dont la famille était de tradition francophone, et catholique.

Alors que votre famille paternelle était anglophone et protestante…

C’est plus compliqué que cela. Dans ma famille paternelle, plusieurs traditions étaient présentes, et certains conflits se poursuivent jusqu’à ce jour… Si je devais expliquer les choses succinctement sans cesser d’être intelligible, je devrais d’abord parler un peu plus de ma grand-mère paternelle, que je viens de mentionner, celle qui fut directrice d’école au village, et qui est certainement l’une des personnes qui ont le plus influencé ma vie. J’ai toujours eu une grande dévotion pour elle, et nous nous sommes beaucoup parlé puisqu’elle est morte à 91 ans. Elle était fille d’un prédicateur presbytérien… Oui, je sais, c’est assez étrange de découvrir un prédicateur presbytérien dans un village de la montagne libanaise au XIXe siècle. La chose paraîtra encore plus étrange si je révélais que le père de cet ancêtre était un curé catholique… Pour faire les choses courtes, je dirai que ce curé, mon arrière-arrière-grand-père, avait envoyé son fils dans une école au sud du Mont-Liban, sans se douter qu’il allait y rencontrer des missionnaires protestants qui aspiraient à convertir les élèves… J’ai évoqué indirectement ces événements familiaux dans un livre publié en 1993, “Le Rocher de Tanios”.
Inutile de dire que, pour les villageois catholiques, cette branche de notre famille paraissait quelque peu suspecte, pour ne pas dire démoniaque. Et lorsque mon père avait commencé à fréquenter ma mère et qu’il l’avait demandée en mariage, la première condition qu’elle avait posée c’était que leurs enfants aillent à l’école catholique et non chez les Américains protestants. C’est ainsi que je me suis retrouvé chez les Pères Jésuites, et mes trois sœurs à l’école des Sœurs de Besançon…

Votre père a accepté cette exigence ?

Je crois que mon père ne se sentait à l’époque ni catholique ni protestant. Il se sentait simplement amoureux…

Votre mère venait du même village ?

Quasiment. Son village est collé à celui de mon père; entre les maisons de mes deux grands-pères, il y a à peine trois minutes de marche à travers champs… Mais en disant cela, je ne décris que l’apparence des choses, car mon grand-père maternel avait quitté le pays quand il était encore adolescent; il avait émigré en égypte, où il allait passer toute sa vie, et où se trouve aujourd’hui sa tombe. Il ne revenait au village qu’en été pour fuir les chaleurs de la vallée du Nil.
Ma mère est née à Tanta, une ville du Delta. C’est là que mon grand-père s’était établi, et c’est là que, vers la fin de la première guerre mondiale, il avait fait la connaissance de la jeune fille qui allait devenir sa femme. Il se prénommait Amin, et elle, Virginie. Elle parlait l’arabe avec un fort accent turc. Elle venait d’arriver avec sa famille d’Istanbul, où elle était née, et où son père avait été juge. C’est à l’époque des massacres de 1915 qu’ils étaient partis pour l’égypte. A cause d’un drame précis, dont les circonstances n’ont jamais été élucidées : un frère de ma future grand-mère avait été tué, et la famille entière avait décidé de tout quitter du jour au lendemain, pour s’exiler. Ma mère m’a toujours parlé de cette grande maison familiale à Istanbul qu’il avait fallu abandonner précipitamment pour mettre la famille à l’abri, mais qui était toujours “à nous” — du moins moralement. Lorsque, dans les années 1990, mon éditeur turc m’a invité dans cette ville, je m’étais promis de retrouver cette maison, qu’on m’avait toujours décrite comme un palais, mais je l’ai cherchée trop mollement, peut-être n’avais-je pas vraiment envie de la retrouver… Pour moi, Istanbul, ou Constantinople comme je m’obstine à l’appeler, est une de mes patries originelles, et j’ai toujours voulu la garder à l’écart du monde réel. Quelqu’un m’a fait remarquer un jour que cette ville était la seule que je mentionnais dans chacun de mes livres, sans exception…

Constantinople demeure pour moi la première maison abandonnée…

Je ne peux m’empêcher de relire, dans les premières pages des échelles du Levant, ces paroles d’Ossyane :

“Ma vie a commencé, dit-il, un demi-siècle avant ma naissance, dans une chambre que je n’ai jamais visitée, sur les rives du Bosphore. Un drame s’est produit, un cri a retenti, une onde de folie s’est propagée, qui ne devait plus s’interrompre. Si bien qu’à ma venue au monde, ma vie était déjà largement entamée.”

A la lumière de ce que vous venez de dire, je comprends mieux…

Vous voyiez déjà la porte, et maintenant vous voyez aussi la clé, d’une certaine manière… Il y a, bien entendu, mille portes et mille clés. Les romans sont des miroirs déformants, ou embellissants, mais ce sont quand même des miroirs.
Ma vie a constamment été accompagnée par le souvenir des maisons que les miens puis moi-même avons été forcés de quitter. Durant mon enfance, ma mère me parlait de “notre” maison sur le Bosphore dont sa propre mère lui avait communiqué la nostalgie, puis de “notre” maison en égypte. Car entre ma naissance, en 1949, et le moment où j’ai commencé à comprendre le monde qui m’entourait, “nous” avions perdu aussi l’égypte, qui était alors ma seconde patrie, et par certains côtés, presque la première…
C’est au Caire que mes parents s’étaient mariés en décembre 1945, et même si je suis né à Beyrouth, ma mère m’avait “ramené” au Caire lorsque j’avais juste 28 jours… Une bonne partie de ma petite enfance s’est passée là-bas, mais je n’en garde aucun souvenir, rien qu’une grande frustration. En décembre 1951, mon grand-père est mort; trois semaines plus tard, eurent lieu les fameux incendies du Caire, — je ne sais pas si les livres d’Histoires s’en souviennent, mais les miens en parlent encore —, des émeutes gigantesques, destructrices et meurtrières, d’inspiration nationaliste et xénophobe, qui firent comprendre soudain à ma famille maternelle, qui jusque-là s’était sentie égyptienne, qu’elle serait à jamais étrangère dans son pays et qu’elle devrait se préparer à l’abandonner. Bientôt, “nos” biens furent confisqués, ou mis sous séquestre. Le dernier souvenir que je garde de cet épisode de notre histoire familiale est celui d’un voyage effectué au Caire avec ma mère lorsque j’avais huit ans, au cours duquel elle avait ramassé dans la maison de son enfance quelques objets personnels, avant de dire adieu. De plusieurs décennies de bonheur en égypte je ne garde que le souvenir de cette maison sombre où je n’osais m’attacher à rien.
Moi-même, depuis, j’ai dû quitter une maison, un pays, et plutôt que de me lamenter, je préfère cultiver un air de détachement nomade, que je m’efforce de sublimer en rêve d’universalité.

Mais la blessure est là…

Oui, même si la douleur est oubliée, la blessure est là, que les événements ou les remords intimes se chargent de réveiller quand elle commence à se cicatriser.
Si je devais me plier au jeu de la confession, je devrais en toute logique révéler les diverses facettes de ma blessure. Sans doute le ferai-je un peu, au fil de mes réponses, mais je ne promets pas la vérité entière. Une blessure ne se proclame pas, elle se ressent, elle se devine; entre elle et celui qui la porte, c’est un jeu perpétuel de trahisons réciproques et d’aveux trompeurs. Il arrive qu’on révèle pour mieux dissimuler, et qu’on dissimule pour mieux dénoncer…

Souvent les écrivains exilés parlent de blessure…

Ce n’est pas sans raison. C’est cela qui détermine le passage à l’écriture. L’encre, comme le sang, s’échappe forcément d’une blessure. Généralement, d’une blessure d’identité — ce sentiment douloureux de n’être pas à sa place dans le milieu où l’on a vu le jour; ni d’ailleurs dans aucun autre milieu.
Mais je ne crois pas que cela concerne uniquement les écrivains de l’exil. A moins d’inclure dans cette catégorie tous ceux qui sont exilés dans leur propre pays, dans leur propre maison, et aussi dans leur propre corps. La blessure intime peut avoir, selon les personnes, des origines très diverses, liées à la peau, à la nationalité, à la religion, à la condition sociale, aux rapports familiaux, à la sexualité, etc. Pour moi, elle est d’abord liée à ce sentiment, acquis depuis l’enfance, d’être irrémédiablement minoritaire, irrémédiablement étranger, où que je sois. D’où cette rage à vouloir que le monde entier ne soit fait que d’étrangers et de minoritaires.

J’aimerais lire, à ce propos, encore un passage d’un de vos livres, les dernières lignes de “Léon l’Africain” :

“A Rome, tu étais ’le fils de l’Africain’; en Afrique tu seras ’le fils du roumi’. Où que tu sois, certains voudront fouiller ta peau et tes prières. Garde-toi de flatter leurs instincts, mon fils, garde-toi de ployer sous la multitude! Musulman, juif ou chrétien, ils devront te prendre comme tu es, ou te perdre. Lorsque l’esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre de Dieu est vaste, et vastes Ses mains et Son cœur. N’hésite jamais à t’éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances.
“Quant à moi, j’ai atteint le bout de mon périple, je n’ai plus d’autre désir que de vivre, au milieu des miens, de longues journées paisibles. Et d’être, de tous ceux que j’aime, le premier à partir. Vers ce Lieu ultime où nul n’est étranger à la face du Créateur.”

Comment est né chez vous ce sentiment d’être “irrémédiablement étranger” ?

Cela remonte si loin que je suis tenté de croire que je le porte depuis la naissance. Mais ce serait inexact. Il me semble que durant la première enfance, un garçon dans une société orientale a plutôt l’impression d’être le maître du monde, et promis à tous les honneurs. Peu à peu, il sort du cocon familial pour affronter le monde réel, et il découvre alors toutes les cloisons que la vie a élevées devant lui.
Pour moi, l’une des premières frustrations est venue dans le domaine politique. étant né dans une maison de journaliste, où l’on suivait l’actualité de très près, et où la préoccupation politique était omniprésente, j’avais eu dans ma jeunesse le désir de m’engager dans cette voie. Très vite, j’ai compris que dans la répartition des places entre les diverses communautés, une personne appartenant à un groupe très minoritaire tel que le mien était condamnée à ne jouer sur cette scène qu’un rôle très mineur, tout juste celui de figurant. Aussi bien au Liban que dans l’ensemble du monde arabe, où les miens étaient cent fois plus minoritaires encore. Ma réaction, à quinze ans, fut une révolte contre le système communautaire, contre toute forme de communautarisme, contre toute forme de discrimination. A dix-sept ans, je recevais déjà chez moi, c’est-à-dire dans l’appartement de mes parents, les dirigeants de l’ANC sud-africaine, dont son président, Oliver Tambo, qui était alors un fugitif timide et moustachu. Tout ce qui ressemblait à une discrimination liée à la couleur, à la religion, au rang social, au sexe, ou à toute autre raison m’a toujours été insupportable, et je sais en mon for intérieur que les racines de ce sentiment se trouvent dans ma révolte d’adolescent contre mon statut de minoritaire. Cette rage n’a pas diminué depuis… Elle est présente dans chaque regard que je porte sur le monde, et dans chaque ligne que j’écris…

Il n’est peut-être pas inutile de préciser les données de cet état de minoritaire. Pour beaucoup d’Occidentaux, le seul fait qu’un arabe soit chrétien est déjà presque incongru…

Pas seulement pour les Occidentaux. Dans les pays arabes où il n’y a pas d’importantes communautés chrétiennes locales, et surtout dans ceux où les chrétiens étaient traditionnellement des colons Européens, tel l’Algérie, un Arabe est forcément musulman. Dans les pays du Levant, on sait que la réalité est plus complexe, on ne s’étonne pas que la femme de Yasser Arafat soit chrétienne, qu’un haut dignitaire irakien soit catholique chaldéen, ou que le président du Liban soit maronite. Il faut se rappeler que cette région a été chrétienne très tôt, bien avant l’Europe, et que ce sont justement des missionnaires levantins qui ont converti l’Europe. L’Occident s’est approprié le christianisme, et il n’est pas inutile de lui rappeler parfois que ni Jésus ni Marie ni Pierre ni Paul ni Jean ni Marc ni Augustin ne sont nés sur les bords du Tibre.
Avec l’émergence de l’islam, au septième siècle, la nouvelle religion s’est répandue du Maghreb et de l’Andalousie jusqu’aux Indes, et les deux autres religions monothéistes se sont affaiblies. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’il y a eu une islamisation immédiate et totale, loin de là. Si la conquête militaire a été fulgurante, — un immense empire s’est constitué en quelques décennies, abattant toute autre puissance sur son passage —, les conversions n’ont pas du tout suivi le même rythme. Du temps où la Syrie était le siège de la première grande dynastie de Califes, les Omeyyades, sa population était probablement encore à majorité chrétienne. Il y a même eu des conversions dans les deux sens. La famille de ma mère, aujourd’hui résolument catholique, est probablement d’origine musulmane, convertie au christianisme il y a trois ou quatre cents ans.
Dans ma famille paternelle, on se considère comme descendant d’une grande tribu originaire du sud arabique, les Ghassanides, devenus chrétiens très tôt, peut-être au deuxième siècle, et qui ne se sont jamais convertis massivement à l’islam. La mythologie familiale voudrait que notre tribu se soit alliée aux musulmans lors de la conquête arabe, mais en gardant sa propre foi.
Traditionnellement nomades et pasteurs, mes ancêtres se sont sédentarisés tardivement, vers le XVIe siècle, pour peupler cette partie de la montagne où se trouvent encore nos villages. Ils sont venus en groupe, et continuent à avoir jusqu’à présent des réflexes de tribu. Jusqu’à la génération de mon grand-père, ils se mariaient surtout entre eux, vivaient dans leurs villages, dans leurs quartiers.
Tout cela pour dire qu’ils se sont toujours affirmés à la fois arabes et chrétiens. Ce qui ne les a pas empêchés de se sentir constamment à l’étroit, mal à l’aise, mal dans leur peau, étant doublement, et parfois triplement, minoritaires : minoritaires en tant que chrétiens dans un monde arabe très majoritairement musulman; puis minoritaires dans un état, le Liban, constitué comme une fédération de communautés religieuses mais où eux-mêmes appartenaient à des rites très minoritaires (grecs-catholiques, grecs-orthodoxes ou protestants); et minoritaires enfin lorsqu’ils émigraient dans des pays où la population est pourtant chrétienne, comme en Amérique latine, car alors ce n’était plus leur religion qu’on voyait mais leur langue ou leur nationalité d’origine, et on les appelait “arabes” ou “turcs”…
Pardon pour une si longue réponse à une question brève, mais il fallait que ces choses soient un peu explicitées…

Bien sûr… Mais nous avons un peu bouleversé la chronologie. Revenons-y un peu, si vous voulez bien… Oublions un peu les origines lointaines, le passé collectif, pour nous rapprocher de vous. Où se passent les premières années de votre vie ?

