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Les mots voyageurs – 4 – Roumi

 

Ce mot a beaucoup voyagé, dans le sillage des légions romaines, et même bien au-delà. Je devrais d’ailleurs dire “ces mots”, car si “roumi” est, en arabe, le singulier de “roum”, les deux mots n’ont pas du tout suivi le même cheminement.

Au Liban, le mot “roum” est de ceux que j’entendais constamment; alors que le mot “roumi” m’était inconnu avant que je le voie appliqué à Tintin dans son aventure “au pays de l’or noir”, ou peut-être était-ce dans “les Cigares du pharaon”… C’est bien plus tard que j’ai découvert le grand poète mystique du treizième siècle qui porte ce même nom de Roumi.

L’origine de cette appellation nous ramène forcément aux Romains. Mais de quels Romains s’agit-il? L’Empire romain que les Arabes et les Turcs ont connu n’était pas celui de Rome, disparu en en l’an 476, mais celui de Constantinople, qui allait survivre un millénaire de plus, jusqu’en 1453. Ce dernier est appelé aujourd’hui “byzantin”, mais c’est là une désignation récente, inconnue avant les temps modernes. Les empereurs d’Orient se sont toujours proclamés “romains”, et c’est ainsi que leurs voisins les ont appelés.

En fait, ils étaient grecs. Ce qui explique que le nom qui, en arabe et dans d’autres langues orientales, les désignait comme “romains”, a fini par signifier “grec”. Je me souviens d’avoir lu dans un journal de Beyrouth un grand titre qui annonçait le mariage de l’ancien roi de Grèce, Constantin; celui-ci était désigné comme le roi des “Roum”. J’avais souri, parce que c’était là une formule vieillotte que plus personne n’employait. Au Liban, le mot “roum” est à présent réservé à l’appellation de deux communautés religieuses chrétiennes: “roum orthodox” désigne les grecs-orthodoxes, et “roum catholik” les grecs-catholiques. Lorsqu’on dit seulement “roum”, ce sont les premiers que l’on désigne. Jamais cependant on n’utilise, dans ce sens, le singulier; interrogé sur son appartenance confessionnelle, un grec-orthodoxe dirait qu’il est “roum”, et non “roumi”. Ce dernier mot n’a pas suivi le même itinéraire.

Mysticisme et bande dessinée

Dans le Maghreb, où l’on a bien connu jadis l’Empire romain d’Occident, puis, dans les temps modernes, la colonisation française, et où l’on n’a jamais eu de communautés locales de rite grec, le mot “roumi” désigne un chrétien européen; et même, dans l’argot militaire, une jeune recrue fraîchement débarquée de la métropole1. Il me semble que c’est de cette appellation que s’est inspiré Hergé lorsqu’il a fait dire aux Arabes d’Egype ou à ceux du “pays de l’or noir” que le jeune reporter à la houppe était “un roumi”.

En réalité, dans  les contrées du Levant comme dans la Péninsule arabique, on l’aurait plutôt appelé “franji” – qui signifie “franc”, et qui est la désignation habituelle d’un Européen. Lorsqu’on y emploie le mot “roumi”, c’est au sens de “grec”, et parfois aussi, paradoxalement, au sens de “turc”. Et c’est justement dans ce dernier sens qu’il faut entendre le nom du poète mystique Jalaleddîn ar-Roumi.

Ce glissement s’explique par le fait que le territoire que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Turquie a longtemps appartenu à l’Empire romain d’Orient. En arabe, on l’appelait “bilad er-roum”, “le pays des Roum”, et ses habitants étaient, de ce fait, les “roum”, singulier “roumi”. Lorsque les migrations turques vers l’Asie mineure ont commencé autour de l’an mille, venues de Chine nous dit l’historien ibn-al-Athir, c’est-à-dire de l’actuelle province du Xinjiang – encore nommée “Turkestan chinois” -, ceux qui s’installèrent en Anatolie, sur le territoire de l’Empire romain d’Orient, furent appelés “roum”. Comme les migrations turques vers ce territoire étaient massives, ce mot avait fini par devenir, en Perse et aussi dans certaines parties de l’Inde, synonyme de “turc”.2

Roumi lui-même n’était pas turc. Né en 1207 à Balkh, au nord de l’actuel Afghanistan, au sein d’une famille de lettrés persans, il avait fui avec les siens devant les hordes de Gengis Khan, et s’était installé au ” pays des roum”, dans la ville de Konya, au centre de l’actuelle Turquie. Il allait y demeurer jusqu’à sa mort, en 1273, et c’est là qu’il allait étudier, écrire, enseigner, obtenant de son vivant un immense prestige qui ne s’est jamais démenti depuis.

