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Il est indispensable qu’il réussisse!

Le printemps de Washington – 8 -

Chronique du 19 août 09.

Au fil des semaines, j’ai formulé des inquiétudes, des commencements de déception. Mais c’est uniquement parce que l’élection de Barack Obama m’a rempli d’espoir, parce que je voudrais tant qu’il réussisse, et parce qu’il serait désastreux qu’il échoue. Je demeure raisonnablement confiant, même si, autour de moi – ce qui, à l’ère du Web, englobe la planète entière -, les sceptiques se font de plus en plus nombreux.

La principale objection que j’entends régulièrement, et qui me paraît partiellement justifiée – mais aussi, de ce fait, partiellement injustifiée -, pourrait se formuler comme suit: si les États-Unis se sont comportés comme ils l’ont fait sur la scène internationale au cours des dernières années, et même au cours des dernières décennies, ce n’est pas en raison des choix délibérés effectués par tel président ou tel autre, mais parce que leurs intérêts leur ont dicté pareils comportements.

La preuve, nous dit-on, c’est justement que les dirigeants successifs ont adopté, sur de nombreux dossiers, des positions sensiblement équivalentes. Il y aurait donc une sorte de déterminisme qui fait qu’aucun président, aussi bien intentionné qu’il soit, ne peut sortir de la ligne imposée par les intérêts stratégiques de son pays. C’est là une opinion que, dans le monde arabe, on entend à tous les coins de rue. On l’entend d’ailleurs aussi en Amérique latine, comme dans d’autres régions du monde.

Il y a là, de mon point de vue, une part de vérité, indéniablement. Si le géant américain s’est embourbé dans tant de conflits à travers le monde au cours des vingt dernières années, ce n’est pas seulement parce que les présidents Bush père, Clinton, puis Bush fils ont jugé utile de s’en mêler. C’est aussi parce que les États-Unis ne se sentent plus capables de jouer un rôle prédominant dans les affaires de la planète, ni de protéger leurs intérêts, sans un recours continuel à leur puissance armée.

Pourraient-ils changer d’attitude? Cela reste à démontrer – sincèrement, c’est la seule réponse qu’il me semble raisonnable de faire aujourd’hui si l’on veut prendre en compte les réalités objectives sans se laisser enfermer dans le déterminisme. La marge de manoeuvre d’un président américain n’est ni négligeable, ni illimitée. Par exemple: un président qui voudrait diminuer significativement la présence militaire américaine dans le monde entier se heurterait à des oppositions difficilement surmontables; à l’inverse, un président qui aurait jugé inapproprié d’envahir l’Irak aurait parfaitement pu éviter cette guerre.

Ce que je viens de dire s’applique à la plupart des dossiers épineux que Barack Obama a trouvés sur son bureau en arrivant à la Maison Blanche en janvier dernier. L’économie, la santé, le réchauffement global, et les diverses questions internationales – l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Corée du nord, la Birmanie, l’Afrique, le Proche-Orient, etc. Dans ses déclarations, en tant que candidat puis en tant que président, et aussi dans ses écrits antérieurs, Obama manifeste une connaissance approfondie de ces dossiers. On sent qu’il a réfléchi, et qu’il a essayé de trouver des solutions.

Le symbole ne suffit pas

Je reconnais volontiers que j’ai souhaité la victoire d’Obama en premier lieu en raison de la valeur symbolique que représentait l’élection, à la tête de la première puissance mondiale, d’une personne aux origines mêlées, venant des cinq continents à la fois; mais assez vite, à mesure que je l’entendais, que je lisais ce qu’il avait écrit et ce qu’avaient dit ceux qui l’ont bien connu, j’ai surtout été séduit par son intelligence et par son intégrité morale.

Disons les choses franchement: nous n’avons pas été gâtés, ces quarante dernières années, avec les présidents dont l’Amérique s’est dotée; ceux qui étaient intelligents et cultivés étaient cyniques, ou de moralité douteuse, et le monde entier en a subi les conséquences. L’élection d’Obama m’a enthousiasmé, et je continue à penser qu’au niveau des symboles elle constitue un événement historique de portée globale. Mais je serais déçu si cette présidence ne restait dans l’Histoire que pour le symbole.

Déçu est un mot trop faible, et trop personnel. Le monde déréglé où nous vivons a besoin de solutions urgentes et audacieuses si l’on ne veut pas s’enfoncer davantage dans la violence, dans la haine, dans le cynisme généralisé. Et ce serait un désastre que l’homme qui a érigé “l’audace de l’espoir” en doctrine, et en cri de ralliement, manque d’audace et déçoive l’espoir.

Il est trop tôt pour dire si ce sera le cas. A ce stade, j’écoute, j’observe, je soupèse, je réfléchis. Parfois, je me réjouis, parfois je m’impatiente, et parfois je m’inquiète. Sans entrer ici dans les détails de tel ou tel dossier, je voudrais noter deux ou trois sujets d’inquiétude plus généraux, liés au caractère de cette administration, et du président lui-même.

Obama est un homme de consensus, ce qui est une qualité, mais aussi un défaut. Une qualité si l’on entend par là que toutes les sensibilités devraient être prises en compte, que toutes les personnes de bonne volonté devraient être “hissées à bord”. Mais si l’on accorde à trop de gens, y compris à ses propres adversaires, un droit de veto sur ce que l’on fait, on se condamne à la paralysie et au conformisme. Les idées fortes se diluent, jusqu’à devenir mièvres,et sans portée.

Dans un livre que je viens de lire – un ouvrage fort éclairant, écrit à l’invitation d’Obama lui-même, et qui lui est très favorable en dépit de son titre ambigu, Renegade1, le journaliste britannique Richard Wolffe rapporte une conversation qu’il a eue l’année dernière avec le futur président sur la manière dont il entendait gouverner. Obama lui aurait dit, en substance: “Si l’on me confie le navire, mon premier souci sera d’éviter qu’il ne fasse naufrage.”