A Beyrouth, dans le quartier appelé Ras-Beyrouth, Ras voulant dire “cap”. C’est effectivement la partie de la ville qui s’avance le plus dans la mer; c’est aussi le quartier le plus cosmopolite de la ville. Il s’est constitué à partir du XIXe siècle autour de l’Université américaine; c’est là qu’habitaient traditionnellement les étrangers, c’est là que se trouvaient presque tous les hôtels, les restaurants, etc.
Nous habitions au premier étage d’un petit immeuble. Derrière nous, il y avait une ancienne prison ottomane, dite prison de la Citadelle. Dans mon enfance, elle était encore en activité, et je me souviens que mes parents avaient toujours peur qu’un meurtrier s’évade et vienne se réfugier chez nous. Autour de la maison, lorsque nous nous étions installés, il y avait encore des champs cultivés, et je vois toujours avec les yeux de la mémoire les paysans qui labouraient à l’endroit où s’élèvent aujourd’hui de hauts buildings. Les champs étaient bordés d’une haie de figues de barbarie…
C’est au milieu des années 1950 que ce quartier s’est développé. Un jour, un supermarché s’est construit, chose inhabituelle dans le Beyrouth de l’époque. Le propriétaire devait être un riche émigré du Venezuela, puisque le magasin s’est appelé Caracas market; bientôt, tout le quartier s’est appelé “Caracas”… Non loin de nous, il y avait le grand phare de Beyrouth, et du temps où les immeubles étaient rares, ses feux balayaient constamment les murs de ma chambre, projetant des figures étranges. Je ne me souviens pas d’avoir été lassé de ce cinéma permanent…
Dans ce quartier s’étaient installées à partir de 1948 plusieurs familles de la bourgeoisie palestinienne; dans notre immeuble, au rez-de-chaussée — le meilleur des étages puisqu’il avait un beau jardin —, il y eut successivement deux familles chrétiennes palestiniennes. Dans la première, le père se prénommait Athanase; dans la deuxième, la mère était danoise, et les enfants portaient chacun deux prénoms, l’un arabe, l’autre européen.
Jusqu’à présent, alors que j’ai tant de fois changé de lieu d’habitation, et de pays, la plupart de mes rêves ont encore pour cadre cette maison que j’ai quittée à l’âge de treize ans. Lors de mon dernier voyage à Beyrouth, je suis passé devant, pour découvrir qu’elle avait été rasée…
En 1962, nous avions déménagé de cet appartement pour nous installer dans un autre, trois fois plus vaste, et équipé du chauffage central — ce qui n’était pas le cas de l’ancien. Nous avions également changé de quartier. Sur le moment, j’étais ravi. Mais aujourd’hui, j’ai un pincement au cœur. Nous avions quitté un quartier cosmopolite pour un quartier essentiellement peuplé de chrétiens. C’était un peu comme si nous avions anticipé, sans le vouloir, sur la guerre à venir, au cours de laquelle la plupart des gens furent tentés de se replier sur leurs “ghettos” communautaires. Dans l’esprit de mes parents, ce n’était pas du tout cela. Ce changement correspondait plutôt chez eux à de nouvelles ambitions professionnelles et sociales. Mon père, qui était un journaliste très connu, et qui écrivait l’éditorial le plus lu de la presse libanaise, avait voulu créer son propre journal.
Le nouvel appartement était somptueux, cinq cents mètres carrés avec des boiseries, des tapisseries d’Aubusson, d’immenses tapis persans, et on y organisait de grands dîners auxquels assistait le premier ministre de l’époque, et divers dignitaires libanais ou étrangers. Moi, dans ma chambre, qui donnait sur un superbe jardin bordé de bougainvillées, je lisais Marx et je recevais des réfugiés sud-africains ou érythréens… C’était parfaitement caricatural, mais ce qui se passait au salon et dans ma chambre étaient les deux faces d’une même réalité. D’ailleurs, lors des réceptions officielles je portais costume et cravate et j’étais flatté de bavarder avec un ministre ou un ambassadeur.
Un minoritaire oscille constamment entre le désir d’être reconnu et le désir de hurler sa révolte à la face du monde. Aujourd’hui encore, ces deux tentations coexistent en moi, et je ne cherche même plus à arbitrer entre elles…
Mais pour en revenir à mon adolescence, et au changement de quartier, je ne m’y suis jamais acclimaté. Ras-Beyrouth était un lieu de brassage intellectuel et humain, où l’on côtoyait sans cesse des gens de toutes confessions, de toutes origines, et de toutes conditions sociales; nos voisins immédiats, je l’ai dit, étaient palestiniens, et les meilleurs amis de mes parents étaient musulmans, et nassériens de surcroît, alors que nos biens en égypte venaient justement d’être confisqués par Nasser. J’ai le souvenir de grosses discussions vespérales, où le ton montait, mais quand venait le samedi, et que ces amis partaient pour leur maison dans le sud du pays, je partais avec eux.
à l’inverse, le quartier de mon adolescence était presque exclusivement habité par des chrétiens. Je n’ai jamais renié mes appartenances, et le christianisme en fait partie, ne serait-ce que sociologiquement et intellectuellement. Mais je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les société monochromes où l’on parle sans retenue de “nous” et des “autres”. Je n’ai jamais senti que j’appartenais exclusivement à un “nous”, quel qu’il soit; et les “autres”, pour moi, ne sont jamais totalement “autres”. Je me méfie des communautés fermées, des tribus, des nations, je me méfie des foules et des majorités, qu’elles soient bruyantes ou silencieuses. A l’inverse, j’ai spontanément de la tendresse pour ceux qui sortent du rang, qui s’écartent, qui se rebellent, et même parfois pour ceux qui trahissent…
Il me semble que tout cela découle naturellement de mon état de minoritaire.

En ces années de jeunesse, est-ce que vous aviez commencé à écrire ?

J’avais déjà l’envie d’écrire, et j’avais même fait quelques tentatives. Mon premier article de journal, qui n’a jamais été publié, je l’avais donné très solennellement à mon père lorsque j’avais six ans. Je me souviens encore du sujet, et de mon application à l’écrire. Je me souviens aussi de mon père en train de m’expliquer les fautes que j’avais commises. Il ne m’avait pas dit clairement qu’il ne le publierait pas, il espérait sans doute que je finirais par oublier. Je n’ai jamais oublié, la preuve! Mais je ne lui en ai plus reparlé. Je rapportais dans cet article un phénomène qui m’avait fasciné : un élève anglais était venu dans mon école. A son arrivée, il ne parlait pas un mot d’arabe, mais au bout de quelques mois, il parlait aussi bien que nous… Déjà mon obsession des “passerelles” à bâtir entre les cultures !
Malgré cette première déception, je n’ai jamais douté du fait que je travaillerai dans l’écriture. A vrai dire, dans ma famille, les horizons du travail étaient extrêmement délimités : travailler, c’était écrire, ou enseigner; toute autre voie était impensable…

Avez-vous jamais enseigné ?

Moi, non. En famille, la tradition, c’était, comme je l’ai dit, d’enseigner à l’Université américaine. A partir du moment où l’on m’avait dirigé vers l’école française, j’avais perdu mes repères. Je ne me suis jamais senti chez moi dans le système universitaire français. A vrai dire, je ne me sentais pas grand chose en commun avec les Libanais “francisés”, ceux qui parlaient le français à la maison. Pour moi, c’était seulement la langue de l’école, je ne la parlais jamais chez moi, ni dans la rue. Si l’on m’avait dit à l’époque que je vivrais ma vie d’adulte en France, que j’écrirais dans cette langue, et que j’en arriverais à me sentir Français, j’aurais haussé les épaules avec incrédulité. Mais c’est très exactement ce qui s’est passé…

Cet article, écrit à l’âge de six ans, l’était donc en arabe…

Oui, il aurait été impensable pour moi à l’époque de l’écrire dans une autre langue. Mes premières lectures étaient également en arabe. Ivanhoé, le Prisonnier de Zenda, les romans de Dickens, de Mark Twain, les Voyages de Gulliver, le Jules César de Shakespeare, j’ai d’abord découvert tout cela en traduction arabe… Et bien plus tard, quand j’ai effectivement commencé à travailler comme journaliste, à vingt-deux ans, c’était également en arabe, alors qu’il y avait au Liban plusieurs journaux de langue française…
Cela dit, je dois faire une rectification, ou du moins apporter une précision : si je ne parlais presque jamais le français, et si mon travail de journaliste s’effectuait en arabe, le français occupait cependant dans ma vie une place. Je dirai presque qu’il était là, tapi, comme en embuscade.
Lorsque j’écrivais des lettres intimes, ce qui m’arrivait de plus en plus souvent à partir de seize ans, c’était en français. Et quand je notais dans mes carnets quelques réflexions personnelles, c’était également en français. C’est un peu comme s’il y avait chez moi à l’époque une langue de pleine lumière, l’arabe, et une langue d’ombre, le français…

Dans ces carnets, quelle sorte de choses écriviez-vous ?

Peu de textes structurés, mais beaucoup de fragments. Des commencements de romans, quelques répliques d’une hypothétique pièce de théâtre, la première page d’une nouvelle, quelques vers… Beaucoup de maximes, aussi, du haut de ma grande sagesse de gamin…

Je voudrais revenir un peu à cette idée d’une langue d’ombre…

Il est vrai que l’arabe était à l’époque ma langue sociale, celle dans laquelle je m’exprimais en public, oralement comme par écrit, ce qui était normal puisqu’il s’agit de la langue du pays et de sa région; il y avait d’ailleurs — il y a toujours — dans ma famille paternelle un culte de la langue arabe, une espèce de fierté à maîtriser cette langue. Certains de mes oncles se vantaient constamment d’être plus arabes que les Arabes musulmans, et plus chrétiens que les Occidentaux…
Le français, en revanche, avait chez moi une place souterraine. C’était la langue de mes notes intimes, qui avaient vocation à demeurer cachées. Elle était également devenue, au cours de l’adolescence, ma principale langue de lecture, celle par laquelle je découvrais le monde, les idées, la littérature. Je ne pouvais plus me satisfaire de ce qui était traduit en arabe. Ce qui était en français, ou en anglais, je le lisais dans le texte, et il me semble qu’à vingt ans, la plupart de mes lectures en arabe concernaient la politique et l’histoire contemporaine du monde arabe; vers presque tous les autres domaines, la principale rampe d’accès était le français ou l’anglais. Et sans que je l’aie jamais décidé, une sorte de spécialisation s’est établie : j’écrivais dans les journaux des articles en arabe, et dans le secret de ma chambre je commençais un roman en français; sauf que le premier était destiné à être publié, l’autre à demeurer dans l’ombre. Forcément, c’est dans le deuxième que se réfugiaient mes pensées inavouables, mes rêves outranciers, mes ambitions inorthodoxes…
Et un jour, à cause de la guerre, j’ai dû quitter le Liban pour venir m’établir en France. Et une transformation s’est opérée en moi, dont je ne mesurais pas les implications au moment même : du jour au lendemain, la langue secrète était devenue ma langue quotidienne, celle que je parlais dans la rue comme au bureau, celle dans laquelle j’écrivais mes articles. Il a fallu que ce bouleversement intervienne dans ma vie pour que la littérature, qui était mon jardin secret, commence à envahir aussi ma vie publique.

J’aimerais m’arrêter un instant sur ce que vous venez de dire à propos de la traduction. “Je ne pouvais plus me satisfaire de ce qui était traduit en arabe”. Pourriez-vous élaborer ?

Pendant mon enfance, je lisais beaucoup, presque toujours en arabe, et cela me procurait une joie intense dont je garde encore le souvenir. Je me rappelle d’ailleurs un sentiment très précis : il y avait un éditeur égyptien qui publiait à l’époque, à tour de bras, des traductions de romans du monde entier. C’est dans sa collection que j’avais lu pour la première fois certains des romanciers qui sont restés importants pour moi, tel Jonathan Swift. Seulement, un jour, j’ai découvert que je venais d’acheter le dernier livre de la collection, ce qui m’avait causé une déception que je n’ai jamais oubliée. Ce jour-là, je m’étais dit que s’il y avait encore des dizaines, des centaines de livres à lire dans cette collection, ce serait pour moi la promesse d’un bonheur interminable. Comme il n’y avait alors aucune collection équivalente, mon cycle de lectures en arabe s’était brutalement interrompu.
à l’époque, je ne pensais pas en termes de traduction. Sans doute les livres de cette collection étaient-ils presque tous traduits de l’anglais ou du français, mais je n’avais aucune conscience du temps qu’il fallait pour les traduire et les publier. Ce que je savais, c’est qu’il ne sortait qu’un livre tous les trois mois, alors que j’en lisais un par semaine. La phrase que j’ai prononcée tout à l’heure reflète cette ancienne frustration d’enfant.
Si je voulais interpréter maintenant ces souvenirs à la lumière de mes convictions d’adulte, je dirais ceci : une langue doit offrir à ceux qui la parlent et la lisent et l’écrivent tout ce que leur époque peut leur offrir; si elle renonce à le faire, elle perd ses fils, et elle perd sa place dans le monde.
Je dis “elle”, mais ce n’est bien entendu pas la langue elle-même qui est responsable. L’arabe aurait dû être l’une des grandes langues d’aujourd’hui, et dans tous les domaines, qu’il s’agisse de science ou de littérature, je n’ai pas un instant de doute à cet égard. Le drame du monde arabe, c’est qu’il est ligoté par la censure et l’autocensure. Censure politique, censure “morale”, censure religieuse. Ce qui n’est pas sans rapport avec la question de la traduction. Lorsque l’empire musulman était à son apogée, qu’il était triomphant, sûr de lui, confiant en sa bonne étoile, il avait encouragé la traduction des œuvres grecques, persanes ou indiennes, ce qui lui avait permis de devenir, pour un temps, le principal centre intellectuel et culturel et scientifique du monde. A l’époque, on osait débattre de tout, même des dogmes liés aux textes sacrés. Quand la décadence a commencé, on a cessé de traduire, et cessé de débattre.
Aujourd’hui, on traduit beaucoup de choses en arabe, bien sûr, mais cela ne suffit pas, de mon point de vue. Il faut que les locuteurs d’une langue puissent accéder à tout ce qui se fait en littérature, dans les arts, dans les débats philosophiques ou moraux, dans les controverses scientifiques, sans être obligés de passer par une autre langue. Ils ont besoin de tout lire, de tout connaître, de tout discuter, pour pouvoir contribuer pleinement à la vie intellectuelle de la planète… Peu de langues offrent à leurs fils cet accès direct au monde d’aujourd’hui. Il faut avoir des moyens, et il faut aussi avoir conscience de cette nécessité, comprendre que c’est là un combat essentiel, même si ses effets ne sont pas immédiats. Lorsque le système soviétique a sévèrement limité la traduction des œuvres venues d’Occident, il a — en quelques dizaines d’années — marginalisé la société russe, dévalorisé sa langue, et s’est condamné lui-même à l’échec. C’est un cas un peu extrême, mais il n’est pas inutile d’insister sur le fait qu’il s’agit là d’un combat permanent, qui n’est jamais gagné une fois pour toutes. La langue est souvent l’élément essentiel de l’identité d’un peuple, et dans la “jungle” qu’est le monde d’aujourd’hui, il est à la fois indispensable et difficile de préserver sa place. Il faut aussi comprendre que c’est en s’ouvrant aux vents du monde entier qu’on préserve le mieux l’avenir de sa culture; ce qui, pour beaucoup de gens, en Orient comme en Occident, n’est pas compris spontanément.
Ayant fait cette digression, je reviens à mon propre cas. Si j’étais resté à Beyrouth, est-ce que j’aurais écrit mes livres en arabe? C’est bien possible. Si la guerre ne s’était pas installée au Liban, si je n’avais pas été contraint de le quitter, bien des choses dans ma vie se seraient passées autrement. Je pourrais essayer d’imaginer, en romancier, ce qu’aurait été cette autre vie. Me serais-je consacré à la politique, à la littérature, ou au journalisme? Ma révolte contre l’ordre établi m’aurait-elle conduit à émigrer quand même ? à vrai dire, je n’en sais rien…

Dans quelles circonstances avez-vous quitté le Liban ?