Aujourd’hui comme hier, on chante sa poésie, on médite sa sagesse, et plus que tout on vénère son incomparable générosité d’âme, qui lui faisait écrire:

Viens, viens à nous, qui que tu sois,
Vagabond, idolâtre, adorateur du feu,
Viens, même si tu as mille fois trahi tes promesses,
Viens, viens à nous, et reviens encore,
Notre caravane n’est pas celle du désespoir.

  1. Comme nous le rappelle le site du Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, que je visite souvent. []
  2. L’illustration de cet article provient du Musée Historique des Tissus de Lyon. Je l’ai trouvée sur ce site, que je remercie vivement. []

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Les mots voyageurs – 3 – Orange

 

C’est dans les anciennes chroniques que j’ai découvert le nom que les Arabes donnaient autrefois à ce fruit: al-naranj. Un mot qui illustre mieux qu’un autre le rôle de passeur culturel qu’a joué leur civilisation. Issu de la langue persane, qui l’aurait elle-même emprunté au sanskrit, il désignait à l’origine l’orange amère, introduite en Europe vers le onzième siècle.

Lorsque les navigateurs portugais rapportèrent d’Asie, au quinzième siècle, certaines variétés à saveur douce comme celles que l’on consomme aujourd’hui, les Arabes baptisèrent le nouveau fruit bortoqal, “Portugal”; une appellation que l’on retrouve en turc, en géorgien, en bulgare, et en de nombreuses autres langues… y compris le persan, semble-t-il. Selon certaines sources, le mot usuel de ce fruit en Iran est à présent portoghal, mais mon vieux “Dictionnaire Khayyam” français-persan, qui date d’une cinquantaine d’années, parle encore exclusivement de narang. Il est possible que les deux appellations coexistent, comme en grec, où l’on dit portokali pour l’orange douce et nerantzi pour l’orange amère.

Naranja, laranja, taronja, arancia

La plupart des langues européennes ont gardé l’ancien nom, mais sous des formes différentes: les unes ont gommé le “n” initial; d’autres l’ont maintenu; d’autres encore ont échangé cette consonne contre une autre.

En français, le vieux nom était “norenge”; comme il était souvent précédé de l’article indéfini “une”, qui se termine par un “e” muet, – et que l’on prononçait donc “unnorenge” -, l’un des deux “n” devenait superflu, et il a fini par disparaître. Certains pensent aussi que cette évolution a été facilitée par le fait que le nouveau mot commençait par “or”, une syllabe d’autant plus valorisante que la couleur du fruit mûr évoque un peu celle du métal précieux. L’italien a connu une évolution similaire, passant de “narancia” à “arancia”. Quant au mot anglais, il semble avoir été repris tel quel du français.1

Dans la péninsule ibérique, le castillan a gardé le “n” initial. Dans “una naranja”, les deux “na” étaient distincts, et ils n’ont pas fusionné. Les Portugais disent “laranja”, de même que les Basques; les Galiciens disent “laranxa”- le “l” initial dans ces trois langues étant probablement un souvenir de l’article défini arabe dans “al-naranj”. Mais les Catalans disent “taronja”…

Ailleurs en Europe, le nom de l’orange a emprunté une toute autre piste. Se référant au pays d’origine de ce fruit, les langues germaniques l’appellent “pomme de Chine” – les Allemands “apfelsin”, les Néerlandais “sinaasappel”, les Suédois “apelsin”, etc.2  Le russe a suivi la même voie, avec “apelsin”.3

Il est vrai qu’avant de désigner un fruit précis, les mots “pomme”, “apple”, “apfel”, ont été des termes génériques pour désigner tous les fruits qui n’étaient pas des baies… En français, on dit encore “pomme de terre” ou “pomme de pin”; autrefois, on disait également “pomme d’or” pour la tomate, une idée qui s’est maintenue dans l’italien “pomodoro”. En arabe, les deux appellations existent; dans certains pays, tel le Liban, on parle toujours de pomme d’or, sous la forme “banadoura”; dans d’autres, notamment l’Egypte, on parle de tomate, sous la forme “tamatem”…

Mais je reviendrai sur ces différents termes dans des chroniques à venir.