C’est compréhensible, c’est honorable, mais c’est un peu risqué comme attitude, paradoxalement. Oui, risqué par excès de prudence. Car à partir du moment où les uns et les autres, à l’intérieur comme à l’extérieur, auront compris qu’Obama ne veut pas “passer en force” de peur d’abîmer le navire, ils ne voudront plus du tout le laisser passer. Ni sur la santé, ni sur l’économie, ni sur le Proche-Orient, ni sur l’Afghanistan, ni sur aucun autre dossier.

Il y a tant de gens qui ne se sont jamais résignés à son élection, pour des raisons politiques, raciales, ou autres, et qui voudraient le voir échouer, à tout prix! Il est indispensable de leur donner tort! Il est indispensable – pour l’Amérique, comme pour le reste du monde – qu’Obama réussisse!

  1. Ce mot, qui signifie “renégat”, est en fait le nom de code qu’avaient donné au candidat Obama les agents des services secrets chargés de sa protection au cours de la campagne électorale. []

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Comment ne pas être inquiet?

inside-the-obama-white-house-ngepress.comLe printemps de Washington – 7 -

Chronique du 7 août 09.

Tout ce que je lis dans la presse, par exemple sur la rémunération des traders, en France comme aux États-Unis, et tout ce que me racontent ceux de mes amis qui travaillent dans le secteur bancaire, pointe dans la même direction: on est revenu aux mêmes pratiques, aux mêmes folies, aux mêmes abus, ceux-là même qui ont conduit à la crise actuelle. On distribue des bonus insensés, on pratique les mêmes montages aberrants, avec la même avidité, le même sentiment d’impunité, le même mépris du bien public, la même indécence dans le rapport à l’argent.

Je commence à penser que Paul Krugman a raison, que la nouvelle administration américaine – puisque c’est elle qui est censée donner le ton – n’a pas délivré le message adéquat. Les opérateurs ont observé, pendant quelque temps, pour voir s’ils pouvaient reprendre la farandole, comme avant. Il semble qu’ils soient persuadés à présent que rien ne va changer, et qu’ils ne risquent rien. Forcément, les mêmes personnes sont là – à Wall Street, au Sénat, dans l’Administration… Personne ne semble désireux ou capable d’opérer une rupture.

Je me hâte de dire que, dans un sens, c’est compréhensible. On conçoit bien que le poids des grandes compagnies américaines soit formidable, et qu’aucune administration ne puisse l’ignorer. Je comprends également qu’il soit extrêmement difficile pour un homme politique, fût-il le président des États-Unis d’Amérique, de se mettre à dos Wall Street, de prendre le risque de “casser” la machine de la première puissance économique du monde.

Mais de telles considérations ne me rassurent pas, elles m’inquiètent davantage. Je ne peux que comprendre le dilemme d’Obama; mais je n’en suis que plus inquiet sur ses chances de réussite.1.

Or – je l’ai déjà dit, mais je le répète, et le répèterai encore: il est impératif qu’il réussisse. A l’intérieur – sur le dossier financier, comme sur la sécurité médicale; et à l’extérieur, notamment au Proche-Orient, où il est impératif qu’il fasse la paix entre Palestiniens et Israéliens, et dans l’ensemble des rapports entre l’Occident et le monde musulman, qui risquent de s’enliser dans les étendues d’Afghanistan, du Pakistan, et d’ailleurs; sans même parler du dossier climatique…

Il est encore très tôt, je sais, pour commencer à parler de désillusion. Mais il n’est pas trop tôt pour exprimer des inquiétudes. Y compris sur le mode de fonctionnement de la nouvelle administration. Qui, à l’intérieur, fait preuve d’un certain manque de vision, et à l’extérieur, d’un certain manque de détermination.

  1. Pour ceux qui souhaitent approfondir cette question, je ne puis que recommander le long article de l’économiste James K. Galbraith intitulé No Return to Normal; sa thèse est particulièrement inquiétante, mais bien documentée et magistralement exposée []

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Un commentaire

Ce que devient l’initiative d’Obama. Deux hypothèses…

Le printemps de Washington – 6 -

Chronique du 29 juillet 09.

C’est un véritable carrousel diplomatique que les États-Unis exécutent au Proche-Orient depuis quelques jours. Je l’observe, j’écoute les nombreuses déclarations, je lis les commentaires, et je m’efforce de comprendre ce qui se passe réellement.

Est-on en train de mettre en place la solution ébauchée par le président Obama lors de son discours à l’Université du Caire le 4 juin dernier, à savoir une paix régionale “compréhensive”, à laquelle tous les pays et tous les peuples seraient associés, qui prendrait en compte les préoccupations et les revendications de chacun, et dont la pierre angulaire serait la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël?

Ou bien est-on en train de revenir à une approche traditionnelle du conflit, c’est-à-dire à un long processus de négociation, où les différents protagonistes seraient invités à se réunir, à bâtir patiemment entre eux une relation de confiance, et où Washington ne jouerait qu’un rôle d’intermédiaire et de facilitateur?

De mon point de vue, seule la première voie pourrait mener à la paix, et je suis persuadé que si elle aboutissait, tous les peuples de la région y trouveraient leur compte, et à terme tout le monde – y compris une bonne partie des hommes politiques intransigeants en Israël, en Palestine et dans l’ensemble du Monde arabe -  oui, même ceux qui, aujourd’hui, s’en méfient, finiraient par s’en féliciter. L’autre voie, en revanche, n’a jamais conduit qu’à des désillusions, à un durcissement dans tous les camps, et à un regain de violence.

Ayant annoncé ainsi sans ambiguïté mes préférences, je m’empresse d’ajouter qu’à l’instant où j’écris ces lignes, je ne suis pas encore en mesure de dire dans quelle voie se dirige la diplomatie américaine qui s’active. Les deux hypothèses sont plausibles, et je ne sais pas encore laquelle va se vérifier. A certains moments, je me dis que l’initiative d’Obama piétine; à d’autres moments, je me dis qu’elle est en train de se mettre en place.

La logique du blog

Si je ne tenais pas ce journal en ligne, j’aurais attendu d’être fixé avant de prononcer mon verdict. L’intérêt de la démarche que j’ai entamée, c’est justement de permettre à l’observateur concerné que je suis de communiquer à chaque étape son sentiment, et même de dévoiler sa manière de s’informer, d’analyser, de réfléchir, d’évaluer. Dévoiler aux autres, mais aussi à soi-même, parce qu’en s’obligeant à écrire, à formuler, on prend conscience de certaines choses qui seraient restées confuses.