Je suis parti très tôt, parce que la guerre du Liban s’est occupée très tôt de moi, si j’ose dire. Le premier incident grave, celui que l’on a coutume de considérer comme le point de départ de la guerre, s’est déroulé sous ma fenêtre, devant mes yeux. Il est rare que l’on soit le témoin oculaire d’un événement majeur dans l’histoire de son pays; ce fut mon cas, ce jour-là. C’était le 13 avril 1975, et je rentrais d’un long voyage en Asie. En tant que journaliste spécialisé dans les affaires internationales, j’avais été invité par l’Unicef au Bangladesh, nouvellement indépendant, pour rendre compte d’un événement dont l’organisation internationale était fière : l’éradication de la variole. Me rendant pour la première fois dans cette partie du monde, j’en avais profité pour demander, par l’intermédiaire de l’ambassade de l’Inde à Beyrouth, un rendez-vous avec le premier ministre Indira Gandhi; puis, constatant que les événements du Vietnam connaissaient une aggravation soudaine, j’avais également décidé de me rendre à Saigon pour découvrir de près la guerre du Vietnam. J’aurais bien des choses à raconter sur les étapes de ce voyage effectué à 26 ans, mais je me contenterai de dire ici qu’après un séjour inoubliable à Saigon, qui était sur le point de tomber, je m’étais rendu à New Delhi pour un rendez-vous tout aussi inoubliable avec la merveilleuse Mme Gandhi dans son bureau au parlement; avant de rentrer au Liban par le vol Panamerican 001, qui décollait le 12 avril au soir, faisait escale à Karachi puis à Téhéran, avant d’atteindre Beyrouth le 13 avril au petit matin.
J’habitais à l’époque, avec Andrée, ma femme, et notre fils aîné, dans une banlieue populaire de la capitale, appelée Aïn-el-Rommaneh. J’étais chez moi depuis quelques heures à peine, lorsqu’une dispute avait éclaté dans la rue. Regardant par la fenêtre de notre chambre à coucher pour voir ce qui se passait, nous avions remarqué, ma femme et moi, un autobus arrêté à un carrefour, avec un homme debout dans l’encadrement de la portière qui discutait vivement avec des personnes qui lui barraient la route. Soudain, des coups de feu ont retenti. Nous nous sommes protégés derrière le mur de notre chambre pendant quelques dizaines de secondes; puis lorsque la fusillade s’est arrêtée, nous avons regardé à nouveau. Il y avait plusieurs cadavres dans la rue. J’en ai vu sept ou huit, mais la presse du lendemain a parlé de vingt-six morts, au total, si mes souvenirs sont bons. Le pays était désormais en état de guerre, et pour longtemps. Le soir même, le quartier a été bombardé en représailles; et, avec ma famille, ainsi que des amis qui étaient venus nous rendre visite, j’ai dû passer la nuit dans le sous-sol transformé en abri. Dès le lendemain, nous avons fui notre appartement, devenu périlleux.
Encore une maison abandonnée…

Et vous êtes parti avec votre famille en France…

Oui, mais pas tout de suite. Je suis d’abord allé me réinstaller chez mes parents, jusqu’à ce que leur propre quartier soit devenu également inhabitable. J’ai logé ensuite quelque temps dans un hôtel proche du journal, pour pouvoir continuer à travailler. Enfin, je suis “rentré” au village, pour y passer, pour la première fois de ma vie, un hiver. Avec ma femme, nos enfants — le deuxième venait de naître —, ainsi que mon père, ma mère, mes sœurs, ma belle-mère, et aussi ma grand-mère. Nous étions tous inquiets, désemparés, mais, quand j’y repense vingt-six ans plus tard, ce fut un merveilleux moment de retrouvailles, qui allait être le dernier.
Je suis resté là pendant des mois à écouter la radio jour et nuit, et au loin les bruits des explosions. Je n’allais plus au journal, et à vrai dire, je ne savais plus quoi faire de ma vie. J’écrivais un peu… Au coucher du soleil je sirotais un whisky sur la terrasse en contemplant au loin la mer; on la voit par temps clair, bien que le village soit à 1200 mètres d’altitude. La seule chose dont j’étais sûr, c’est que je ne voulais en aucune manière prendre parti avec une faction ou avec l’autre, je détestais cette guerre et tous ceux qui la menaient. Je n’avais plus rien en commun avec eux. Dans ma maison, celle là même où ma grand-mère était née à la fin du dix-neuvième siècle, j’avais retrouvé une fragile sérénité, mais je ne pouvais passer le restant de ma vie à guetter des explosions lointaines. Un soir, j’ai compris qu’il fallait partir.

Pendant que vous parliez, je cherchais dans le Rocher de Tanios un passage qui évoquait cette même scène… Je lis :

“On pourrait imaginer qu’à l’issue de sa conversation avec le muletier, qui l’aurait une fois de plus exhorté à quitter sa Montagne, le jeune homme hésitait. On pourrait même énumérer les raisons qui avaient pu l’inciter à partir et celles, au contraire, qui auraient dû le retenir… A quoi bon? Ce n’est pas ainsi que se prend la décision de partir. On n’évalue pas, on n’aligne pas inconvénients et avantages. D’un instant à l’autre, on bascule. Vers une autre vie, vers une autre mort. Vers la gloire ou l’oubli. Qui dira jamais à la suite de quel regard, de quelle parole, de quel ricanement, un homme se découvre soudain étranger au milieu des siens? Pour que naisse en lui cette urgence de s’éloigner, ou de disparaître.
“Sur les pas invisibles de Tanios, que d’hommes sont partis du village depuis. Pour les mêmes raison? Par la même impulsion, plutôt, et sous la même poussée. Ma Montagne est ainsi. Attachement au sol et aspiration au départ. Lieu de refuge, lieu de passage. Terre du lait et du miel et du sang. Ni paradis ni enfer. Purgatoire.”

Et quelques paragraphes plus loin :

“Tant de choses s’étaient passées; le village avait connu, depuis l’époque pas si lointaine de mon grand-père, tant de déchirements, de destructions, tant de meurtrissures, qu’un jour je finis par céder. Je murmurai pardon à tous les ancêtres et, à mon tour, je montai m’asseoir sur ce rocher.
“Par quels mots décrire mon sentiment, mon état? Apesanteur du temps, apesanteur du cœur et de l’intelligence.
“Derrière mon épaule la montagne proche. A mes pieds la vallée d’où monteraient à la tombée du jour les hurlements familiers des chacals. Et là-bas, au loin, je voyais la mer, mon étroite parcelle de mer, étroite et longue vers l’horizon comme une route.”

Ai-je tort de faire le rapprochement avec ce que vous venez de dire ?

Non, vous avez raison. Le “rocher” de mon roman, s’il fallait lui donner une existence matérielle, ce serait très exactement la terrasse de notre maison familiale. Quand je venais m’y asseoir, au cours des longues journées de guerre, il y avait effectivement la montagne à l’arrière, à mes pieds la vallée d’où montaient les hurlements des chacals, et au loin la mer.
Et un soir, donc, j’ai compris qu’il fallait partir. Le lendemain même, — c’était très exactement le 16 juin 1976 —, je suis allé au port de Jounieh, j’ai pris le premier bateau pour l’île de Chypre, et de là je me suis envolé vers la France, trois jours plus tard.

Avec femme et enfants ?

Non, seul. Ma femme était enceinte, au huitième mois, il n’était pas question qu’elle prenne le bateau. Elle m’a rejoint, avec sa mère et nos trois enfants, début septembre. Dans l’intervalle, j’avais loué un appartement et trouvé du travail à Paris, dans un mensuel d’économie appartenant au groupe “Jeune Afrique”. Une autre vie commençait…

Revenons un peu en arrière, vous n’avez presque pas parlé de votre famille. vous vous êtes marié tôt, il me semble…

J’avais vingt-deux ans, et Andrée vingt-et-un. C’était en 1971. Nous nous étions connus un an plus tôt, grâce à des amis communs, étudiants comme nous. Elle vient d’un village encore plus proche de Beyrouth que le mien, mais comme moi, elle avait toujours vécu en ville, dans le même quartier.
Ayant décidé de me marier, il avait fallu que je commence à travailler. Le journal fondé par mon père avait eu des problèmes d’argent, et il avait cessé de paraître. Mes parents étaient endettés, et très affectés par cet événement. A vrai dire, mon père était un excellent journaliste, un remarquable éditorialiste, et aussi un poète reconnu et un peintre de grand talent; mais certainement pas un gestionnaire. Si le journal qu’il avait créé était très respecté, il était aussi de plus en plus déficitaire, et il avait dû déposer le bilan en 1970. Raison de plus pour que je me mette à travailler. Andrée, de son côté, venait de perdre son père; sa mère appartenait à une famille de confiseurs réputés, mais qui avaient fait faillite dans les années 1930, à cause de la guerre d’éthiopie… Dites ainsi, les choses paraissent sombres et compliquées; mais c’est seulement aujourd’hui que je les décortique de la sorte. A l’époque, nous avions vingt ans, nous étions heureux de nous retrouver, et nous n’avions pas peur de travailler dur.
J’ai été engagé comme rédacteur dans le principal quotidien de Beyrouth, An-Nahar; Andrée, qui avait fait des études d’éducatrice spécialisée, trouva du travail dans une institution pour enfants sourds-muets. Moi, je travaillais surtout de nuit, et sept jours sur sept — oui, même le dimanche! — et Andrée partait de bon matin. Nous étions parfois épuisés, sans que cela n’entame notre joie de vivre. Le pays était au bord du précipice, mais il n’était pas encore tombé. Nous avons eu un enfant avant le déclenchement de la guerre, et deux après.
Au total, entre le jour où nous nous étions installés dans notre appartement de jeune couple, et le moment où nous avions dû l’abandonner sous les bombes, il s’était passé un peu moins de quatre ans.

Il a fallu repartir à zéro…

C’est un cadeau que nous fait la vie quand elle nous oblige à repartir à zéro. Bien entendu, il est difficile de le vivre avec sérénité au moment même, il est difficile de ne pas souffrir, mais avec le recul, on découvre que la monotonie était un ennemi insidieux devant lequel on aurait capitulé si la Providence n’était pas intervenue en souveraine perturbatrice.
Pour moi, changer de pays, changer de langue, recommencer à vivre dans un tout autre univers, avec d’autres repères, d’autres collègues, d’autres amis, était une extraordinaire aventure, même si elle revêtait les apparences de la vie ordinaire, des horaires de bureau, des articles en retard, et des tracas quotidiens.
Il est probable que si je n’avais pas été contraint de quitter mon pays, je n’aurais pas consacré ma vie à l’écriture. Il a fallu que je perde mes repères sociaux, et toutes les ambitions évidentes liées à mon milieu, pour que je cherche refuge dans l’écriture. Il m’arrive de dire que ma patrie est l’écriture, c’est vrai. Les autres patries ne sont que des lieux d’origine, l’écriture est le lieu d’arrivée, c’est là que je me suis établi, c’est là que je respire, c’est là que je mourrai.
Sans vouloir mettre ma vie en équation, il me semble qu’il a fallu, pour me pousser vers l’écriture, une conjonction de facteurs : d’abord, la blessure originelle, à savoir le statut de minoritaire, qui m’a marginalisé par rapport à ma société natale, et m’a préparé à choisir, au moment crucial, l’exil volontaire plutôt que l’engagement dans les conflits internes; ensuite la guerre, la guerre à ma porte, qui m’a sommé de partir vers d’autres horizons; et, tout au long, une sorte de déterminisme familial qui me donnait à croire que j’étais prédestiné à un métier d’écriture, et à rien d’autre.

Mais, à part les articles dans les journaux, vous n’écriviez pas encore. Vous avez publié votre premier livre à l’âge de trente-quatre ans…

De fait, je n’ai publié aucun livre avant 1983. J’accumulais les envies, les velléités, les tentatives d’écriture, mais rien de concret.
Lorsqu’au début de la guerre au Liban, en 1975 et 1976, j’avais dû passer plusieurs mois d’affilée au village, j’avais commencé à écrire un roman sur de grands bloc-notes à couverture jaune…

De quoi parlait-il ?

L’histoire se déroulait dans un pays d’Amérique latine, mais c’était forcément inspiré, en partie, de la réalité libanaise… J’avais écrit une bonne centaine de pages, peut-être même cent cinquante. Je me promettais de continuer en venant en France, mais il a fallu commencer par gagner ma vie.

Vous ne l’avez plus repris ?

Non, et je ne le reprendrai pas. Je garderai le texte, en guise de souvenir, et par amitié envers le jeune homme que j’étais, mais ces pages ne méritent pas d’être publiées. Je suis tombé dessus il y a quelques mois en vidant un tiroir, j’ai trouvé quelques bons paragraphes au début, mais rien de plus. Ce texte restera à l’état de brouillon… Il y en a un autre, écrit peu de temps après, en France. Une longue nouvelle d’une soixantaine de pages, achevée ou presque. Il y a une idée de départ qui aurait pu donner quelque chose, mais le traitement est sans intérêt… Puis il y a eu, en 1980, une idée de roman qui, je me souviens, m’avait fasciné… Je n’ai écrit que trente ou quarante mauvaises pages…

Ne seriez-vous pas trop sévère ?

Pas du tout, je suis très exactement lucide, et sans complaisance. L’idée que j’avais était bonne, et je n’exclus pas de la reprendre un jour, par un autre biais. Mais le traitement que je lui avais donné n’était pas bon. Cela dit, cet embryon de roman a eu une grande importance dans ma vie. Un ami, qui était en relation avec une maison d’édition, avait lu ces quelques pages. Il ne m’a jamais dit ce qu’il en pensait, car au cours du déjeuner pendant lequel nous étions censés en parler, un autre sujet nous avait accaparés l’un et l’autre : les Croisades. Mon ami était fasciné par cet épisode épique, et il se demandait comment on en parlait “de l’autre côté de la Méditerranée”. Après ce déjeuner, je m’étais plongé dans l’histoire des Croisades, dévorant des dizaines de livres, fouillant dans les bibliothèques à la recherche de chroniques anciennes méconnues… Au printemps 1981, j’ai signé avec l’éditeur Jean-Claude Lattès mon premier contrat d’édition, pour un livre intitulé provisoirement “Les Croisades vues par les Arabes”. Finalement, j’ai gardé le même titre lorsque le livre a été publié en avril 1983…
Beaucoup de mes lecteurs ont dû penser que dans ce livre j’opposais ma vision des Croisades, telle que je l’avais apprise dans ma jeunesse, à celle des Occidentaux. Ce qui n’est évidemment pas conforme à la réalité des choses : à l’école où j’étais, celle des pères Jésuites, située sur une colline près de Beyrouth, nous apprenions l’histoire des Croisades dans les livres français, avec une forte connotation catholique; il y avait même, à l’école, une sorte de mouvement de jeunesse comparable au scoutisme mais réservé aux plus jeunes, dans lequel on devenait d’abord “croisillon” puis “croisé”. Je crois bien que j’en ai fait partie, à sept ou huit ans, mais je n’en suis pas très sûr, il faudrait que j’aille consulter les archives de l’école… De toute manière, la vision que j’avais étudiée enfant faisait des croisés des héros.
Dans les écoles musulmanes du pays, la vision devait être différente, mais seulement dans le parti pris affectif; les chroniqueurs arabes que j’ai cités dans mon livre ne sont connus que par les spécialistes. Il ne reste de cette époque que des symboles au service des conflits d’aujourd’hui, des dirigeants qui se prennent pour Saladin, quelques noms de batailles, et puis le mythe de Jérusalem…
Bien entendu, la cité elle-même existait déjà deux mille ans avant les Croisades. Mais Jérusalem en tant qu’enjeu symbolique d’une lutte entre chrétiens, musulmans et juifs, cela date des Croisades. Lutte qui résulte, soit dit en passant, d’un étrange et tragique détournement.

Lequel ?

Si les trois religions monothéistes revendiquent la même cité, si les divers lieux saints s’y côtoient ainsi, c’est justement parce que ces religions se réclament les unes des autres, parce qu’elles se reconnaissent entre elles une parenté forte, des pères fondateurs communs, Abraham, Moïse… Mais cette parenté qui aurait dû rassembler est détournée de son sens pour servir à l’affrontement, à la discorde, à la violence, et au refus de l’autre.

Est-ce pour cette raison que vous avez choisi les Croisades comme thème de votre premier livre ?