  1. Consulter sur ce point, comme sur mille autres, l’excellent Online Etymology Dictionary, que je viens de découvrir, et qui est une véritable mine. []
  2. Une provenance que l’on retrouve dans l’appellation scientifique du fruit, “citrus sinicus”. []
  3. Karim m’apprend que dans le parler algérien, l’orange se dit “tchina”, ce qui semble également évoquer son origine chinoise. Origine qui est manifeste dans l’appellation d’une autre variété d’agrumes: la mandarine. []

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Comment ne pas être inquiet?

 

inside-the-obama-white-house-ngepress.comLe printemps de Washington – 7 -

Chronique du 7 août 09.

Tout ce que je lis dans la presse, par exemple sur la rémunération des traders, en France comme aux États-Unis, et tout ce que me racontent ceux de mes amis qui travaillent dans le secteur bancaire, pointe dans la même direction: on est revenu aux mêmes pratiques, aux mêmes folies, aux mêmes abus, ceux-là même qui ont conduit à la crise actuelle. On distribue des bonus insensés, on pratique les mêmes montages aberrants, avec la même avidité, le même sentiment d’impunité, le même mépris du bien public, la même indécence dans le rapport à l’argent.

Je commence à penser que Paul Krugman a raison, que la nouvelle administration américaine – puisque c’est elle qui est censée donner le ton – n’a pas délivré le message adéquat. Les opérateurs ont observé, pendant quelque temps, pour voir s’ils pouvaient reprendre la farandole, comme avant. Il semble qu’ils soient persuadés à présent que rien ne va changer, et qu’ils ne risquent rien. Forcément, les mêmes personnes sont là – à Wall Street, au Sénat, dans l’Administration… Personne ne semble désireux ou capable d’opérer une rupture.

Je me hâte de dire que, dans un sens, c’est compréhensible. On conçoit bien que le poids des grandes compagnies américaines soit formidable, et qu’aucune administration ne puisse l’ignorer. Je comprends également qu’il soit extrêmement difficile pour un homme politique, fût-il le président des États-Unis d’Amérique, de se mettre à dos Wall Street, de prendre le risque de “casser” la machine de la première puissance économique du monde.

Mais de telles considérations ne me rassurent pas, elles m’inquiètent davantage. Je ne peux que comprendre le dilemme d’Obama; mais je n’en suis que plus inquiet sur ses chances de réussite.1.

Or – je l’ai déjà dit, mais je le répète, et le répèterai encore: il est impératif qu’il réussisse. A l’intérieur – sur le dossier financier, comme sur la sécurité médicale; et à l’extérieur, notamment au Proche-Orient, où il est impératif qu’il fasse la paix entre Palestiniens et Israéliens, et dans l’ensemble des rapports entre l’Occident et le monde musulman, qui risquent de s’enliser dans les étendues d’Afghanistan, du Pakistan, et d’ailleurs; sans même parler du dossier climatique…

Il est encore très tôt, je sais, pour commencer à parler de désillusion. Mais il n’est pas trop tôt pour exprimer des inquiétudes. Y compris sur le mode de fonctionnement de la nouvelle administration. Qui, à l’intérieur, fait preuve d’un certain manque de vision, et à l’extérieur, d’un certain manque de détermination.

  1. Pour ceux qui souhaitent approfondir cette question, je ne puis que recommander le long article de l’économiste James K. Galbraith intitulé No Return to Normal; sa thèse est particulièrement inquiétante, mais bien documentée et magistralement exposée []

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Les mots voyageurs – 2 – Dinde

 

arcticbronzefairbanks2007Pour moi, la recherche de l’origine des mots est avant tout une conversation. On raconte, on discute, on devise, on s’instruit, on se rapproche les uns des autres. Je parle des personnes, mais également des langues, des peuples, des cultures.