Puisque j’ai ouvert cette parenthèse, je vais la garder ouverte quelques instants de plus; pour dire que, lorsque j’essaie de m’informer, de comprendre, je garde constamment à l’esprit deux règles d’or. La première, c’est que nous sommes à l’ère de la communication, et que les propos des responsables doivent être considérés non comme une expression de la réalité, mais comme une formulation de ce qu’ils ont décidé de communiquer. La seconde, c’est que nous sommes aussi, paradoxalement – et fort heureusement! – à l’ère de la transparence, vu que tout ce qu’on aimerait savoir, et tout ce que les uns et les autres aimeraient cacher, est dévoilé quelque part sur la Toile. Il faut simplement savoir chercher, et surtout savoir évaluer, savoir faire le tri entre les propos qui éclairent la réalité, et ceux qui la brouillent ou qui l’obscurcissent, volontairement ou pas.

Mais je referme la parenthèse pour revenir à mon interrogation de départ: l’activité diplomatique américaine au Proche-Orient signifie-t-elle que l’initiative d’Obama se met soigneusement en place, ou bien qu’elle est déjà remise en cause, pour ne pas dire abandonnée?

Ce qui semble accréditer la première hypothèse, c’est que les responsables américains qui se rendent dans la région sont précisément ceux dont la contribution serait essentielle si l’on était en train de rédiger un traité de paix. Celui-ci devrait comporter la création d’un État palestinien sur des territoires dont Israël se retirerait; des dispositions de sécurité pour que les Israéliens ne perçoivent pas ce retrait comme une menace pour leur sécurité; une normalisation des relations entre Israël et ses voisins; et très certainement aussi un très important fond de développement et de compensation – financé par les Américains, les Européens, les Japonais, les Chinois, ainsi que les pays du pétrole – afin d’encourager les Palestiniens comme les Israéliens à s’engager résolument dans la voie de la paix.

La principale caractéristique des visiteurs américains, c’est qu’ils sont habilités à fournir des assurances sur l’aspect militaire et sécuritaire d’un éventuel accord. Il y a là, en effet, le secrétaire à la défense Robert Gates; le général James L. Jones, conseiller du président Obama à la sécurité nationale; l’ambassadeur Dennis Ross, qui a la haute main sur le Proche-Orient au sein du Conseil de Sécurité nationale; en plus de l’ancien sénateur George Mitchell, envoyé spécial du président dans la région, et qui a pour mission de gérer les contact avec les différents protagonistes. Une incontestable mobilisation, dont on est en droit d’attendre des résultats significatifs.

N’est-ce pas encourageant? Si, dans une certaine mesure. Mais pas encore suffisamment, à mes yeux, pour écarter la seconde hypothèse, celle d’un piétinement, et d’un possible déraillement du processus. Je suis persuadé que rien n’avancera si on ne rassure pas Israël; encore faut-il que les mesures prises pour le rassurer ne rendent pas la paix “insignable” pour les dirigeants palestiniens, comme pour le reste du monde arabe.

Je vais être plus précis: tout ce qui concerne le rapport de forces militaire ne m’inquiète pas. L’opinion arabe sera sans doute choquée d’entendre que la future Palestine sera dépourvue d’armée. Mais, quand on y réfléchit, il serait illusoire d’imaginer que la protection de ce jeune État sera assurée par sa propre armée; sa seule véritable protection sera dans les garanties internationales; et plutôt que de s’engager dans une course aux armements qui le ruinerait, il devrait prendre exemple sur le Japon de l’après-guerre et aspirer à la réussite économique à l’abri de ses frontières garanties.

En revanche, si la mosquée d’al-Aqsa, par exemple, demeurait sous administration israélienne, ce ne serait même pas la peine de signer un traité de paix, parce que les mouvements militants continueraient à mobiliser autour de cette question, du Maghreb jusqu’à l’Indonésie, pendant les cent prochaines années.

En d’autres termes, tout ce qui relève authentiquement des préoccupations de sécurité peut trouver sa place dans un accord; tout ce qui touche au territoire et aux symboles doit être manié avec d’infinies précautions.

Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le projet d’accord à la suite de toutes les tractations en cours. En toute sincérité, je m’interdis de faire des procès d’intention à qui que ce soit. J’observe, j’écoute, j’évalue; je continue à espérer, mais je demeure prudent.

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Je confesse une certaine impatience…

Le printemps de Washington – 5 -

Chronique du 26 juillet 09.

J’avais écouté, puis lu attentivement, le discours du président Obama à l’Université du Caire, le 4 juin dernier. Il m’était apparu comme un discours fondateur. Fondateur d’une solution durable au Proche-Orient, et fondateur d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabo-musulman; ce qui va de pair. Je l’avais écrit, et je continue à le penser. Mais je confesse, en la matière, une certaine impatience. Je ne vois pas se dessiner une approche nouvelle des négociations de paix; j’ai plutôt l’impression que l’on revient aux pratiques diplomatiques habituelles, celle qui n’ont servi jusqu’ici qu’à perpétuer le conflit.

On va me rétorquer, bien sûr, qu’un conflit qui dure depuis plusieurs décennies ne se règle pas en quelques semaines. C’est vrai, en apparence. Mais en apparence seulement. Comme lorsqu’on dit qu’avec un petit pas, un autre petit pas, et encore un autre, on s’approche forcément de la paix. Cela paraît logique, évident, mais c’est une fausse évidence.

Dans un conflit de ce genre, où les populations éprouvent une profonde méfiance les unes envers les autres, il est indispensable de proposer une solution globale, pour que chaque peuple sache exactement où il va; sinon on ouvre la voie aux surenchères, qui favorisent les factions les plus dures. C’est ce qui s’est constamment produit au Proche-Orient au cours des dernières décennies. On a multiplié les initiatives, les conférences, les plans, les feuilles de route, on s’est égaré dans des palabres interminables, et dans les deux camps les éléments les plus intransigeants ont gagné.