A vrai dire, non. La première raison est circonstancielle : j’avais envie d’écrire, un éditeur semblait intéressé par un livre sur les Croisades, je suis un passionné d’Histoire, je me suis jeté à l’eau. Si je veux être honnête, c’est cela la raison initiale. J’avais besoin de démontrer, à moi-même et aux autres, que je pouvais mener un projet de livre jusqu’au bout. Si je voulais m’engager résolument dans la voie de l’écriture, il fallait que je fasse d’abord ce premier pas.
Apartir du moment où je m’étais plongé dans le sujet, il m’avait passionné, bien entendu, comme il avait passionné tant de gens depuis mille ans, et il a acquis sa propre nécessité, comme s’il fallait que ma vie d’écriture commence précisément là, et nulle part ailleurs; car j’avais retrouvé, à travers les Croisades, et au-delà des événements historiques eux-mêmes, des thèmes qui me touchaient au plus profond de mon identité. Et d’abord le thème du “regard” : moi qui ai vécu successivement au Levant puis en Occident, j’observe depuis toujours à quel point les uns et les autres sont incapables de s’écarter de leurs visions partielles et partiales, les unes Euro-centrées, les autres Arabo-centrées ou Judéo-centrées, sans jamais remettre en cause leur propre perspective. Se mettre quelquefois à la place de l’autre est le premier pas vers la sagesse, le premier pas vers une coexistence harmonieuse; entre les individus, comme entre les groupes sociaux. Pour moi, “minoritaire”, changer de perspective est un exercice permanent, une sorte de boussole, et presque un instrument de survie. Si j’ignore la perspective des autres, je me fracasse; si je néglige ma propre perspective, je me dissous. Je nage depuis l’enfance entre des continents obtus en m’efforçant de parler à chacun d’eux dans sa langue…
Pour cette raison, raconter d’une autre manière un événement aussi mythique, aussi fondateur que les Croisades, revêtait une signification pour toute ma démarche ultérieure d’écrivain. En un sens, dans le titre du livre, les mots les plus importants ne sont pas “Croisades” et “Arabes”, mais tout simplement “vues par”…

En 1986, trois ans après “Les Croisades vues par les Arabes”, il y eut votre premier roman, Léon l’Africain. Une toute autre route ? Ou bien la poursuite de la même ?

C’est un mélange de rupture et de continuité.
Côté continuité, il y avait une certaine envie de raconter la chute de Grenade “vue par les Arabes”, en quelque sorte le même déplacement de perspective; il y avait aussi la présence forte de l’Histoire, à travers ce personnage, Léon l’Africain, qui a effectivement vécu et laissé des traces écrites, comme à travers l’époque fascinante qui fut la sienne.
Côté rupture, j’ai éprouvé, dès les premières pages de Léon l’Africain, un sentiment étrange, que je n’avais jamais éprouvé auparavant, ni dans mes textes publiés, ni dans les tentatives romanesques inabouties; je me rappelle encore très nettement ce sentiment, une sorte de tension enivrante qui signifiait : Voici ma voie! Voici ce que j’ai toujours voulu faire de ma vie! Désormais, je ne m’en éloignerai plus!
Il faut dire que j’étais à l’époque à un tournant angoissant de ma vie. Durant les mois précédents, j’avais sérieusement envisagé — pour la seule fois depuis mon départ — la possibilité de rentrer au Liban. J’avais fait quelques allers-retours, repris contact avec mon ancienne école pour y inscrire éventuellement mes enfants, avant de comprendre que le pays était sur le point de sombrer dans un nouveau cycle de violence; sur le plan professionnel, j’avais également eu des déceptions, et je m’interrogeais sur la voie à suivre. Alors je me suis jeté à corps perdu dans l’écriture comme si cela allait être le dernier acte de ma vie, comme si ma survie et la survie des miens en dépendaient.
Arrivé à la centième page de “Léon l’Africain”, j’ai démissionné de mon journal pour me consacrer jour et nuit à ce livre, rageusement. Nous avons vécu, ma femme, mes enfants et moi, de nos maigres économies, nous calculions que nous pourrions encore payer le loyer jusqu’à l’été. Ensuite? Ensuite, on verra bien !
Pour ma chance, ce roman, qui aurait pu passer inaperçu, a connu, dès l’été 86, un grand succès. Il s’est même retrouvé, à un moment, en tête des meilleures ventes en France. Nous étions sauvés…
Ce livre aura été celui du virage le plus hasardeux de ma vie, aussi décisif peut-être que le départ du Liban.

Depuis, vous vous consacrez entièrement à la littérature, sans hésiter…

Sans hésiter. Si j’ai des hésitations, c’est à l’intérieur du vaste univers de l’écriture, sur les choix de thèmes, sur le ton, le style, sur certains choix esthétiques, éthiques, et quelquefois même j’ai des hésitations sur la langue à employer pour tel ou tel travail… Mais je n’hésite plus sur le fait de consacrer ma vie entière à la littérature. Tant que ma main, mes yeux, ma tête, voudront encore écrire, j’écrirai.

Vous avez la réputation de vivre en ermite lorsque vous écrivez…

C’est la vérité. J’ai un petit bureau dans une petite maison sur une petite île de l’Atlantique. Je m’y enferme plusieurs mois par an pour écrire. Je ne publie pas exagérément, un livre tous les deux ou trois ans, mais j’écris beaucoup, et j’ai constamment de nombreux projets en cours.

Et vous travaillez sur plusieurs livres à la fois…

Pas simultanément, alternativement. Il m’arrive de travailler deux ou trois mois sur un roman, puis, épuisé, parce que je travaille sept jours sur sept et dix heures par jour, j’éprouve le besoin de m’interrompre, de prendre du recul par rapport au sujet, au texte déjà écrit. Alors, au lieu de m’arrêter de travailler, je change de sujet. Je range tout ce qui concerne le livre en cours dans un pan de ma bibliothèque, j’ouvre un autre dossier, je navigue sur une autre rivière, dans un autre paysage, entouré d’autres personnages. Et, du jour au lendemain, j’oublie ma fatigue, ma lassitude. Comme si, pour se reposer, il suffisait de changer de fatigue. Pour moi, en tout cas, l’effet est immédiat, presque miraculeux. Je retrouve une énergie nouvelle, une lucidité nouvelle.
Je n’abuse pas de ce procédé, deux ou trois fois par an, tout au plus. Et il est rare que je me plonge dans un “chantier” de livre pendant moins de deux mois, alors qu’il m’arrive souvent de travailler sept ou huit mois sur un même sujet d’une seule traite. Je ne m’impose rien à l’avance, je navigue selon mon sentiment du moment. Mais il est vrai qu’il y a constamment dans mes dossiers quatre ou cinq livres partiellement écrits, en attente d’être remis sur la table. Certains attendent ainsi depuis huit ou neuf ans… Et je ne compte pas les projets pour lesquels j’ai seulement pris des notes sans vraiment commencer à écrire. Il doit y en avoir soixante, ou plus, je n’en sais rien.

Ils dorment ?

Ils dorment, oui. Mais quelquefois aussi, l’un d’eux se réveille subitement. Je le redécouvre, je renoue avec l’enthousiasme initial, et je l’écris. Il m’est arrivé de retrouver ainsi, après plusieurs années d’oubli, un projet griffonné sur deux pages, et de ne plus le lâcher jusqu’à ce qu’il soit devenu un livre. Cela dit, la grande majorité ne deviendront jamais des livres. J’ai même un dossier spécial pour ceux qui resteront indéfiniment — sauf miracle — à l’état de projets !
Je comparerai volontiers mon bureau à un atelier de peintre, avec, dans tous les coins, des croquis, des esquisses, des toiles ébauchées, des toiles à moitié peintes, et sur un chevalet une toile quasiment achevée qui n’attend plus que des retouches.

A vous entendre, j’ai l’impression que vous pourriez passer votre vie dans cet “atelier”, entre ces “toiles”, sans jamais en sortir…

C’est la vérité. Je pourrais passer des années sans quitter mon bureau, je ne m’en plaindrais pas, et je n’éprouverais aucune lassitude. A l’inverse, lorsque je dois interrompre l’écriture pendant quelques semaines ou quelques mois, j’en souffre. La denrée la plus rare, c’est évidemment le temps. A mon âge, on en a conscience chaque jour un peu plus. Mais il ne faut pas se hâter pour autant, il faut avancer à son rythme. De toute manière, on mourra avant d’avoir atteint l’horizon…

N’êtes-vous jamais tenté de quitter votre bureau pour vous impliquer dans la vie de la société, vous engager dans des combats, ou retrouver vos vieilles amours, la politique ?

Dans tout ce que j’écris, j’ai le sentiment de mener un combat, mon combat, depuis toujours le même. Contre la discrimination, contre l’exclusion, contre l’obscurantisme, contre les identités étroites, contre la prétendue guerre des civilisations, et aussi contre les perversités du monde moderne, contre les manipulations génétiques hasardeuses… Patiemment, je m’efforce de bâtir des passerelles, je m’attaque aux mythes et aux habitudes de pensée qui alimentent la haine… C’est le projet de toute une vie, qui se poursuit de livre en livre, et se poursuivra tant que je pourrai écrire. Un projet qui trouve sans doute ses origines dans mon état de minoritaire, et qui vise à renverser les tables avec une apparente douceur. Je ne sais pas si mes écrits feront une différence, mais c’est là une question qu’il ne faut pas trop se poser. C’est comme pour une élection : la seule attitude sage est de voter comme si sa voix allait faire la différence; c’est évidemment une fiction, mais une fiction salutaire sans laquelle la démocratie n’aurait plus aucun sens. Pour mon combat, je dirai exactement la même chose : j’écris comme si cela allait changer la face du monde. Je sais parfaitement que c’est une illusion; seulement, si je ne cultivais pas cette illusion, ni mon écriture ni ma vie n’auraient plus de sens.
Mais pour en revenir plus directement à votre question, bien sûr, il m’arrive effectivement d’intervenir de temps à autre, par exemple pour défendre un écrivain emprisonné ou persécuté par la tyrannie ou l’obscurantisme. Mais, en dehors de cas précis où une intervention ponctuelle de quelques personnes peut s’avérer efficace, je crois beaucoup plus à une action patiente, souterraine, à long terme, qui se développe sur une vie entière, et en se consacrant pleinement, totalement, “monacalement”, à son œuvre…
Quant à la politique, il est vrai que je m’y intéressais beaucoup dans ma jeunesse, mais aujourd’hui je sais que j’aurais été malheureux si je m’y étais engagé. Mon père me disait toujours : le problème, en politique, c’est que les qualités qu’il faut pour arriver au pouvoir ne sont pas celles qu’il faut pour gouverner. Plus j’observe le monde qui m’entoure, plus je suis persuadé qu’il avait raison. Il y aurait bien des choses que j’aimerais changer dans la manière dont le monde est géré, mais je me sais incapable de mener un combat politique à long terme.
Si je voulais me donner le beau rôle, je dirai que je ne suis pas un tueur ni un carnassier, mais ce n’est pas très honnête de dire cela quand je sais que ce ne sont pas seulement les défauts des hommes politiques qui me manquent, il me manque aussi leurs qualités. Il faut s’occuper d’une circonscription, recueillir pendant des années les doléances des électeurs, tenir des centaines de réunions publiques, se battre contre des adversaires et aussi contre des alliés malveillants… Je suis certain que j’aurais été malheureux dans cet univers bruyant et exposé, moi qui suis depuis l’enfance un solitaire, un rêveur éveillé, un silencieux.

C’est là le jugement que vous portez aujourd’hui. Mais, dans votre jeunesse, vous étiez politiquement engagé, n’est-ce pas ?

A l’université, je faisais effectivement partie des étudiants de gauche.

J’ai même entendu dire que vous étiez un dirigeant étudiant…

Moi aussi je l’entends dire parfois, mais ce n’est pas exact. Au Liban, en ce temps-là, nous étions quelques dizaines d’étudiants turbulents et contestataires, influencés par les événements de mai 68 en France, et chacun d’entre nous pouvait apparaître comme un dirigeant. S’agissant de moi, vu que mon père était un journaliste renommé, le fait que mon propre nom apparaisse quelquefois parmi ceux des étudiants de gauche créait l’impression que j’étais une figure plus importante que d’autres. Il y eut même un épisode incongru où l’on m’a demandé d’aller déposer solennellement une gerbe de fleurs sur la tombe du soldat inconnu, en compagnie de Béchir Gemayel, dirigeant des étudiants de droite et futur président de la république, pour sceller la réconciliation nationale. J’avais dix-neuf ans, et la scène devait être cocasse… Non, je n’ai jamais été un vrai dirigeant étudiant, et je n’ai certainement jamais été un meneur d’hommes.
Cela étant précisé, il ne fait pas de doute que j’étais de gauche, à l’époque; je le suis encore, à ma manière. Je me souviens de la première fois où j’ai dessiné sur mon agenda d’école la faucille et le marteau. J’avais quinze ans, et c’était par certains côtés une expression de ma révolte d’adolescent; mais c’était aussi l’expression de ma révolte de minoritaire. Je venais de comprendre — à cause de certains événements dont je n’ai plus qu’un souvenir flou — que je ne pourrais être un citoyen à part entière qu’au sein d’une société égalitaire et laïque où la religion ne jouerait plus aucun rôle discriminatoire. Je venais de reproduire ainsi, spontanément, l’attitude d’autres minoritaires, notamment ces nombreux juifs d’Europe et d’ailleurs qui cherchaient à dépasser leur situation de minoritaires par l’engagement révolutionnaire. C’était également le cas au Proche-Orient, où la plupart des mouvements radicaux avaient été fondés par des personnes appartenant aux minorités chrétiennes ou juives.
Il s’agit là d’une réaction naturelle, spontanée, rarement explicitée, dont je pourrais parler longtemps parce que je l’ai éprouvée dans ma chair, comme tant d’autres. Dès qu’on prend conscience de sa situation de minoritaire, on peut soit s’y cramponner, en affirmant fortement sa spécificité, soit chercher à la dépasser. Et dans cette seconde direction, deux voies sont possibles, pour schématiser : soit se fondre dans la masse des majoritaires, en dissimulant autant que possible son nom, ses signes distinctifs, ses origines; soit se battre pour une société où le fait d’être minoritaire ou majoritaire n’aurait plus aucun sens. Cette dernière voie m’a toujours semblé la plus honorable, parce qu’elle reflète le désir du minoritaire de dépasser sa situation sans se renier ni renier les siens; parce qu’elle part d’une vision universaliste et modernisatrice; et parce qu’elle opte pour le salut collectif, si je puis dire, plutôt que pour le sauve-qui-peut individuel.
Malheureusement, la faillite politique et morale du système soviétique a jeté le discrédit sur tout ce qu’il avait touché pas seulement sur le communisme, sur la dictature du prolétariat, ou sur le marxisme, mais également sur l’internationalisme et sur toute critique radicale du nationalisme et de la religion. Pour ma part, je suis né suffisamment tard dans le siècle pour n’avoir nourri aucune illusion sur le système soviétique, et je ne verse aucune larme sur sa déconfiture, amplement méritée. Mais je regrette que les rêves portés par des générations d’hommes et de femmes animés de nobles idéaux aient été pervertis par des apparatchiks cyniques et sans scrupules; je regrette que le système n’ait pas évolué — comme l’ont souhaité certains dirigeants — vers plus de liberté, plus de démocratie, plus d’efficacité économique, plus de prospérité, et qu’il se soit au contraire figé, rigidifié, desséché je regrette les conséquences intellectuelles et morales de son écroulement, cette légitimité nouvelle donnée aux particularismes religieux, ethniques et autres; et je regrette aussi ses conséquences stratégiques, cette absence d’équilibre au niveau global, et les déchaînements qui en résultent…
Aujourd’hui, l’atmosphère intellectuelle dans le monde pousse les minoritaires à affirmer agressivement leurs particularismes plutôt qu’à les dépasser. Au lieu d’être porteuses d’universalisme, les minorités cultivent souvent aujourd’hui leurs propres nationalismes. C’est une réalité que je déplore, et à laquelle je ne me résigne pas.
Sans doute mes idéaux d’adolescent ont-ils été malmenés par l’Histoire. Mais si l’expression que je leur avais donnée autrefois m’apparaît aujourd’hui stérile, je ne renie pas les idéaux eux-mêmes. Je me bats et me battrai toujours pour le même objectif : abolir la discrimination, afin que soit respectée la dignité de toute personne humaine, indépendamment de sa couleur, de son sexe, de sa religion, de son statut social, de ses préférences affectives ou intellectuelles…
Mon utopie, pour résumer : que chacun au monde soit minoritaire, ou que personne ne le soit; que chacun au monde soit étranger, ou que personne ne le soit.

Vous faites constamment l’éloge du “minoritaire”, et vous proclamez en même temps votre attachement à la démocratie. N’y a-t-il pas là une contradiction? Car, après tout, la démocratie est la loi de la majorité !