Sans doute y a-t-il dans ce domaine des érudits, des spécialistes, des savants. Je n’en fais pas partie. J’aspire seulement à être un amateur éclairé. J’apprends, je me divertis, je transmets, à la manière des lettrés d’autrefois – mais avec les instruments d’aujourd’hui, qui me permettent de recevoir dans mon cabinet non pas un ou deux amis qui passent dans le voisinage, mais des centaines de personnes qui viennent de partout.

L’animal domestique dont j’ai envie de parler aujourd’hui porte, dans diverses langues, des noms de pays. En français, on l’appelle Dinde, ce qui marque clairement la provenance; Rabelais parlait d’ailleurs, au seizième siècle, de “poulle d’Inde” 1. En anglais, le même animal s’appelle Turkey; au Liban et dans quelques autres pays arabes, le dindon est appelé “dik habash”, coq d’Abyssinie, c’est-à-dire d’Éthiopie, alors qu’en Egypte on l’appelle “dik roumi”, qui veut dire littéralement “coq romain”, mais en réalité “coq grec”.2 Les Grecs eux-mêmes appellent la dinde “gallopoula”, ce qui veut dire “poule française” – “gauloise”. Quant aux Turcs, ils l’appellent tout simplement “hindi”.3

Ce volatile ne vient pourtant ni d’Inde, ni de Turquie, ni d’Éthiopie, mais d’Amérique, d’où Christophe Colomb aurait apporté en Europe les premiers spécimens. En portugais, l’animal est nommé “Peru”. D’ailleurs, dans l’appellation  française, c’est bien entendu de cette fausse “Inde” qu’il s’agit, l’erreur commise par l’explorateur – qui pensait rejoindre l’Inde par l’ouest – n’ayant jamais été complètement corrigée, puisque l’on continue à parler, cinq cents ans plus tard, des “Indiens” d’Amérique.

Il est vrai que l’appellation “Amérique” résulte elle-même d’un malentendu; mais ce sera le thème d’une autre chronique…

  1. Comme nous le rappelle l’excellent Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey, aux éditions Le Robert []
  2. Le mot “roumi” mérite à lui seul un long développement; j’y reviendrai bientôt… []
  3. Pour d’autres exemples des noms de cet animal, il y a une page spéciale sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia []

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Les mots voyageurs – 1 – Alcool

 

alcools-photo-ziad-maaloufJ’ai, depuis longtemps, une passion pour l’origine des mots, notamment ceux qui franchissent les frontières entre les langues, entre les cultures, et que j’appelle les mots voyageurs.

Il y a, bien sûr, les mots d’origine orientale – arabes, persans, turcs, indiens ou autres – qui ont trouvé leur place dans les langues d’occident; il y a aussi les mots venus d’Occident, et qu’ont adoptés les Arabes, les Turcs, ou les Japonais; mais ceux qui m’intéressent le plus sont ceux qui ont circulé dans les deux sens.

Tel a été, par exemple, le destin du mot “alcool”. Nul ne sera surpris d’apprendre que dans le monde arabe, les boissons alcoolisées se disent « al-couhoul ».  On serait naturellement tenté d’en déduire que c’est ce mot qui a donné « alcohol » en anglais, et en français « alcool ». On aurait tort; tout porte à croire que c’est « al-couhoul » qui a été repris, tout récemment, des langues européennes.
Inutile, en effet, de chercher ce mot dans la littérature arabe classique. Les poètes anciens, comme les modernes, appréciaient ces boissons, et en parlaient souvent en termes extatiques. Mais jamais ils ne les ont appelés « al-couhoul ». Ce que le Coran déconseille ou interdit, et ce qu’il promet à ceux qui accèdent au Paradis, c’est le « khamr », un terme qui désigne aussi bien le vin que l’ensemble des boissons alcoolisées, et qui demeure d’usage courant ; alors que «al-couhoul» appartient surtout au vocabulaire administratif.
Cela dit, il est vrai que le mot « alcool » vient de l’arabe. Mais avec une tout autre signification, et par un long détour. “Al-kohl” désigne à l’origine la poudre d’antimoine qui sert à se farder, un sens qu’il a conservé dans le langage courant, et qui a été repris dans certaines langues occidentales, en français sous les formes “khôl”, “kohl” ou “kohol”, en anglais sous la forme “kohl”. Lorsque les médecins soumettaient cet antimoine à de fortes chaleurs, il produisait un nuage de poudre fine. Le passage direct de l’état solide à l’état gazeux sans passer par l’état liquide est appelé sublimation. Le gaz produit par cette opération fut appelé “alcohol”, un terme qui devint synonyme d’esprit, au sens d’esprit du vin, ou de spiritueux. Peu à peu, vers le seizième siècle, ce mot finit par désigner l’ensemble des boissons produites par distillation, puis l’ensemble des boissons alcoolisées; et c’est avec ce sens – qui n’a plus rien à voir avec le “kohl” initial – que le mot est revenu vers le monde arabe, sans doute au dix-neuvième siècle, pas avant.