Dans son discours à l’Université du Caire, Obama montrait qu’il avait conscience de cette réalité, et qu’il n’allait pas se laisser entraîner vers les sables mouvants. Il laissait entendre qu’il ne se contenterait pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. “Nous ne pouvons pas imposer la paix, disait-il. Mais, en privé, beaucoup de musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai.”

Cette dernière phrase définissait clairement l’approche volontariste que le président envisageait. Il n’a pas appelé les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à “nous” – les États-Unis – d’agir.

Aussitôt, son émissaire George Mitchell s’envolait pour le Proche-Orient, porteur de ce même message: un plan global va être présenté sous peu, nous attendons de tous qu’ils lui fassent bon accueil. La rumeur, à Washington, était que les grandes lignes du plan de paix seraient proposées dès le 15 juin. Six semaines se sont écoulées, au cours desquelles on a commencé à entendre des propos désespérément familiers, sur le fait qu’Israël devrait, pour le moment, geler la colonisation, et qu’en échange les pays arabes devraient accorder à la compagnie El-Al le droit de survoler leur territoire… Dans le jargon de Washington, on appelle cela “confidence building measures”, des mesures pour bâtir la confiance; à mes yeux, je les appellerais plutôt “momentum breaking measures”, des mesures dont le seul résultat serait de briser l’élan.

J’espère me tromper, j’espère que c’est mon impatience qui parle, mais j’ai l’impression que l’élan s’est effectivement affaibli, ramolli. Hier, l’émissaire Mitchell est revenu au Proche-Orient pour une nouvelle tournée. J’ai écouté attentivement ses déclarations à Damas. Il cherche à donner l’impression que la détermination de son président est toujours intacte. Mais il manque à ses propos le sens de l’urgence, et j’ai le sentiment qu’il cherche à convaincre ses interlocuteurs d’une chose dont lui même commence à douter…

Une fois encore, j’espère me tromper. J’espère avoir l’occasion de faire bientôt dans ce blog, dans ces chroniques consacrées au “printemps de Washington”, un mea culpa humble et fervent. J’espère avoir l’occasion de dire que cette baisse de régime était due aux événements d’Iran, ou à la nécessité de préparer un plan de paix adéquat, ou à d’autres facteurs, mais que la nouvelle administration reste manifestement décidée à mettre fin une fois pour toutes à ce conflit. Lequel, sous des dehors de conflit local, est devenu en réalité un conflit planétaire. L’un des plus toxiques et des plus meurtriers.

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Du temps de Sherlock Holmes

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Le printemps de Washington – 4 -

Chronique du 21 juillet 09.

Je commencerai mon article de ce jour par une réminiscence littéraire. Il s’agit de la toute première aventure de Sherlock Holmes, intitulée en anglais A Study in Scarlet, et en français Une étude en rouge. C’est là que le narrateur, le Docteur Watson, rencontre pour la première fois le célèbre détective. Celui-ci cherche un colocataire, et un intermédiaire les réunit.

“- Le docteur Watson, M. Sherlock Holmes, dit Stamford en nous présentant.

- Comment allez-vous? dit-il, en me serrant cordialement la main avec une force dont je ne l’aurais guère cru capable. Vous avez été en Afghanistan, je vois.

- Comment diable savez-vous cela?”

Holmes se contenta de rire, et c’est seulement le lendemain qu’il finit par expliquer comment il avait pu deviner. Après avoir énuméré une longue suite de déductions, il aboutit à cette conclusion imparable:

“- Dans quelle partie des tropiques un major de l’armée anglaise peut-il avoir subi tant de privations, et avoir été blessé au bras? Evidemment en Afghanistan.”

Dès le premier paragraphe du roman, Watson nous avait appris qu’il s’était rendu aux Indes en 1878, en tant que médecin militaire; mais qu’au moment où il s’apprêtait à rejoindre son régiment, “la seconde guerre afghane avait éclaté”. Il s’était retrouvé du côté de Kandahar. Sain et sauf. “Mais je serais tombé entre les mains des Ghazis assassins, sans le courage et le dévouement dont fit preuve mon ordonnance, Murray…”

Le livre parut en 1887, et je suppose que les lecteurs de Sir Arthur Conan Doyle savaient ce qu’était “la seconde guerre d’Afghanistan”. Pour ma part, je dois avouer que j’ai perdu un peu le fil. Même si je me limitais à celles qui se sont produites de mon temps, je ne sais plus à laquelle nous sommes. La quatrième? La cinquième?

Cela pour dire que lorsque le président Obama annonça qu’il retirerait ses troupes d’Irak, mais qu’il renforcerait son contingent en Afghanistan, je n’étais pas rassuré quant à la sagesse de cette décision. Bien entendu, il fallait se retirer d’Irak; il n’aurait jamais fallu y aller; et, une fois que les États-Unis l’avaient occupé, il ne fallait surtout pas qu’ils s’y comportent comme ils l’ont fait. Je ne suis pas sûr que les choses vont s’arranger complètement après le départ définitif des Américains; mais je suis sûr, en revanche, que leur présence militaire prolongée dans ce pays n’arrangerait rien.

Ayant précisé cela, je me dois d’ajouter une observation que les historiens du Moyen-Orient pourraient difficilement contester: l’Irak n’est pas – c’est le moins qu’on puisse dire – un pays de guérilla armée. Il a fallu que les Américains accumulent les fautes, les bavures, les maladresses, pour se retrouver avec une telle guerre sur les bras, dans un environnement physique et humain aussi peu propice.

L’Afghanistan, c’est une tout autre paire de manches. C’est LE pays des guérillas armées interminables, comme l’ont appris à leurs dépens les Britanniques, les Soviétiques, et bien d’autres puissances imprudentes. Et même si le président américain souhaite mener sa campagne autrement, qu’il demande à ses troupes d’être à l’écoute des populations, qu’il promet de réformer les prisons, le pari est extrêmement risqué.