Il y a effectivement une contradiction apparente, et surtout un grave malentendu, très répandu dans nos sociétés, et auquel j’ai consacré un chapitre dans mon livre sur “Les Identités meurtrières”. Pour moi, la démocratie ne se réduit pas à un mécanisme de vote, elle ne se réduit pas à la loi de la majorité. Ce qui est important dans la démocratie, ce sont les valeurs qu’elle porte : liberté, égalité, fraternité, respect des droits fondamentaux, refus de toute discrimination…
Permettez-moi de lire ce passage du livre, qui concerne justement la loi de la majorité :

“L’ennui, avec cette vénérable loi, c’est qu’elle cesse de fonctionner correctement dès que le Ciel s’assombrit. En Allemagne, au début des années 1920, le suffrage universel servait à constituer des coalitions gouvernementales reflétant l’état de l’opinion; au début des années 1930, ce même suffrage universel, exercé dans un climat de crise sociale aiguë et de propagande raciste, conduisit à l’abolition de la démocratie; lorsque le peuple allemand put de nouveau s’exprimer dans la sérénité, il y avait déjà eu des dizaines de millions de morts. La loi de la majorité n’est pas toujours synonyme de démocratie, de liberté et d’égalité parfois, elle est synonyme de tyrannie, d’asservissement et de discrimination. Lorsqu’une minorité est opprimée, le vote libre ne la libère pas forcément, il pourrait même l’opprimer davantage. Il faut avoir beaucoup de naïveté — ou, à l’inverse, beaucoup de cynisme — pour soutenir qu’en laissant le pouvoir à une faction majoritaire, on réduit les souffrances des minorités…” Et aussi ce passage, un peu plus loin.
“Parmi les communautés humaines qui subissent la discrimination, certaines sont majoritaires dans leur pays, comme ce fut le cas en Afrique du Sud jusqu’à l’abolition de l’apartheid. Mais le plus souvent, c’est l’inverse, ce sont les minoritaires qui souffrent, qui sont privés de leurs droits les plus élémentaires, qui vivent constamment dans la terreur, dans l’humiliation. Si l’on vit dans un pays où l’on a peur d’avouer qu’on se prénomme Pierre, ou Mahmoud, ou Baruch, et que cela dure depuis quatre générations, ou quarante; si l’on vit dans un pays où l’on n’a même pas besoin de faire un tel ’aveu’, parce qu’on porte déjà sur son visage la couleur de son appartenance; alors on n’a pas besoin de longues explications pour comprendre que les mots de ’majorité’ et ’minorité’ n’appartiennent pas toujours au vocabulaire de la démocratie.
“Pour qu’on puisse parler de démocratie, il faut que le débat d’opinion puisse se dérouler dans un climat de relative sérénité et pour qu’un scrutin ait un sens, il faut que le vote d’opinion, le seul qui soit une expression libre, ait remplacé le vote automatique, le vote ethnique, le vote fanatique, le vote identitaire. Dès que l’on se trouve dans une logique communautariste, ou raciste, ou totalitaire, le rôle des démocrates, partout dans le monde, n’est plus de faire prévaloir les préférences de la majorité, mais de faire respecter les droits des opprimés, au besoin contre la loi du nombre.
“Ce qui est sacré dans la démocratie, ce sont les valeurs, pas les mécanismes. Ce qui doit être respecté, absolument et sans la moindre concession, c’est la dignité des êtres humains, de tous les êtres humains, femmes, hommes et enfants, quelles que soient leurs croyances ou leur couleur, et quelle que soit leur importance numérique; le mode de scrutin doit être adapté à cette exigence…”

Pardon d’avoir lu un si long passage, mais ce livre, Les Identités meurtrières, avait justement pour but de formuler mes idées en termes très précis, et je ne voulais pas les reformuler oralement d’une manière approximative…

Nous reparlerons encore de ce livre, mais j’aimerais que nous revenions maintenant à la chronologie… Après Léon l’Africain, vous publiez deux romans, Samarcande et Les Jardins de Lumière, qui mettent en scène deux figures du passé de l’Orient…

Et plus précisément de l’Iran : Omar Khayyam, poète persan des XIe et XIIe siècles, et Mani, fondateur de religion, né au IIIe siècle de notre ère. J’ai écrit ces romans à un moment où je m’intéressais beaucoup à l’histoire de l’Iran — je m’étais rendu à Téhéran, en février 1979, en tant que reporter, où j’avais assisté à la proclamation de la république islamique, et je ne pouvais que m’interroger sur le passé d’un pays qui venait d’opérer, dans le dernier quart du vingtième siècle, une révolution aussi inattendue. Mais ces deux romans correspondaient aussi à des étapes de ma propre trajectoire. Si “Léon l’Africain” est l’histoire d’un exilé qui cherche à dépasser son exil, “Samarcande” est l’histoire d’un poète qui se retire du monde pour bâtir son propre univers; Khayyam s’écarte du chemin de ses contemporains, il se méfie de la politique et garde ses distances à l’égard des princes; il se réfugie dans un observatoire à contempler les étoiles… Son seul lien avec les choses de ce monde est sa belle compagne, Jahane… Un prénom qui, en persan, signifie justement “monde”…
Dans ce livre, donc, je parle du monde, de la Perse, de ses liens complexes avec la religion comme avec l’Occident; mais ce sont aussi les changements dans ma vie qui s’y reflètent : en ces années-là, j’entre en écriture, comme d’autres entreraient en religion…
Cette attitude se reflète de manière plus évidente encore dans les deux romans suivants, qui semblent si différents, et que j’ai pourtant écrits de manière presque simultanée, en me demandant à plusieurs reprises lequel je publierais avant l’autre : “Les Jardins de Lumière”, qui se passe au IIIe siècle, et “Le Premier Siècle après Béatrice”, qui anticipe sur le XXIe siècle. L’un évoque la figure de Mani, fondateur du manichéisme, qui aurait pu devenir une grande religion planétaire et qui allait avoir des héritiers lointains dans l’Europe du moyen âge, les Bogomiles et les Cathares; l’autre a pour narrateur un savant français spécialiste des coléoptères… En dépit des différences, les deux livres posent sur le monde un regard similaire, celui d’un ermite inquiet, persuadé que le monde va à sa perte et qu’il devient chaque jour un peu plus difficile de le sauver…

C’est votre vision ?

Ma réponse est plutôt oui, mais de manière nuancée… Je préfère dire les choses ainsi : lorsque j’analyse l’évolution probable du monde avec lucidité, il me semble qu’un cataclysme est quasiment inéluctable; lorsque j’analyse avec le cœur, je trouve des raisons d’espérer.

De quel cataclysme s’agit-il ?

Il y aurait mille choses à dire. Je veux bien exposer mon sentiment à ce sujet, à condition de préciser qu’il s’agit d’une cogitation à voix haute plutôt que d’une opinion arrêtée et définitive.
C’est un lieu commun de dire que le monde fonctionne de plus en plus comme une seule entité, comme un vaste pays global où les images, les idées, les inventions se répandent de plus en plus vite, où les décisions des uns ont des conséquences sur la vie de tous les autres. A présent, posons-nous cette question simple : quel avenir pourrait-on envisager pour un vaste pays où certaines provinces sont prospères, mais avec une population repue et vieillissante, tandis que la plupart des autres provinces grouillent de millions de jeunes à l’avenir bouché ?
C’est là un problème auquel il n’existe aucune solution simple, et l’on peut prédire qu’il ne fera que s’aggraver dans les années et les décennies à venir, que des drames humains en résulteront, et que derrière les hauts murs qu’on ne manquera pas d’élever dans les pays riches pour endiguer le flot des immigrés, certaines libertés seront forcément malmenées.
De plus, il me paraît probable que les pays du Nord, et notamment les états-Unis, seront tentés de gouverner le monde de manière de plus en plus autoritaire. Car notre planète, même si les principes démocratiques s’y sont répandus au cours des dernières décennies, ne fonctionne pas du tout comme une démocratie. C’est un territoire passablement anarchique où les puissants sont constamment tentés d’utiliser la force pour maintenir un semblant d’ordre, et un semblant d’autorité.
Ce que je viens de dire n’est pas un jugement, mais, de mon point de vue, une prévision. Malgré les apparences, je ne cherche pas à critiquer l’Occident, et je suis même persuadé qu’il demeure porteur des valeurs les plus avancées de notre temps, alors que ceux qui s’attaquent à lui sont souvent porteurs de régression. Mais je crains que ces valeurs soient progressivement vidées de leur sens à mesure que l’Occident constatera qu’il a besoin de se défendre contre le reste du monde; et moins pour préserver ses valeurs que pour préserver ses privilèges.
Un autre sujet d’inquiétude, permanent chez moi, et que j’ai évoqué dans “Le Premier Siècle après Béatrice”, c’est l’usage que nous faisons de la science et de la technologie. Ou, pour être plus précis, le fossé qui se creuse entre l’évolution matérielle de l’humanité et son évolution morale. Nous disposons, et disposerons chaque jour un peu plus, de moyens de destruction et de manipulation qui peuvent affecter durablement l’évolution de notre espèce, son intégrité physique et morale, et même sa survie. Or, les mobiles qui nous font agir demeurent, comme à l’âge des cavernes, la volonté de domination, la haine de l’autre, l’avidité… Sur ce plan non plus, rien n’invite à l’optimisme quand on scrute le passé récent et qu’on imagine l’avenir. Bricolages génétiques, manipulation des esprits, instruments sophistiqués de destruction ou domination, armes des riches ou des pauvres…

Voilà au registre du pessimisme…

Je préfère dire “de l’inquiétude”.

Mais il reste chez vous de la place pour un regard moins “inquiet” ?

Oui, lorsque j’écoute, comme je l’ai dit, le cœur plutôt que l’intelligence. Je me dis alors que l’humanité finit toujours par trouver, comme par instinct, un chemin vers la survie. Ainsi, on avait redouté, après les bombes de Hiroshima et de Nagasaki, que le monde connaisse un cataclysme thermonucléaire. Avec l’accumulation de milliers de bombes, la chose paraissait inéluctable… Eh bien, cinquante-six ans après, ce cataclysme n’a toujours pas eu lieu. Nous avons même assisté à la désintégration d’une grande puissance nucléaire sans qu’un coup de feu ne soit tiré.
Plus généralement, si l’on porte son regard sur le siècle qui vient de s’achever, on constate que des menaces mortelles ont pesé sur l’humanité, et qu’elle y a échappé. Non sans d’immenses souffrances, mais elle a évité le pire. Le péril nucléaire est un exemple évident; un autre est le péril nazi. Je me demande parfois ce qui serait arrivé si la deuxième guerre mondiale s’était achevée par une victoire du nazisme. Des peuples décimés, d’autres peuples réduits en esclavage, le monde entier soumis à la loi des hiérarchies raciales, les idéaux humanistes et universalistes bannis, oblitérés… Cela a failli arriver! Stefan Zweig ne s’est-il pas suicidé à un moment où il pensait que la nuit était tombée durablement sur l’Europe et le monde ?
Un autre péril qui a failli, à un moment, envelopper l’Europe et le monde, est le stalinisme. Même si j’ai de la sympathie pour les idéaux du socialisme, je suis persuadé que si le système soviétique était sorti gagnant de la guerre froide, une ère de tyrannie, de régression, de grandes souffrances en aurait résulté. La prédominance américaine ne me réjouit nullement, mais c’est probablement un moindre mal.
Finalement, à observer le XXe siècle au moment où il s’achevait, on ne pouvait que se dire que l’on avait échappé au pire, ce qui favorise, chez moi et peut-être aussi chez d’autres, qu’ils l’expriment ou pas, un sentiment que je qualifierais de “fatalisme optimiste”…
Aujourd’hui, ce sentiment vient tempérer mes analyses les plus inquiètes… Si bien que je me demande si les périls que je redoute ne vont pas s’évanouir comme par miracle; si, par exemple, les rapports entre Nord et Sud et entre Orient et Occident ne vont pas devenir progressivement plus harmonieux, moins inégalitaires, moins hargneux; si les craintes liées aux armes nouvelles, ou aux épidémies nouvelles, ou au clonage, à l’inquiétant “prion”, ne vont pas nous faire sourire dans trente ans… C’est bien possible, et je le souhaite, même si, au fond de moi, je n’en crois rien. De toute manière, il est probable que je ne saurai jamais laquelle de mes impressions était la plus juste… Car l’histoire, bien entendu, ne finit pas. Nous quittons la salle, les uns après les autres, mais le film ne s’achève pas, et aucun d’entre nous ne connaîtra le fin mot de l’Histoire.

Je vous ai entendu dire parfois que vous aviez de la nostalgie pour les empires du passé, l’Empire austro-hongrois, par exemple, ou même l’Empire ottoman…

Je ne nierai pas que j’ai une certaine nostalgie pour ces vastes entités territoriales qui regroupaient des peuples nombreux et divers. Ce brassage a produit certains de ces moments précieux et fragiles qui donnent tout son sens à l’aventure humaine; je pense en particulier à l’âge d’or que connut Vienne à la fin du XIXe siècle.
Cela dit, je n’ai aucune affection particulière pour ces monarchies en tant que telles, même si je suis persuadé qu’elles valaient cent fois mieux que les états ethniques qui ont été bâtis sur leurs décombres, que ce soit en Europe centrale, dans les Balkans ou dans le monde arabe. Qu’il s’agisse de l’Empire des Habsbourg ou de celui des Ottomans, ce pour quoi j’éprouve de la nostalgie n’est évidemment pas l’aspect impérial, c’est le brassage des peuples, des langues et des croyances, cette merveilleuse alchimie humaine qui a fini par succomber, victime des nationalismes grands et petits… Avec, pour conséquence, une interminable litanie de guerres, de massacres, de tyrannies et de déchirements… Alors que ces vastes empires étaient en voie de se transformer en monarchies constitutionnelles! Oui, j’aurais aimé connaître ça !
Mais je ne me complais pas dans la nostalgie, et je n’ai pas besoin d’avoir les yeux rivés sur le passé pour observer un tel brassage, une telle alchimie humaine. Après tout, l’Europe en construction, avec ses dizaines de peuples différents, ses dizaines de langues, n’est-elle pas la version moderne du vieil empire austro-hongrois? Bien plus vaste encore, plus bigarrée, plus démocratique, et incomparablement moins fragile! C’est probablement l’un des projets les plus ambitieux et les plus prometteurs de l’Histoire; et, de mon point de vue, l’une des rares raisons objectives d’espérer en l’avenir.

Vous semblez avoir une très haute idée du modèle européen, comme s’il était animé par l’humanisme universaliste, par l’esprit de la Renaissance et des Lumières. Mais on peut aussi penser que le projet européen restera essentiellement tourné vers l’objectif de la croissance économique, et que l’exploitation néo-coloniale va prévaloir…

Je ne suis pas insensible à ces critiques, mais je demeure et demeurerai toujours un partisan enthousiaste de la construction européenne. Non pas “en dépit” de mes origines, mais “en raison” de mes origines. J’ai vécu dans un pays, et dans une région, où la guerre est endémique, où les haines paraissent éternelles. Et de voir ces dizaines de peuples européens qui se sont abondamment détestés, abondamment massacrés, pendant des siècles, se retrouver à présent pour construire ensemble un avenir commun, cela m’enchante, je le vis comme un privilège, et je voudrais que le Proche-Orient médite sur ce modèle et s’en inspire un jour.
Maintenant, est-ce que la construction européenne s’est faite autour de l’intégration économique et de l’harmonisation des législations plutôt qu’autour de la culture? Oui, bien sûr. Est-ce qu’il s’agit d’un rassemblement de peuples riches, soucieux avant tout de leur prospérité et de leur bien-être? Oui, bien sûr. Est-ce que l’ensemble européen entretient avec les pays du Sud des rapports inégalitaires? Il faudrait être naïf pour affirmer le contraire. Il n’en reste pas moins que, si j’observe le monde d’aujourd’hui avec sérénité, je constate que l’entité qui se préoccupe le plus des valeurs universelles, celle qui assume plus que d’autres l’héritage des Lumières et de la Renaissance, c’est l’Europe…

Plus que les Etats-Unis, vous voulez dire ?