Pour que les Afghans – et les peuples musulmans en général – en arrivent à accepter une opération militaire américaine sur leur sol, il faudrait que la réconciliation historique prônée par Obama se soit déjà concrétisée par des résultats tangibles. Ce qui n’est certainement pas le cas à ce jour. On est au tout début d’un long chemin semé d’embûches, et il est hasardeux de se comporter comme si l’on était déjà arrivé à bon port.

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Les doutes de Paul Krugman

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Le printemps de Washington – 3 -

Chronique du 18 juillet 09.

Pour qui veut observer avec attention l’Amérique d’Obama, il faut surveiller de nombreux voyants lumineux. Au plan international, la question climatique, la guerre d’Afghanistan, la crise iranienne, les efforts de paix au Proche-Orient, ou la politique africaine ; au plan intérieur, le redressement de l’économie, la réforme du système de santé, etc. La liste est longue, et je ne parlerai pas de tout. Sur les dossiers que je connais un peu, je donnerai à chaque étape mon sentiment, quitte à l’amender en cours de route si la situation changeait, ou si ma propre perception des événements se modifiait. Sur les nombreuses questions que je connais mal, je m’informerai, je donnerai quelquefois des conseils de lecture, mais j’éviterai de me prononcer.

C’est notamment le cas pour l’économie, un sujet délicat, où diverses opinions et divers intérêts s’affrontent, et où je ne me sens nullement en mesure de démêler les fils. De ce fait, je me garderai de donner une appréciation personnelle. Cependant, comme il s’agit d’un dossier majeur, qui affecte l’existence de chacun, qui est le lieu d’une perturbation globale persistante, et sur lequel l’administration de Barack Obama ne peut se permettre d’échouer, il est normal qu’un observateur scrupuleux s’y intéresse de près.

Dans ce domaine, un spécialiste, et pas des moindres puisqu’il s’agit de Paul Krugman, prix Nobel d’économie, exprime des doutes. C’est un “liberal” au sens américain du terme -  qui est, comme chacun sait, à l’inverse du sens français du mot. Il est en faveur d’un rôle significatif pour l’État, afin de contrebalancer l’influence du marché. L’ouvrage emblématique de Krugman s’intitule The Conscience of a Liberal, titre qu’il a repris pour son blog sur le site du New York Times. C’est un livre essentiel, dont devraient s’inspirer tous ceux qui cherchent une voie médiane entre le dirigisme qui a fait faillite, et la croyance idolâtre dans les lois du marché, qui a amplement montré ses limites.

Dans cet ouvrage, Krugman développe, de façon magistrale, plusieurs idées séduisantes, par exemple que la grande réponse américaine à la grande dépression commencée en 1929 a été “la grande compression” – des revenus, s’entend -  qui a fait de la nation américaine une immense classe moyenne. C’est cette Amérique-là, dit-il, qui a pu opérer un sursaut patriotique et éthique lors de la Seconde guerre mondiale, pour défaire le nazisme.

Avec Reagan, on est retourné, dit-il, à l’ère des inégalités, on a peu à peu corrompu le tissu social, démoralisé la nation, dénaturé le patriotisme, et fini par mener d’étranges guerres, comme celles d’Irak, où la plupart des soldats étaient de jeunes immigrés n’ayant pas d’autre motivation que celle d’obtenir un peu plus vite leur nationalité, et où d’innombrables activités étaient sous-traitées à des entrepreneurs privés dont l’unique motivation était de s’enrichir sur le dos de l’armée. Conclusion de l’auteur: la droite américaine a beau faire de la surenchère en matière de patriotisme, accuser ses adversaires d’être  unamerican - “inaméricains” – , les faits démontrent le contraire, à savoir que la droite n’est plus capable de gagner une guerre, et que l’Amérique triomphante, l’Amérique souveraine, c’est l’Amérique égalitaire née du New Deal audacieux mis en place par Franklin D. Roosevelt pour faire face à la grande crise.

Tous les arguments développés depuis trente ans par les conservateurs américains, Krugman les retourne contre eux. Il prône un capitalisme résolument social, non seulement par préoccupation éthique, mais également pour une gestion plus efficace de l’économie, des relations internationales, ainsi que pour le bon fonctionnement des institutions démocratiques.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que Krugman ait fait très tôt la moue quand Barack Obama a présenté son programme pour sortir de la crise. L’économiste l’a trouvé timide, timoré, insuffisant. Il a eu le sentiment que le nouveau président n’avait pas osé aller à l’encontre de l’establishment, à l’encontre de Wall Street.

Qu’Obama se soit montré prudent, extrêmement prudent, et qu’il n’ait pas choisi la voie quelque peu révolutionnaire préconisée par Krugman, c’est un fait indiscutable. A-t-il eu tort d’agir ainsi? Le regrettera-t-il un jour, comme le sous-entend Krugman dans tous ses articles? Difficile à dire… D’un côté, on peut comprendre que le président, fraichement élu, confronté d’emblée à une crise majeure, n’ait pas voulu prendre le risque de chambouler le système. D’un autre côté, il me semble légitime de se demander, comme le fait Krugman, si l’on peut faire face à une crise majeure sans véritable rupture avec les méthodes qui ont conduit au désastre.

Le débat est loin d’être clos, et il est capital. Pour ma part, je continuerai à le suivre de près, et à en rendre compte dans ces pages.

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Un sauveur? Non. Mais un espoir…

Le printemps de Washington – 2 -

Chronique du 17 juillet 09.

Un grand écrivain portugais, Miguel Urbano Rodrigues, me reproche de parler de Barack Obama comme s’il s’agissait d’un sauveur, d’un messie. Cette critique me paraît excessive, même si je reconnais que j’attends beaucoup du président américain, et que j’ai vu dans son élection un événement quelque peu providentiel. Mais ce qualificatif, sous ma plume, est simplement synonyme d’inespéré. Je suis un adepte de la raison, sinon dans les comportements, du moins dans l’analyse. Je m’efforce de comprendre, sans œillères d’aucune sorte, avec lucidité.

Ce que j’ai apprécié chez Obama, le candidat d’abord, le président ensuite, c’est justement qu’il s’adresse à la raison, non à l’instinct, ce qui est une attitude de respect envers ses auditeurs, et aussi, de mon point de vue, la seule attitude honorable dans une démocratie. Lorsqu’on cherche à manipuler son auditoire au lieu de le convaincre, la démocratie se vide de son sens.

C’est d’ailleurs la raison, elle seule, qui me fait attendre d’Obama qu’il réalise de grandes choses. Le monde se porte mal, et c’est en grande partie la faute des États-Unis. C’est la première puissance mondiale, elle joue un rôle déterminant dans tout ce qui se passe sur cette planète, et son comportement au cours des dernières années a souvent aggravé les crises plutôt que d’aider à les résoudre.

Je viens de consacrer un livre à tous ces dérèglements – stratégiques, économiques, intellectuels, éthiques, climatiques… – dont souffre le monde; je suis persuadé que des périls graves nous menacent, et qu’il est urgent de se ressaisir, pour essayer de traverser cette zone de turbulences. Mais je ne veux pas parler ici de mon livre. Dans cet espace de réflexion, je ne m’exprime pas en auteur, je m’exprime simplement en citoyen inquiet. Profondément inquiet, oui, mais qui cherche, avec ferveur, des raisons de garder espoir.

L’avènement d’Obama représente, jusqu’à preuve du contraire, l’une des plus fortes raisons d’espérer. Il y a deux ans encore, je connaissais à peine le nom. Depuis, il a opéré une ascension fulgurante, et pour de bonnes raisons. Il a identifié avec  justesse les problèmes prioritaires, il a expliqué aux États-Unis qu’ils devaient restaurer leur crédibilité morale et modifier leur attitude à l’égard du reste du monde, notamment envers le monde musulman. Et, en dépit des origines africaines de son père – mais peut-être aussi, paradoxalement, grâce à ces origines – il a réussi à se faire élire, devenant, de ce fait, l’homme le plus puissant de la planète. Est-ce déraisonnable d’espérer de lui qu’il modifie le cours des choses, tant en Amérique qu’au plan global?

Les innombrables personnes, jeunes ou moins jeunes, qui l’applaudissent où qu’il aille, voient-elles en lui un messie, ou une rock-star? Je ne le crois pas. Ces personnes ont tout simplement conscience de vivre une époque difficile, périlleuse, et elles voient dans cet homme une raison d’espérer. Parler, à propos de ces jeunes, d’Obamamania, est réducteur, et insultant. Ce que manifestent la plupart d’entre eux, c’est un espoir politique réfléchi, généreux, légitime.

Un espoir que je partage, avec passion, mais aussi avec lucidité. Sous ce titre, “Le printemps de Washington”, j’envisage de tenir une chronique personnelle où je transmettrais, comme dans une “réflexion à voix haute”, mes joies, mes déceptions, mes interrogations. Un printemps que je souhaite durable, fructueux, fondateur, mais que j’observerai sans complaisance. Ma prochaine chronique, que j’ai commencé à préparer, semble devoir porter certaines inquiétudes…

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Un commentaire

Le printemps de Washington – 1 -

Chronique du 15 juillet 09.

Ce qui se passe aux États-Unis et dans le reste du monde depuis l’élection de Barack Obama m’apparaît comme un printemps inespéré, survenu à l’issue d’un trop long hiver.

L’expression me hante, suscitant dans mon esprit à la fois l’espoir et l’inquiétude. L’espoir, puisque l’on a, pour la première fois depuis longtemps, un dirigeant mondial qui comprend la nécessité d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabe, et aussi la nécessité, pour les États-Unis, de restaurer leur crédibilité morale.

Mais l’inquiétude aussi, parce que dans cette expression, que l’on a appliquée au cours des dernières décennies à divers événements, dont le printemps de Prague à la fin des années soixante, il y a une idée de fragilité, et même l’idée d’une “éclaircie” passagère, quelque peu contraire à l’implacable logique de l’Histoire, et qui ne manquera pas d’être balayée.

La question, en effet, se pose, de savoir si l’avènement d’Obama apparaîtra dans quelques années comme le commencement d’une nouvelle ère, ou bien comme une brève parenthèse, une ultime tentative pour arrêter le glissement du monde vers l’abîme. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis dans l’incertitude. Mon espoir, c’est qu’il réussisse. Plus qu’un espoir, c’est même une fervente prière. Je n’ose imaginer ce que serait le monde si, par malheur, Obama échouait. Seuls pourraient alors se réjouir et prospérer les tenants des idéologies suicidaires, qui capitalisent sur la haine et les affrontements sans fin,  incapables de concevoir un monde réconcilié.

Mais si je fais confiance à Obama, à sa vision, à son habileté politique, la tâche qu’il est censé accomplir est si herculéenne que la réussite est loin d’être acquise. Bien entendu, il est encore trop tôt pour se prononcer. Le mandat du président a commencé il y a six mois à peine, on est encore au stade où l’on peut enregistrer les promesses sans demander avec insistance ce qui a déjà été accompli. Pour ma part, je vois à ce stade une foule de signes encourageants, mais aussi quelques signes inquiétants…

Aujourd’hui, je me contenterai de ce préambule ; mais je me promets de revenir, dans les jours et les semaines à venir, sur le “printemps de Washington”, et sur les diverses attentes qu’il suscite, les unes déjà un peu comblées, d’autres déjà un peu déçues, la plupart encore en suspens…

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A propos du discours d’Obama au Caire

Le discours prononcé au Caire le 4 juin par Barack Obama sera-t-il considéré un jour comme l’acte fondateur d’une réconciliation historique entre Occident et Islam, et entre Israël et le monde arabe, ou bien apparaîtra-t-il comme un ultime coup d’épée dans l’eau ? Il serait hasardeux de faire des pronostics, mais on peut raisonnablement supposer que la réponse ne tardera pas.