Disons que je serais rassuré de savoir qu’à côté du “pilote” américain est assis, aux commandes du monde, un “co-pilote” européen, plus âgé, plus expérimenté, plus sage, plus attentif aux sensibilités diverses. J’aimerais que ce “co-pilote” soit plus généreux, moins obsédé par son propre bien-être, et plus conscient de son rôle universel. Mais tel qu’il est, avec ses défauts, je suis heureux qu’il existe, et j’aimerais qu’il soit plus influent, qu’il pèse de plus en plus dans les décisions. Il me semble que dans la réalité d’aujourd’hui, née après la fin de la “guerre froide” et du monde bi-polaire, le meilleur correctif à l’hégémonie d’un seul pays est le renforcement de l’Europe unie.

Croyez-vous vraiment que l’attitude de l’Europe face à la nouvelle guerre conduite par les Américains laisse vraiment espérer une gestion démocratique des affaires du monde ?

Je déplore chaque jour l’impuissance de l’Europe, mais il ne semble que son influence dans la crise née des attentats du 11 septembre s’est exercée dans le sens de la sagesse et de la limitation de l’usage de la force. Plus généralement, et s’agissant de la gestion des affaires du monde pour les décennies à venir, il me semble qu’il serait irresponsable de se résigner à une succession interminable de guerres, petites et grandes, entre les états-Unis et leurs ennemis. Et qu’il serait tout aussi irresponsable de souhaiter une confrontation entre Amérique et Europe. Si j’ai choisi la métaphore du pilote et du co-pilote, c’est parce que je crois qu’il faut aller ensemble dans la même direction, en s’influençant mutuellement, plutôt que de se combattre. L’anti-américanisme est destructeur, stérile et historiquement absurde. L’Amérique n’est pas une puissance extra-terrestre, elle est la fille de l’Irlande, de l’Italie, de l’Angleterre, ainsi que de l’Afrique, elle est la patrie de Benjamin Franklin, pur produit des Lumières, et elle a souvent été, au cours de son histoire, le refuge des minoritaires et des persécutés. S’il est imprudent, je le répète, de la laisser seule aux commandes, sans retenue, sans aucun contre-pouvoir, il ne faut pas non plus la traiter en ennemie. Telle est ma conviction…
Quant à la question de savoir si l’on peut espérer une gestion démocratique des affaires du monde, ma réponse est : hélas, non. En tout cas pas dans l’avenir prévisible. Ce qu’on peut raisonnablement espérer, c’est que d’autres puissances que l’Amérique soient associées aux décisions importantes, peut-être dans le cadre des Nations-Unies. Mais je ne suis pas optimiste, sur ce chapitre, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’exposer…

Passons alors à un tout autre chapitre, plus personnel, plus intime. Tout à l’heure, vous avez évoqué la mort, très pudiquement. “Nous quittons la salle, les uns après les autres…” Je suppose que vous y pensez quelquefois…

Bien sûr, mais elle ne m’obsède pas. J’essaie parfois d’imaginer ce qu’il pourrait y avoir “de l’autre côté”, au-delà de la vie. J’insiste sur le mot “imaginer”. Je n’ai pas de véritables convictions en la matière, en tout cas pas de croyances qui relèvent de religions identifiables. Je trouve cependant que ce serait merveilleux qu’après que l’on se fût endormi pour la dernière fois, on se réveille à nouveau, étonné, incrédule, et qu’on se mette à errer, invisible, comme un esprit, autour du monde des vivants. Certains peuvent redouter une telle perspective; moi, elle me ravit. Churchill disait que lorsqu’il serait au Paradis, il passerait son premier million d’années à peindre. Moi, je passerais une partie de ce temps à observer les vivants, à suivre jour après jour le déroulement de leur vie, et plus globalement à suivre l’évolution de l’aventure humaine; et je passerais une autre partie de ce temps dans les bibliothèques, la nuit de préférence, à lire tous les livres, à apprendre toutes les langues, à étudier toutes les sciences. Je sais que je ne m’en lasserais pas… Est-ce que les choses se passeront ainsi? La part rationaliste qui est en moi estime qu’une telle perspective est hautement improbable, mais mon cœur a ses illusions, ses espérances, et je ne le forcerai pas à les abandonner.

Ces “religions identifiables”, que vous venez de mentionner brièvement, quelle place ont-elles dans votre vie ?

Je m’y intéresse depuis toujours, mais de l’extérieur, et avec un fond de méfiance. Quand on a vécu au Liban, au Proche-Orient, et qu’on a constamment entendu les uns et les autres brandir leur foi comme un drapeau, au nom duquel ils mobilisent, ils menacent, ils tuent, on a de la peine à croire que les religions propagent dans le monde la paix, l’amour et la fraternité.
Oui, je sais, on nous explique après chaque explosion de fanatisme, après chaque massacre, que la vraie religion n’a rien à voir avec tout cela, et que ce sont les hommes qui la détournent et la pervertissent. Sans doute. Mais si les hommes parviennent à la détourner ainsi, régulièrement, génération après génération, siècle après siècle, c’est qu’elle doit être sacrément détournable! Et cela, je m’en méfie. Je n’en conçois pas pour autant de l’hostilité envers la religion, loin de là, mais je veux juger sur pièces. Il y a des gens que la religion rend meilleurs, et d’autres que la religion rend pires. Les proclamations de foi ne m’impressionnent pas, les appels à Dieu encore moins, il ne faut juger les gens, croyants ou pas, que sur leurs actes.
Ce mot de “croyant” m’exaspère quelque peu, d’ailleurs, je dois l’avouer. C’est un mot que j’ai toujours envie d’utiliser entre guillemets. Parce qu’il a été accaparé par les tenants des religions. De mon point de vue, et en mon vocabulaire intime, un “croyant” est une personne qui croit en certaines valeurs essentielles, que je résumerai par le respect de la dignité de tout être humain. Que cette personne adhère ou pas à telle ou telle religion, à tel ou tel dogme, qu’elle croie à un Dieu, à plusieurs ou à aucun, tout cela n’a pas grande importance pour moi. Bien entendu, il est parfaitement légitime que certaines personnes voient dans leur dévouement aux autres un corollaire de leur foi religieuse; comme ces religieuses européennes qui consacrent leur vie entière aux miséreux dans un pays lointain, parce qu’elles estiment que c’est l’évangile qui le leur ordonne. De telles personnes, je les respecte profondément, et je respecte leurs religions à travers elles; pour moi, c’est leur sacrifice qui ennoblit leur foi, alors que dans leur esprit, c’est probablement l’inverse…
Mais pour en revenir à mes propres croyances, je ne me considère pas comme faisant partie d’une quelconque communauté de croyants. Cela dit, je prends acte de toutes mes appartenances sociologiques, et je ne les renie pas. Je suis né au sein d’une communauté — celle qu’on appelle melkite, ou grecque-catholique — et il n’est pas question pour moi de renier cette part de moi-même. Lorsque je rencontre un autre melkite, un lien s’établit entre nous, et je le laisse s’établir. Cependant, qu’on ne me demande pas quelles sont les croyances spécifiques de cette communauté, j’avoue que je ne m’y suis jamais vraiment intéressé… Ce que je viens d’expliquer reflète moins ma conception de la foi que ma conception de l’identité.
Pour moi, l’identité d’une personne se forme par accumulation, par sédimentation, et non par exclusion. Chaque élément de mes origines ou de mon propre parcours a sa place; je le préserve, je le cultive, à ma manière, je ne le rejette jamais. Qu’il s’agisse de communauté religieuse ou d’autre chose, je finis toujours par prendre mes distances, parce que telle est ma nature; mais je ne renie jamais. C’est vrai des pays, des maisons, des villes, des villages, des îles… Les maisons abandonnées ne le sont jamais totalement, même celles qui furent abandonnées par mes ancêtres et que je n’ai jamais connues. Mes patries ne se substituent pas les unes aux autres, la France n’a pas remplacé en moi le Liban; mon île de l’Atlantique n’a pas remplacé mon village de la montagne, elle a trouvé sa place auprès de lui; et il y a de plus, chez moi, d’autres patries adoptées, dont je ne demanderai jamais la nationalité mais qui volètent parfois autour de moi comme des oiseaux blessés, Haïti, Cuba, Salonique, Saigon, Grenade, et quelques autres… Je me sens profondément européen sans cesser d’être arabe, et sans jamais quitter des yeux l’Afrique.
Pour en revenir à la religion, je dois dire que, depuis toujours, je m’intéresse moins au contenu des doctrines qu’à l’expérience historique des peuples qui les ont portées. Je parle souvent du monde musulman, rarement de l’islam, souvent de la chrétienté, et rarement du christianisme. J’ai même la faiblesse de croire que le contenu des livres compte peu dans la réalité des croyances; on peut, à partir du même livre, prêcher la tolérance ou l’intolérance, promouvoir le progrès ou la régression. On peut faire dire aux livres à peu près tout ce qu’on veut. Tout, ou presque, est dans l’interprétation… Ceux qui se dispensent d’argumenter rationnellement pour répondre à coups de citations sont à mes yeux des faussaires et des manipulateurs.

Là, je crois entendre dans votre voix les échos de celle de Khayyam, dans Samarcande :

“Rien, ils ne savent rien, ne veulent rien savoir.
Vois-tu ces ignorants, ils dominent le monde.
Si tu n’es pas des leurs, ils t’appellent incroyant.
Néglige-les, Khayyam, suis ton propre chemin.”

Et aussi celle de Mani, dans Les Jardins de Lumière.

“La vérité est que nous ne savons rien de la volonté divine, nous ne savons rien de la divinité, ni son nom, ni son apparence, ni ses qualités. Les hommes donnent à Dieu des noms innombrables, ils sont tous vrais, et aussi tous faux”.

Et un peu plus loin, Mani dit :

“Les chrétiens n’écoutent pas le bien que je dis du Nazaréen, ils me reprochent de ne pas dire du mal des juifs et de Zoroastre. Les mages ne m’entendent pas lorsque je fais l’éloge de leur prophète, ils veulent m’entendre maudire le Christ et le Bouddha. Car lorsqu’ils rassemblent le troupeau des fidèles, ce n’est pas autour de l’amour, mais de la haine, c’est seulement face aux autres qu’ils se retrouvent solidaires. Ils ne se reconnaissent frères que dans les interdits et les anathèmes…”

Vous avait-on déjà fait remarquer que le nom de votre héros était l’anagramme d’Amin ?

Oui, je m’en étais rendu compte pendant que j’écrivais ce roman. Mais ce n’était pas voulu, le fondateur du manichéisme s’appelait effectivement Mani…

Il fallait cependant le signaler, à tout hasard… Mais avançons un peu dans la chronologie, pour aborder d’autres thèmes encore. En 1993, vous publiez Le Rocher de Tanios, qui obtient le prix Goncourt, la plus prestigieuse récompense littéraire en France. Comment vit-on un tel événement ?

Il y a un rituel, qui commence chaque année en septembre, au début de la rentrée littéraire, lorsque l’Académie Goncourt publie la première liste des ouvrages sélectionnés, qui étaient dix-neuf, cette année-là, si mes souvenirs sont bons. A cette étape, la fièvre est encore modérée. On est flatté d’être choisi, mais on n’y pense pas vraiment — pour ma part, en tout cas, j’avais à l’époque des soucis personnels qui m’accaparaient bien plus.
La liste des “nominés” est révisée début octobre, et à nouveau début novembre, pour passer à cinq livres seulement, cinq “finalistes”. La fièvre monte, à chaque étape, et l’on commence à recevoir des appels, qui rapportent diverses rumeurs, alarmantes ou rassurantes. Au début, on reste calme, mais on ne peut s’empêcher de tendre l’oreille, et de guetter des signes.
Le jour “J”, il y a encore un rituel, puisque l’annonce du résultat se passe en direct à la radio et à la télévision, à 13 heures précises. Là, la tension est à son comble. Mes oreilles bourdonnaient tellement que je n’ai même pas entendu prononcer mon nom, j’ai su que j’avais gagné par le cri de triomphe des amis qui s’étaient réunis autour de moi, et qui se sont mis à m’embrasser.
L’instant d’après, on est happé, et l’on se retrouve en train de parler, parler, un micro sous le nez, les yeux aveuglés par les projecteurs, matin et soir, pendant des semaines, des mois…

Il paraît que certains lauréats ne s’en remettent jamais…

C’est déjà arrivé, oui. Lorsqu’un événement intense intervient dans la vie de quelqu’un, cela peut s’avérer dévastateur, que l’événement soit heureux ou malheureux.
Les moments forts, il ne suffit pas de les vivre, il faut aussi pouvoir leur survivre. Pour cela, j’étais constamment vigilant, et lucide. J’avais constamment les yeux rivés sur “l’après” Goncourt, je prenais des notes pour mes prochains livres. Ce qui ne m’empêchait aucunement de déguster les beaux moments que la vie m’offrait. Notamment un “retour” mémorable au Liban.

Mais vous y étiez déjà retourné…

Depuis 1976 ? Oui, bien sûr, une bonne dizaine de fois. à un moment, j’avais même envisagé de m’y réinstaller et d’y ramener ma famille, comme je l’ai mentionné. Mais à la suite de cette tentative — je devrais plutôt parler de tentation plutôt que de tentative concrète — je n’étais plus revenu. Je n’avais pas du tout pris une décision explicite dans ce sens; simplement, je n’y allais plus. Comme un amoureux déçu par celle qu’il avait tant aimée, et qui ne voulait plus la voir, ni croiser son chemin, ni passer dans sa rue… Si bien qu’entre juillet 1983 et mars 1994, soit pendant dix bonnes années, je n’y avais pas mis les pieds une seule fois.
Puis vint le Goncourt. à l’annonce du prix, les gens ont réagi d’une manière incroyable. On m’a dit que les voitures klaxonnaient dans les rues en signe de joie. Il ne faut pas oublier que les Libanais souffraient depuis des années de voir leur nom associé à la guerre, aux bombardements, aux enlèvements, alors qu’ils ont toujours voulu que le monde ait une toute autre image d’eux, une image valorisante, liée à la culture, à l’Histoire, à l’invention de l’alphabet, etc.
J’ai été profondément touché par cette réaction. C’est comme si la bien-aimée, après des années d’éloignement et de malentendus, m’avait manifesté bruyamment son affection; il fallait que j’aille vers elle, et que je la serre dans mes bras. C’est ce qui est arrivé, et ce fut incontestablement le grand moment de l’après-Goncourt.

Est-ce que vous reviendrez vous installer au Liban un jour ?

Je ne me pose jamais ce type de questions, je ne “fonctionne” pas ainsi. Les seules fois où je m’interroge sur l’avenir, c’est pour évaluer le temps que je peux consacrer à tel ou tel projet de livre. Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais peur de la mort, je dois vous faire un aveu. Une fois, il y a quelques années, j’étais dans un avion, et j’ai eu soudain l’impression que l’appareil allait s’écraser. Et j’ai eu peur, non pas de la mort, mais d’autre chose, que j’ai presque honte d’avouer : je venais de relire, avant mon départ, quelques chapitres d’un roman que j’étais en train d’écrire, et je les avais trouvés très mauvais. Pour cela, j’étais terrorisé à l’idée que, si je mourais, on pourrait les publier tels quels. Pour quelqu’un d’aussi secret et d’aussi scrupuleusement perfectionniste que je le suis, l’idée que l’on puisse un jour fouiller dans mes papiers, dans mes disquettes d’ordinateur pour publier ce que je trouve aujourd’hui impubliable me mortifie. C’est l’une des choses qui me feraient le plus souffrir si j’avais encore une existence après la mort et que je pouvais encore rôder comme un fantôme, invisible, hanter les lieux de ma vie et observer le monde.
Pardon pour cette digression, mon but était de dire à quel point toutes mes décisions sont prises en fonction de l’écriture, et de rien d’autre. Tout, y compris mon lieu de résidence. Je vis là où je sens que je peux écrire, en toute sérénité, et en toute liberté. Pour l’instant, je trouve sérénité et liberté en France, et je n’ai aucune raison de remettre cela en cause. L’éloignement ne me culpabilise pas. On peut aimer un lieu, ou une personne, sur le mode de l’absence et de l’éloignement. Il est probable que je mourrai loin du Liban, mais sans jamais l’avoir quitté des yeux.
à ce propos, il y a un détail que je ne crois pas avoir mentionné : Le Rocher de Tanios, qui a obtenu le prix Goncourt, était le premier livre que j’avais écrit sur mon île. Je m’étais pratiquement enfermé pendant une année entière, souvent seul — il m’arrivait de passer des journées entières sans autre visiteur que le chat des voisins, qui grattait à ma porte et venait s’asseoir sur mes genoux pendant que j’écrivais. Et le soir, j’allais marcher le long de la plage, et je m’asseyais sur un rocher aux allures de fauteuil, face à l’Atlantique.
Pendant que j’effectuais la “tournée” du Goncourt, qui m’a conduit un peu partout dans le monde, du Canada à l’Inde, et du Liban à l’île Maurice, ainsi que dans la plupart des régions françaises et dans plusieurs pays européens, je pensais souvent à mon île, surtout lorsque j’étais sous des projecteurs — je déteste les projecteurs; en guise de lumière artificielle, je ne supporte que les indirectes, de préférence tamisées; et je n’aime écrire qu’à la lumière du jour !
Quand j’ai pu retrouver mon bureau, ma maison, mon île, j’étais si heureux que je me suis promis de ne plus les quitter. Bien entendu, je suis obligé parfois de les quitter, mais je le fais de moins en moins…

Quand vous vous êtes isolé, après l’année du Goncourt, c’était pour écrire Les échelles du Levant, n’est-ce pas ? Un livre qui raconte, entre autres choses, le retour au Liban de votre héros, Ossyane, qui avait pris part à la résistance française…

Je ne nierai pas que cet aspect du livre rend compte, par une métaphore, de ce que je venais de vivre moi-même.

Vous y parlez aussi, pour la première fois, de la guerre du Liban…

C’est un peu lié à mon retour, mais c’est aussi, dans mon approche du Liban, la poursuite d’une “lente marche” de l’implicite vers l’explicite, qui avait commencé avant le Goncourt et avant ce voyage de 1994.
Dans mes premiers romans, l’une des choses que peu de gens avaient remarqué, c’est que je ne parlais jamais directement du Liban, même s’il était constamment présent en filigrane. Léon l’Africain fait le tour de la Méditerranée, de Grenade à Fès, à Alger, à Tunis, au Caire, à Constantinople; fait des détours par Tombouctou et La Mecque, avant de se retrouver en Italie. Et pas une fois il ne pose les pieds au Liban…
Dans Le Rocher de Tanios, je m’aventurais pour la première fois dans “ma Montagne”. Sur un ton parfois ludique, pour dissimuler ce qu’il fallait dissimuler, mais c’était là le début d’une “exploration des origines” qui s’est poursuivie, avec des “déguisements” différents, dans les échelles du Levant, et dans presque tout ce que j’ai écrit depuis.
Ce n’est pas un hasard si cette “exploration” a commencé au moment même où je venais de m’installer dans un village de substitution, en quelque sorte. Je ne cherche pas systématiquement à expliquer le pourquoi des choses, ni aux autres ni d’ailleurs à moi-même, mais je sens clairement tous les cheminements intérieurs qui me conduisent dans telle voie, ou telle autre. Et pour moi, le lien est évident : à partir du moment où j’ai établi avec un lieu, avec une maison, avec une île, un rapport affectif comparable à celui qui me lie au village de mes ancêtres, une tâche m’incombait, comme le remboursement d’une dette d’honneur…

Il est vrai que le Liban est présent dans chacun des livres que vous avez publiés dernièrement. Dans vos trois derniers romans, dans le livret d’opéra — dont nous parlerons un peu plus tard —, et aussi dans votre essai sur l’identité…

Une personne qui a vécu au Liban ne peut que s’interroger sur la notion d’identité, et sur la raison pour laquelle l’identité peut devenir meurtrière.

Et quelle est cette raison ?

L’explication serait forcément trop longue, mais si je devais la résumer, je dirais ceci : il me semble que le monde a besoin aujourd’hui d’une nouvelle conception de l’identité. Jusqu’ici, on pouvait se satisfaire de la conception traditionnelle, qui consiste à considérer qu’il y a, pour chacun, une appartenance essentielle, le plus souvent religieuse, nationale, ou ethnique, et que toute autre appartenance est secondaire; la conception que je préconise est celle qui consiste à assumer l’ensemble de ses appartenances, sans considérer qu’elles s’excluent les unes les autres. Ainsi, pour un immigré, je voudrais qu’on encourage le sentiment de double appartenance, à la culture du pays d’origine et à celle du pays d’accueil, plutôt que d’imposer un choix qui résulterait en une grave distorsion de la personnalité.
Autre exemple : la construction européenne. Il est indispensable, si l’on veut que l’Europe se fasse harmonieusement, que l’on encourage les citoyens à assumer la diversité de leurs appartenances; il y a une soixantaine d’année, il eût été impensable qu’une personne se proclame à la fois française et allemande; aujourd’hui, c’est possible, mais cela commence tout juste à l’être; dans la plupart des régions du monde, dans la plupart des sociétés, les êtres pluriels, ceux qui se trouvent, par naissance, par les hasards de la vie ou par un choix délibéré, à la frontière entre deux nations, entre deux ethnies, peuvent être une sorte de “liant” pour les sociétés, s’ils sont encouragés à assumer leurs appartenances “contradictoires”.
Lorsqu’on observe les personnes qui commettent les actes les plus meurtriers, on constate souvent que ce sont des personnes à l’identité torturée, mal assumée. C’est vrai des individus, c’est vrai également des sociétés; la tragédie de l’Algérie est surtout due à une distorsion identitaire née à l’ère coloniale, et aggravée après l’indépendance.
Plus généralement, les conflits dans le monde d’aujourd’hui ne sont plus idéologiques, mais identitaires. Et c’est seulement en s’attaquant aux problèmes complexes de l’identité que l’on peut faire reculer la haine, l’injustice et la violence.
On me dira, bien sûr, que ce sont des problèmes éternels, liés à la nature humaine, et qui sont là depuis la nuit des temps. C’est faux. Ceux qui disent cela cherchent des prétextes pour camoufler leur incapacité à remettre en cause leurs habitudes de pensée. Le problème de l’identité se pose de manière spécifique à l’ère de la mondialisation et de l’après-guerre-froide. Il faut oser réfléchir autrement, il faut oser chercher des solutions nouvelles. De plus, ce n’est pas un débat de salons ou d’amphithéâtres, c’est l’avenir de l’aventure humaine qui se joue sur cette question.

A ce point ?

Oui, à ce point ! Il n’y a, à mes yeux, que deux interrogations globales qui doivent nous préoccuper au début de ce nouveau millénaire. Des interrogations simples, mais aux implications très vastes.
La première est identitaire : Qui sommes-nous? Sommes-nous un peuple aux composantes multiples, embarqué depuis des millénaires dans la même aventure? Appartenons-nous à des civilisations irréductibles les unes aux autres et condamnées à s’affronter? Comment allons-nous gérer la diversité humaine? Comment allons-nous gérer cette diversité au sein de chaque pays, de chaque ville — et même, j’ajouterai, au sein de chaque personne? De la sagesse de nos réponses dépendra l’avenir de nos libertés, de notre démocratie, de notre prospérité, et de la paix entre les hommes.
La seconde interrogation, est “finalitaire”, si l’on me pardonne ce néologisme. En fait, c’est la version actuelle d’une question éternelle : Où allons-nous ? Ce qui pourrait se traduire aujourd’hui par : comment allons-nous gérer les avancées des sciences et des technologies ? Saurons-nous empêcher les manipulations qui porteraient atteinte à l’intégrité physique et mentale des humains? Saurons-nous empêcher le développement et la propagation des instruments de mort ? Saurons-nous éviter d’endommager gravement notre environnement ?

Cette seconde interrogation était au cœur de votre roman intitulé
Le Premier Siècle après Béatrice, qui est paru en 1992.

Le “premier siècle” dont je parle dans ce livre est le vingt-et-unième. Il s’agit d’un roman d’anticipation, de légère anticipation, je dois dire, puisqu’il se passe à peu près aujourd’hui, ou demain matin… C’est une parabole sur les manipulations génétiques, et leurs conséquences possibles. C’est également une parabole sur l’utilisation du progrès au service de l’archaïsme.

Pour une fois, vous vous êtes éloigné de l’Histoire…

Parfois, pour qu’un propos ait un sens, il est important de le situer à une époque précise. Mais je ne me suis jamais imposé de situer mes romans dans le passé. Ce qui m’intéresse n’est pas l’Histoire en elle-même, ce qui m’intéresse, c’est l’origine des choses, et c’est même, plus précisément encore, la causalité des choses. Pour comprendre une situation, il ne suffit pas de la décrire telle qu’elle apparaît aujourd’hui; il est également important, indispensable même, de comprendre à la suite de quelle évolution cette situation est apparue. Si l’on néglige l’épaisseur historique, rien ne peut être compris en profondeur. Je suis souvent affligé par la manière dont on parle aujourd’hui des événements; on aligne des faits, on les regroupe par des associations d’idées plus ou moins superficielles, sans chercher à établir une causalité. Je me sens vieux en parlant ainsi, mais il y a des évolutions qui ne sont pas des progrès… Pour moi, en tout cas, il me paraît difficile de comprendre le comportement d’un jeune franco-algérien dans une banlieue de Marseille si je n’ai pas à l’esprit l’histoire des rapports compliqués entre l’Occident chrétien et le monde arabo-musulman, les croisades, la colonisation et la décolonisation, la guerre d’Algérie, les crises du Tiers-Monde, les migrations méditerranéennes, et cent autres éléments d’appréciation… Aujourd’hui, on aligne deux ou trois statistiques récentes, et on croit avoir tout expliqué.
Ce qui ne veut pas dire qu’il suffit d’invoquer l’Histoire pour comprendre le présent. L’Histoire n’est pas une solide et belle construction en pierre qu’il suffit de libérer des sables de l’oubli pour que chacun puisse la contempler. Il y a autant d’Histoires que de regards. Chaque peuple, chaque groupe humain, chaque individu même a sa propre vision de l’Histoire, sommaire ou élaborée, explicite ou implicite, et généralement centrée autour de lui-même. Notre mémoire du passé n’est que le lieu où nous puisons ce qui nous sert à appréhender le monde qui nous entoure. Chacun de nous y trouve ce qu’il y cherche…

Et Amin Maalouf, que cherche-t-il dans l’Histoire ?

Moi je m’emploie à démolir quelques préjugés qui me paraissent néfastes, et à construire ou à ranimer ce que j’appelle des mythes positifs — l’Espagne des trois religions ou l’Iran des poètes… Mon intention avouée est de bâtir des passerelles entre les deux rives de la Méditerranée, mais je m’interdis de falsifier l’Histoire, et je ne nourris aucune illusion sur le passé les Croisades n’avaient pas pour but les échanges culturels, et les adeptes des trois religions se maudissaient les uns les autres dans leurs prières, hier comme aujourd’hui. Cependant, il y a toujours eu des hommes et des femmes pour se lier d’amitié, ou pour s’aimer, en dépit des barrières, et pour rêver ensemble d’un avenir différent; oui, il y a, jusque dans les fonds marins, des courants d’eau douce, et ce sont ces courants improbables que je cherche. Dans un monde inquiétant je cherche des raisons d’espérer encore… Tout en sachant pertinemment bien que si je cherchais plutôt des raisons de désespérer, j’en trouverais facilement…

Par exemple, si vous cherchiez à démontrer que “le choc des civilisations” dont on parle tant aujourd’hui est inéluctable, vous trouveriez aussi de quoi argumenter ?

Sans doute. Ce que je conteste dans la théorie du “choc des civilisations”, qu’elle soit prônée par des universitaires occidentaux ou par des propagandistes islamistes, ce n’est pas sa capacité à expliquer tel ou tel événement, mais la conception du monde qu’elle cherche à promouvoir, et sa vision de l’avenir. Pour ma part, je n’accepte pas l’idée selon laquelle les hommes se répartissent une fois pour toutes entre des civilisations imperméables les unes aux autres, et destinées à s’affronter bloc contre bloc. La réalité est plus subtile. Il n’y a pas seulement “moi”, et “l’autre”; en moi, il y a un peu de l’autre, et dans l’autre, il y a un peu de moi. Les cultures deviennent chaque jour un peu moins imperméables, un peu moins indépendantes les unes par rapport aux autres. Et si certains réagissent avec tant de rage contre la culture globale, ce n’est pas parce que leur civilisation est irréductiblement différente, mais, tout au contraire, parce qu’ils constatent que leur culture est de moins en moins différente, et qu’ils la croient en train de se dissoudre.
Pour moi, il y a des valeurs universelles, — la liberté, la démocratie, la dignité égale de toute personne humaine, etc. — et je me méfie profondément de ceux qui renoncent à la propagation de ces valeurs sous prétexte de respecter de prétendues frontières culturelles, ethniques ou religieuses. Moi, je ne respecte les traditions que si elles respectent ces valeurs essentielles…

Ces propos sont un écho des Identités meurtrières, qui fut donc publié en France en 1998, en Italie l’année suivante, et qui allait obtenir, à Genève, le prix européen de l’essai. On ne peut que constater, hélas, que le thème n’a jamais été aussi actuel. J’aimerais cependant revenir un instant sur votre vision de l’Histoire, en citant un passage du même livre, où vous dites :

“à partir du moment où l’on adhère à un pays ou à un ensemble tel que l’Europe unie, on ne peut que ressentir une certaine parenté avec chacun des éléments qui le composent; on garde, certes un rapport particulier avec sa propre culture, et une certaine responsabilité envers elle, mais des relations se tissent également avec les autres composantes. A partir du moment où un Piémontais se sent italien, il ne peut que s’intéresser à l’histoire de Venise et de Naples, même s’il réserve une tendresse particulière à Turin et à son passé. De la même manière, à mesure que cet Italien se sentira européen, les trajectoires d’Amsterdam ou de Lübeck lui seront de moins en moins indifférentes, de moins en moins étrangères. La chose prendra peut-être deux ou trois générations, pour certains un peu plus; mais je connais des jeunes Européens qui se comportent déjà comme si le continent entier était leur patrie, et tous ses habitants leurs compatriotes.”

Croyez-vous qu’il faudrait envisager la réécriture de l’Histoire dans la perspective de l’Union européenne, en confrontant cette perspective avec celle des histoires nationales ?

Je me souviens d’un séminaire de deux jours avec des amis historiens autour de ce thème précis : concevoir, principalement à l’usage des écoliers, une sorte de manuel d’Histoire qui serait écrit du point de vue de l’Europe dans son ensemble, plutôt que d’un point de vue national. Lorsqu’on écrit l’histoire de France, ou de Belgique, ou d’Allemagne, on y inclut tout ce concerne les pays qui portent aujourd’hui ces noms, même en parlant d’époques où les gens concernés ne se considéraient nullement comme français, belges ou allemands. Il est donc habituel que l’on parte du point d’aboutissement, de la réalité politique d’aujourd’hui, avec “effet rétroactif”… L’idée centrale de ce “brain storming” était d’anticiper un peu, et de partir de la réalité politique de demain, telle que nous l’imaginons ou la souhaitons, pour raconter l’histoire commune de l’entité Europe. C’est un jeu intellectuel passionnant, mais ce n’est pas seulement un jeu intellectuel, c’est important pour la construction de l’Europe dans les mentalités. Pour vivre ensemble, il faut avoir, sinon la même vision du passé, du moins des visions qui ne soient pas antagonistes.

J’imagine qu’en disant cela, vous ne pensez pas seulement à l’Europe, mais également à la région dont vous êtes originaire.

De fait, quand on vient d’une région comme le Proche-Orient, où chaque peuple, où chaque communauté a sa propre vision de l’Histoire, une vision qui souvent diabolise l’Autre, on sait que ces questions sont graves, et qu’il ne s’agit pas seulement d’un jeu intellectuel. Il y a des visions du passé qui favorisent la paix et la coexistence, et d’autres qui préparent à la guerre.

D’ailleurs, à la suite des lignes que je viens de lire, vous écrivez ceci :

“Moi qui revendique à voix haute chacune de mes appartenances, je ne puis m’empêcher de rêver au jour où la région qui m’a vu naître suivra le même chemin que l’Europe, laissant derrière elle le temps des tribus, le temps des guerres saintes, le temps des identités meurtrières, pour construire quelque chose en commun; je rêve du jour où je pourrai appeler tout le Proche-Orient, comme j’appelle le Liban et la France et l’Europe, ’patrie’, et ’compatriotes’ tous ses fils, musulmans, juifs et chrétiens de toutes dénominations et de toutes origines. Dans ma tête, qui constamment spécule et anticipe, c’est déjà le cas; mais je voudrais qu’il en soit ainsi, un jour, sur le sol du réel, et pour tous.”