Car la logique de l’initiative du président américain n’est pas celle d’un long processus de négociations. Ce mot n’est jamais prononcé. Bien entendu, on se parlera, on se réunira, Obama ne peut forcer les parties en présence à signer des accords dont ils ne voudraient pas. Mais il n’ignore pas qu’au Proche-Orient les négociations sont un marécage, et que les « petits pas » mènent à l’impasse. Une vérité paradoxale qui s’explique par la nature du conflit et par l’Histoire tragique des peuples qui s’affrontent. Comment, en effet, persuader les Israéliens de faire des concessions territoriales si l’on ne leur garantit pas la pérennité de leur État ? Et comment persuader les Palestiniens de reconnaître Israël alors que celui-ci refuse de fixer ses frontières, se ménageant la possibilité de les pousser toujours plus loin aux dépens d’un hypothétique État palestinien ? Tant que les uns et les autres ne sauront pas de quoi l’avenir sera fait, les adversaires du compromis auront beau jeu d’expliquer à leurs peuples que les concessions qu’on leur demande ne feraient que les affaiblir. Il n’est pas surprenant, dès lors, que les intransigeants aient régulièrement progressé jusqu’à devenir largement majoritaires à la Knesset comme au Parlement palestinien.

Obama ne critique pas les faucons israéliens, et il parle modérément du Hamas. Il demande seulement l’arrêt de toute colonisation. Et il exige la cessation de toute action violente. Pas d’autre préalable. C’est quand le projet d’accord définitif sera entre leurs mains que les uns et les autres seront jugés. Ceux qui l’accepteront se retrouveront dans le camp de la paix, ceux qui le rejetteront seront les fauteurs de guerre. Ce qu’ils auront dit ou fait au cours des décennies de conflit sera passé par profits et pertes, comme cela s’est pratiqué à l’issue de tant d’autres conflits.

Les propos d’Obama à l’Université du Caire laissent entendre qu’il ne se contentera pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. « Nous ne pouvons pas imposer la paix, dit-il. Mais en privé, beaucoup de Musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai ».

Cette dernière phrase définit clairement l’approche volontariste que le président envisage. Il n’appelle pas les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois ? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à « nous » — les États-Unis — d’agir.

Le fondement politique et moral de son approche est défini sans ambiguïté dans le discours du 4 juin. « L’aspiration à une patrie juive trouve ses racines dans une histoire tragique que personne ne peut nier ». Une formulation a priori inacceptable pour la grande majorité des Arabes, et probablement pour la plupart des Israéliens. Et cependant le seul lieu de convergence qui soit envisageable aujourd’hui.

Ce qu’Obama définit en ces termes, c’est sa vision de la légitimité d’Israël. Pour les Arabes, cette légitimité n’existe pas ; une population venue d’Europe s’est installée en Palestine, s’est appropriée les terres et les maisons, expulsant la population arabe du pays ; et le fait que l’Occident justifie la création de cet État, le soutienne par l’argent et les armes, en fait un complice. Certains Arabes s’accommodent de cet état des choses, parce qu’ils ne peuvent faire autrement ; d’autres se contentent de critiquer les actions d’Israël dans les territoires occupés en 1967 ; mais en eux-mêmes, très peu d’Arabes acceptent la légitimité de l’État d’Israël.
Obama ne l’ignore pas, et il prend le taureau par les cornes. Si l’on veut bâtir une paix durable, il faut donner aux Arabes, et même aux Palestiniens, une explication raisonnable de la création d’un État juif, et du soutien que les États-Unis lui apportent — « un lien indéfectible » insiste-t-il d’entrée de jeu, pour que son auditoire ne se fasse aucune illusion. « A travers le monde, le peuple juif a été persécuté pendant des siècles, et l’antisémitisme en Europe a culminé en un Holocauste sans précédent. Demain je visiterai Buchenwald… »

Légitimité historique ou légitimité biblique

En Israël, il y a deux manières de justifier la création de l’État. L’une est historique, l’autre biblique. La première affirme que pour mettre fin aux persécutions et aux humiliations, les Juifs ont eu besoin d’un État qui soit leur ; et que le choix s’est porté sur la Palestine parce qu’elle fut jadis le siège du royaume de Juda et du royaume d’Israël. La seconde affirme que la Palestine a été promise aux Juifs par l’Éternel, qu’elle leur a toujours appartenu en droit, et que les Arabes qui y ont vécu au cours des siècles n’ont été que des occupants illégaux. L’avènement du président George W. Bush, dont la base électorale était faite de fondamentalistes chrétiens fascinés par l’univers biblique, avait conduit dans les faits à un ralliement des États-Unis à cette dernière thèse.

Les implications politiques de ce débat sont évidentes. Si Israël est un refuge pour les Juifs persécutés, il doit avoir des frontières sûres et reconnues, que ses dirigeants politiques sont habilités à tracer en fonction des réalités stratégiques. Si Israël résulte d’une promesse divine, chaque localité mentionnée par la Bible peut être légitimement colonisée.

Bien au-delà des subtilités théologiques, et au-delà même des implications territoriales, ce qui est en cause ici, c’est l’avenir des rapports entre les « civilisations » d’aujourd’hui, et aussi l’avenir du rapport entre religion et politique sur toute l’étendue de la planète. Si l’on dit au monde musulman qu’Israël existe parce que la Bible l’a promis, que les Arabes de Palestine étaient depuis des siècles des « squatters », et qu’ils n’ont qu’à accepter le sort qui leur a été réservé, on est parti pour d’interminables guerres de religion, pour des siècles de régression intellectuelle et morale. A l’inverse, si l’on dit au monde musulman qu’Israël est né parce que les Juifs persécutés ont éprouvé un jour le besoin de se regrouper en une patrie sûre — et Obama a pris soin d’évoquer devant les étudiants du Caire les camps de la mort, les chambres à gaz, les six millions de victimes, « plus que toute la population juive en Israël aujourd’hui » ; et si l’on ajoute, comme le président l’a fait, que les Palestiniens ont été des victimes, et que le moment est venu de leur donner à eux aussi une patrie où ils puissent vivre dans la paix, dans la dignité, dans la prospérité ; alors on aura posé les fondements d’une « paix des braves ».