Nous pourrions nous étendre bien plus longtemps sur cette question, mais ces propos constituent, me semble-t-il, une conclusion adéquate. Et je voudrais vous entraîner maintenant, sans transition, vers un tout autre univers : l’opéra. Vous avez donc écrit un livret, L’Amour de loin…

La transition est moins injustifiée que vous ne le croyez : c’est exactement après la sortie des Identités meurtrières que j’ai commencé à rédiger le livret.

Chose inhabituelle, pour vous, j’imagine…

Tout à fait inhabituelle. J’ai d’ailleurs été fort surpris le jour où j’ai reçu une lettre de Gérard Mortier, alors directeur du Festival de Salzbourg, me proposant d’écrire un livret. Surpris, et amusé, mais également séduit par ce qui était pour moi un nouveau défi. Je savais, dès le premier instant, que je ne dirai pas non.
J’ai appris plus tard comment les choses s’étaient passées. L’idée d’écrire un opéra inspiré de la vie du troubadour Jaufré Rudel trottait depuis un moment dans la tête de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, qui en avait parlé à Gérard Mortier, qui l’encouragea et se montra prêt à produire l’œuvre à Salzbourg. Etait associé au projet dès le début le metteur en scène américain Peter Sellars — c’est lui qui, au cours d’un déjeuner de travail entre les trois, eut l’idée saugrenue de me proposer l’écriture du livret. Cela se passait au printemps 1997…

Vous étiez déjà un passionné d’opéra ?

Honnêtement, non. J’y allais de temps à autre, j’écoutais un peu plus régulièrement, je connaissais les airs que tout le monde chantonne, rien de plus. Mais cette ignorance ne me décourageait nullement, elle me stimulait, au contraire. C’est merveilleux, dans la vie, de s’engager parfois dans un sentier complètement neuf, de faire ses premiers pas comme un enfant émerveillé. Je me suis jeté dans cette aventure à corps perdu, je me suis mis à lire des livrets pour voir comment ils étaient “confectionnés”; et j’ai assisté à de nombreux opéras, de tous genres, à Paris, à Salzbourg et ailleurs, comme pour rattraper le temps perdu.
Bien sûr, cela bousculait mes habitudes. Moi qui apprécie plus que tout la solitude et l’isolement, au propre comme au figuré, j’allais devoir travailler avec une compositrice, un metteur en scène, un chef d’orchestre, des chanteurs, des directeurs de théâtres. Mais l’expérience ne me rebutait aucunement, et je ne regrette pas de m’y être lancé. J’ai rencontré des gens merveilleux, qui sont devenus des amis.

Vous avez assisté aux répétitions ?

Très peu, pour ne pas gêner le travail des autres. Mais j’ai eu tort. Je me dis aujourd’hui que j’aurais dû être présent à toutes les étapes. C’est passionnant de voir naître un spectacle, surtout un opéra, où tant d’éléments doivent se combiner — la musique, les mots, les voix, les gestes. Bien entendu, l’opéra n’a plus le rôle social qu’il avait au temps de Verdi; à l’époque du cinéma, de la télévision, et de la musique enregistrée, sa place est forcément plus modeste. Mais nulle part on ne peut combiner de la même manière les univers de la musique, de la littérature et du spectacle. Et nulle part on ne retrouve ainsi, dans leur nudité, les passions humaines fondamentales, et les mythes éternels. C’est pourquoi je suis persuadé que l’opéra n’est pas un genre dépassé.

S’agissant de L’Amour de loin, il a donc été créé au Festival de Salzbourg…

Oui, en août 2000. Puis il a été joué à Paris, au Théâtre du Châtelet, en novembre 2001; une deuxième production a commencé à Berne, le 3 décembre 2001. A présent, toute une tournée est prévue : Santa Fe, Helsinki, New York, puis à nouveau Paris, dans deux ans. Il y a aussi des pourparlers avec plusieurs autres villes qui se proposent de l’accueillir; mais, pour ce qui me concerne, mon rôle est terminé, “l’enfant” vit sa vie, je me contente de le surveiller du coin de l’œil.

Je dois quand même signaler que l’accueil du public a été partout chaleureux, et que le New York Times a élu L’Amour de loin “meilleure nouvelle œuvre musicale de l’an 2000″, considérant le livret comme “le meilleur qui ait été écrit depuis des années”. Cela doit vous encourager à renouveler l’expérience, je suppose…

Il y a effectivement un nouveau projet en discussion. Mais à ce stade, il est trop tôt pour en parler. Pour le moment, je suis plongé dans tout autre chose…

Un roman ?

Oui, un roman, mais pas tout à fait. C’est une histoire inspirée par des événements qui se sont produits dans ma propre famille, il y a une centaine d’années. Mon récit sera probablement à mi-chemin entre le roman et l’autobiographie collective… Mais je préfère ne pas trop en parler. Même ce que je viens de dire, je n’en suis pas sûr. J’ignore encore à quoi ressemblera ce livre le jour où je le publierai.

Je sais que vous évitez de parler d’un livre tant qu’il n’est pas publié…

D’habitude, lorsqu’il m’arrive de parler d’un projet de livre, cela veut dire que j’ai déjà renoncé à l’écrire, consciemment ou inconsciemment. J’ai un rapport très particulier avec mes romans. Tant que l’un d’eux est “en chantier”, je demeure en tête à tête avec lui, dans une relation de grande intimité, en quelque sorte. Je n’irai pas jusqu’à dire que je finis par le connaître par cœur, mais il arrive un moment où, si l’on m’en lit une ligne, je sais à quelle page elle se trouve; de plus, je peux lire mes pages écrites et les relire encore et encore sans me lasser, et en modifiant à chaque fois des dizaines de détails.
à l’inverse, lorsque le livre paraît, il sort instantanément de ma vie. Je n’ai plus aucune envie de le feuilleter, et j’oublie les détails de l’histoire. Il s’en va sur sa propre route et ne m’appartient plus du tout.

Et à ce stade, vous pouvez commencer à en parler…

J’en parle, parce qu’il faut en parler un peu, pour qu’on sache qu’il est paru. Mais ce n’est pas ce que j’aime le mieux dans mon métier d’écrivain. Si je pouvais écrire chaque jour, pendant les trente prochaines années, sans jamais parler de ce que j’écris, en laissant les livres parler d’eux-mêmes, je préfèrerais…

C’est pourtant ce que nous venons de faire…

Non, ce n’est qu’une impression. Quand vous relirez cet entretien, vous découvrirez que je parle très peu des livres, et que je ne reviens presque jamais sur les histoires que j’ai racontées. J’ai parlé de moi, de ma famille, de mon enfance, de mes habitudes de travail, de quelques expériences que j’ai vécues, et du regard que je porte sur le monde qui nous entoure… De cela, j’aurais encore pu vous parler longuement. Mais ce sont des choses dont je ne parlerai jamais de la même manière dans mes livres. Ce qui me coûte, et que j’essaie d’éviter, c’est de commenter mes propres livres, ou, pire, de raconter “à froid” leur histoire…

“A froid” ?

Je veux dire par là que lorsque je décide de raconter une histoire, je dois m’y plonger entièrement, m’y préparer mentalement et affectivement, élaborer une présentation adéquate… Si vous me demandiez de vous raconter là, tout de suite, l’histoire de Léon l’Africain, de Baldassare ou de Mani, je ne dirais que des banalités, et j’en souffrirais…

Mais quelquefois, vous le faites…

Il m’arrive de le faire, oui. Il arrive parfois que, lors d’une manifestation littéraire, un présentateur me demande de résumer l’histoire de mon roman, et que je me retrouve en train de le faire, afin de ne pas heurter mon interlocuteur.

Est-ce si important de ne pas heurter ton interlocuteur ?

Etrange question… La réponse est “oui, je crois”. Je ne sais pas jouer à l’écrivain capricieux, et je n’ai aucune estime pour ceux qui se comportent avec grossièreté, ou même avec désinvolture, quel que soit leur talent. De toute manière, je sais parfaitement que si je froissais quelqu’un, j’en souffrirais bien plus que lui. Je m’efforce d’être constamment courtois, comme l’était mon père, que je n’ai jamais entendu rabrouer quelqu’un ou prononcer un mot ordurier. Je suis ainsi, j’ai grandi ainsi, et il est trop tard pour que je change…

Il ne vous arrive jamais d’exploser de colère ?

Ma façon d’exploser : je m’en vais. Quand je suis contrarié, je me retire sur la pointe des pieds. Jamais je n’hésite à m’éloigner. J’ai appris à ne m’attacher à rien, à aucun pays, à aucune maison, à aucune institution, à aucune ambition, à aucune habitude. Je suis seulement attaché aux personnes que j’aime, et à l’écriture. A rien d’autre. Même pas à la vie. Le jour où elle cessera d’être généreuse avec moi, je la quitterai sans état d’âme.

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Les égarements de la diversité

Souvent me revient à l’esprit une anecdote qui se racontait aux États-Unis du temps de la ségrégation ; celle d’un chauffeur d’autobus qui avait l’habitude de placer les passagers en fonctions de leur couleur, les Blancs à l’avant, les Noirs à l’arrière. Un jour, son patron le prend à part et lui explique que les temps ont changé, et qu’il doit modifier son comportement. Comme l’homme avait manifestement du mal à comprendre, l’autre lui dit : “Tu dois oublier qu’il y a des Noirs et des Blancs. Tu dois faire comme si nous étions tous bleus”. De fait, lorsque le chauffeur reprend son service, il annonce à ses passagers : “Il n’y a plus de Noirs ni de Blancs, nous sommes tous bleus… Les bleus clairs, vous vous mettez à l’avant, et les bleus foncés à l’arrière”.

Les habitudes de pensée ont la vie dure. Quand on cherche à les étouffer sous des appellations neuves, elles refont surface et s’approprient les mots respectables pour exprimer les mêmes idées honteuses. J’y repense quelquefois lorsque j’observe, en France, l’usage qui est fait de certains mots, fort respectables, justement, tels que “diversité”. Plus personne ne peut contester que la société française d’aujourd’hui soit composée d’éléments humains venus de diverses origines, porteurs de diverses appartenances, de diverses cultures.  De cela, on s’en doute, je ne puis que me réjouir. Je veux dire de la diversité, et du fait qu’elle soit reconnue, promue, valorisée. Mais les vieilles habitudes de pensée, privées de respectabilité, ne meurent pas pour autant. On ne déracine pas facilement l’idée simple et carrée, enracinée dans toutes les sociétés humaines, et selon laquelle il y a “nous”, et “les autres”, et qu’il ne faut tout de même pas confondre “torchons” et “serviettes”. La vieille idée ne tarde pas à s’emparer du mot neuf pour le détourner de son rôle et lui faire dire l’inverse de ce pour quoi il a été introduit.

S’agissant du vocable “diversité”, le glissement est subtil. Lorsqu’un nouveau gouvernement est formé, et que l’on constate qu’il reflète la diversité de la société, c’est une excellente chose. Et, pour dire les choses plus directement : dans un pays où les frictions culturelles, ethniques, religieuses et sociales liées à l’immigration sont constamment sous les feux de l’actualité, se faire un devoir d’inclure dans chaque gouvernement des personnes venues d’origines diverses est, à mes yeux, parfaitement sain. Là où nous dérapons, sans nous en rendre compte, c’est quand, au lieu de parler d’un gouvernement qui reflète la diversité, nous nous mettons à parler de “ministres de la diversité”, ou de “représentants de la diversité”. En apparence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Pourtant, le sens est tout simplement travesti, retourné, inversé. Car si trois ou quatre ministres sont décrits comme reflétant la diversité, que représentent tous les autres? La normalité? La francité? L’identité? Ce n’est pas un détail mineur, c’est très exactement ce qui distingue une approche qui rassemble d’une approche qui divise.

Pour s’en convaincre, comparons ces deux affirmations : “nous sommes tous différents” et “il y a parmi nous des gens différents”. On conviendra que ce n’est pas la même chose. La première phrase signifie : nous faisons tous partie de la même collectivité, même si chacun d’entre nous est différent des autres. La seconde signifie : il y a nous, et il y a ceux qui sont différents. Dans la première, le mot “différents” est rassembleur ; dans la seconde, il est diviseur puisqu’il trace une ligne de séparation entre “nous” et ces gens “différents”.

Le mot diversité connait les mêmes égarements. Dire qu’un gouvernement reflète la diversité de la nation, c’est une idée qui rassemble ; dire qu’il y a dans un gouvernement des personnes qui représentent la diversité, c’est renvoyer ces personnes, et tous ceux qui leur ressemblent, à leur condition d’allogènes. Ce qui est exactement l’inverse de ce que l’on cherche à faire.

C’est d’abord à nous, écrivains, journalistes, citoyens responsables, de résister à la tentation de la facilité, à la tentation des formules toutes faites qui véhiculent les préjugés destructeurs, pour utiliser les mots justes qui articulent la coexistence et contribuent à bâtir un avenir de concorde.

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sur l’auteur

Né à Beyrouth en 1949, Amin Maalouf vit en France depuis 1976.
Après des études de sociologie et d’économie, il entre au quotidien de langue arabe An-Nahar, et sillonne le monde pour couvrir de nombreux événements, de la chute de la monarchie éthiopienne à la dernière bataille de Saigon.
La guerre du Liban l’ayant contraint à émigrer, il s’installe à Paris, d’où il reprend son activité de journaliste, et recommence à voyager, du Mozambique à l’Iran, et de l’Argentine aux Balkans. Il devient directeur de l’édition internationale d’An-Nahar, puis rédacteur-en-chef de l’hebdomadaire Jeune Afrique, avant de renoncer à toute fonction pour se consacrer à la littérature.
Ecrite en français, son œuvre est aujourd’hui traduite en plus de quarante langues. Elle comprend des romans, des essais, ainsi que des livrets d’opéra, notamment : Les Croisades vues par les Arabes (1983), Léon l’Africain (1986), Samarcande (1988), Les Jardins de lumière (1991), Le Premier siècle après Béatrice (1992), Le Rocher de Tanios (1993, Prix Goncourt), Les Echelles du Levant (1996), Les Identités meurtrières (1998), Le Périple de Baldassare (2000), L’Amour de loin (2001), Origines (2004), Adriana Mater (2006), Le Dérèglement du monde (2009).
Amin Maalouf a présidé, en 2007-2008, à la demande de la Commission européenne, un groupe de réflexion sur le multilinguisme, qui a produit un rapport intitulé Un défi salutaire. Comment la multiplicité des langues pourrait consolider l’Europe. Il est docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain (Belgique), de l’American University of Beirut (Liban), de l’Université de Tarragone (Espagne), et de l’Université d’Evora (Portugal).

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Amin dans son bureau

Amin dans son bureau

Ceux qui seraient intéressés par une biographie beaucoup plus détaillée pourraient lire l’entretien d’Amin Maalouf avec Egi Volterrani, son ami et traducteur en langue italienne. Il a été réalisé en décembre 2001.

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Quelques documents familiaux

1 – Un déjeuner champêtre en 1913.

La photo qui suit a été prise au Mont-Liban en 1913, vers le mois de septembre, dans le village de mes grands-parents, en un lieu de pique-nique appelé “khanouq”. L’auteur était un ami de mon grand-père, de la famille Sheban, émigré aux États-Unis et qui était revenu au pays avec un appareil photo. J’ai déjà mis ce document à la disposition de mes éditeurs, qui en ont reproduit des détails en couverture de mon livre “Origines”, en français d’abord, puis dans d’autres langues.

dejeuner-champetre-en-1913

(Des documents – textes ou images – retrouvés dans le fouillis de mes tiroirs, de mes dossiers, de mes étagères, sont publiés de temps à autre sur ce blog. Une manière de les faire revivre, et de les conserver. Ils sont rassemblés dans le dossier “Les tiroirs d’Amin).

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