Les Arabes y souscriront-ils ? Pas de gaieté de cœur. Mais ils pourraient le faire par nécessité, parce qu’ils sont désemparés, exsangues, épuisés ; parce que toutes les négociations s’enlisent et que la violence ne mène à rien. « Rédigez un accord, et nous le signerons. Au besoin, obligez-nous à le faire ! », aurait dit, en substance, le roi Abdallah d’Arabie au président américain. Mais celui-ci aura compris qu’il ne s’agit pas là d’un chèque en blanc. Aucun dirigeant ne serait prêt à signer un traité inique, ou humiliant, et qui apparaisse comme un diktat provenant d’une puissance inamicale. Pour que les Arabes acceptent un compromis historique incluant la reconnaissance d’Israël, il faut que le parrain américain soit perçu comme un ami des deux parties. Ami d’Israël, certes, mais également ami des Arabes. Obama s’est attelé à cette tâche considérable qui consiste à rétablir la confiance perdue entre l’Amérique et l’Islam. Dignement, mais sans arrogance. Respectueusement, mais sans complaisance. Il a parlé de la civilisation musulmane, de son apport, de l’appel du muezzin qu’il entendait dans son enfance en Indonésie ; mais après avoir précisé, sans ambiguïté : « I am a Christian». Il a évoqué les traditions de tolérance en Islam, mais n’a pas hésité à évoquer le sort des minorités, les chrétiens palestiniens, les maronites, les coptes. Et aussi les droits des femmes. Avec des prises de position qui n’esquivent pas les controverses, notamment sur le port du voile. Mais en choisissant soigneusement ses mots — « Nos filles peuvent contribuer à la vie de la société autant que nos fils ». Son auditoire a applaudi, à divers moments, notamment lorsqu’il a accusé de duplicité les dirigeants politiques qui parlent de démocratie lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, et l’oublient lorsqu’ils arrivent au pouvoir.
Il n’est pas allé jusqu’à prononcer correctement les mots arabes, mais il a su trouver le ton adéquat, et apparaître comme un ami.

President Barack Obama tours the Pyramids of Giza in Egypt on June 4, 2009. (Official White House photo by Pete Souza)

En Israël, la réaction au compromis que propose la nouvelle Amérique est difficile à prévoir. A priori, on peut s’attendre à une opposition virulente. Mais on pourrait avoir, en la matière, bien des surprises, et c’est ce qu’Obama escompte. Il cherche à convaincre l’État hébreu qu’il est également son ami, un ami véritable, bien plus que son prédécesseur.

Au cours de l’ère Bush, les dirigeants israéliens avaient eu le sentiment que tout leur était permis. Si quelquefois Washington tentait de les réfréner, ils savaient qu’ils ne risquaient strictement rien à passer outre. L’impunité étant mauvaise conseillère, le gouvernement a laissé se développer la colonisation en Cisjordanie, et il a su retarder indéfiniment l’établissement d’un État pour les Palestiniens. Ce faisant, il a réduit sa propre marge de manœuvre, et discrédité ses interlocuteurs potentiels. Il s’est retrouvé dans une situation peu enviable où la paix est devenue impossible, et où les guerres successives ne résolvent rien.

Sans attaquer nommément son prédécesseur, Obama laisse entendre que ceux qui ont encouragé les Israéliens dans cette voie sans issue ne se sont pas comportés en amis. Un ami véritable est celui qui inversera le cours des choses, et sortira Israël de l’impasse. Si le conflit du Proche-Orient focalise aujourd’hui toutes les haines entre l’Occident et l’Islam, une solution équitable de ce conflit deviendrait le point de départ d’une réconciliation historique entre les deux mondes. Le destin d’Israël ne dépendrait plus de la poursuite et de l’exacerbation de « l’affrontement des civilisations » ; bien au contraire, sa seconde naissance serait ancrée dans le socle de la réconciliation historique entre ces vastes ensembles.

Aux nombreux Israéliens qui refusent de s’en remettre, pour la défense de leur pays, à des garanties internationales, Obama répond dans son discours du Caire, avec autant de clarté qu’il est possible de le faire sur un sujet aussi tabou : on ne leur demandera pas de désarmer, ni même d’abandonner leur arsenal nucléaire. Le passage où il en parle est codé, mais il n’est pas indéchiffrable. Les États-Unis s’en tiendront strictement aux clauses du traité de non-prolifération ; les pays qui l’ont signé — dont l’Iran — auront le droit d’avoir du nucléaire civil, mais pas des armes. Israël n’étant pas signataire, il n’aura pas cette obligation. Et le président ne parle pas d’un Moyen-Orient sans armes nucléaires, qui est la revendication des Arabes, mais d’un « monde où aucune nation ne disposerait d’armes nucléaires », ce qui n’est évidemment qu’un vœu pieux.

L’initiative d’Obama pourra-t-elle réussir là où tant d’autres ont échoué ? C’est là un pari qui n’est ni gagné ni perdu d’avance. Pour les irréductibles de tous bords, le dirigeant américain est à présent perçu comme un ennemi, une menace. Du côté de ceux qui pratiquent ce qu’il a pris soin d’appeler « l’extrémisme violent » — s’écartant ainsi du vocable de « terrorisme » que son prédécesseur avait constamment à la bouche —, on peut craindre le pire, et notamment des provocations qui mettraient le président devant un dilemme : ne pas riposter l’affaiblirait aux yeux de son peuple, riposter compromettrait sa politique d’ouverture. Et en Israël, il va de soi qu’une partie de la classe politique, soutenue notamment par les colons, cherchera à déstabiliser l’administration démocrate par tous les moyens.

Le discours du Caire fait entrer l’Occident et l’Islam, les Arabes et les Israéliens, dans une zone de turbulences. Mais si son projet parvient à obtenir l’assentiment d’une partie significative des Arabes comme des Israéliens, et aussi — c’est indispensable ! — l’adhésion chaleureuse de la communauté juive américaine ; s’il prend en compte les préoccupations de chacun, y compris celles des réfugiés palestiniens et des colons juifs de Cisjordanie ; s’il s’accompagne d’un « plan Marshall » généreux, assurant la prospérité aux familles comme aux nations ; et s’il bénéficie du soutien matériel et moral des Européens, des Chinois, des Japonais ainsi que des pays du pétrole ; alors ses chances de succès seront sérieuses. Mais le chemin vers la paix demeurera, tout au long, glissant et périlleux.

(Article publié dans l’Express du 11 juin 2009).

Texte du discours en français. Texte original en anglais.

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