Ce n’est là qu’un premier exemple du “va-et-vient” que pratiquent les mots voyageurs. Je me promets d’en évoquer quelques autres dans des chroniques à venir.

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Ce que devient l’initiative d’Obama. Deux hypothèses…

 

Le printemps de Washington – 6 -

Chronique du 29 juillet 09.

C’est un véritable carrousel diplomatique que les États-Unis exécutent au Proche-Orient depuis quelques jours. Je l’observe, j’écoute les nombreuses déclarations, je lis les commentaires, et je m’efforce de comprendre ce qui se passe réellement.

Est-on en train de mettre en place la solution ébauchée par le président Obama lors de son discours à l’Université du Caire le 4 juin dernier, à savoir une paix régionale “compréhensive”, à laquelle tous les pays et tous les peuples seraient associés, qui prendrait en compte les préoccupations et les revendications de chacun, et dont la pierre angulaire serait la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël?

Ou bien est-on en train de revenir à une approche traditionnelle du conflit, c’est-à-dire à un long processus de négociation, où les différents protagonistes seraient invités à se réunir, à bâtir patiemment entre eux une relation de confiance, et où Washington ne jouerait qu’un rôle d’intermédiaire et de facilitateur?

De mon point de vue, seule la première voie pourrait mener à la paix, et je suis persuadé que si elle aboutissait, tous les peuples de la région y trouveraient leur compte, et à terme tout le monde – y compris une bonne partie des hommes politiques intransigeants en Israël, en Palestine et dans l’ensemble du Monde arabe -  oui, même ceux qui, aujourd’hui, s’en méfient, finiraient par s’en féliciter. L’autre voie, en revanche, n’a jamais conduit qu’à des désillusions, à un durcissement dans tous les camps, et à un regain de violence.

Ayant annoncé ainsi sans ambiguïté mes préférences, je m’empresse d’ajouter qu’à l’instant où j’écris ces lignes, je ne suis pas encore en mesure de dire dans quelle voie se dirige la diplomatie américaine qui s’active. Les deux hypothèses sont plausibles, et je ne sais pas encore laquelle va se vérifier. A certains moments, je me dis que l’initiative d’Obama piétine; à d’autres moments, je me dis qu’elle est en train de se mettre en place.

La logique du blog

Si je ne tenais pas ce journal en ligne, j’aurais attendu d’être fixé avant de prononcer mon verdict. L’intérêt de la démarche que j’ai entamée, c’est justement de permettre à l’observateur concerné que je suis de communiquer à chaque étape son sentiment, et même de dévoiler sa manière de s’informer, d’analyser, de réfléchir, d’évaluer. Dévoiler aux autres, mais aussi à soi-même, parce qu’en s’obligeant à écrire, à formuler, on prend conscience de certaines choses qui seraient restées confuses.

Puisque j’ai ouvert cette parenthèse, je vais la garder ouverte quelques instants de plus; pour dire que, lorsque j’essaie de m’informer, de comprendre, je garde constamment à l’esprit deux règles d’or. La première, c’est que nous sommes à l’ère de la communication, et que les propos des responsables doivent être considérés non comme une expression de la réalité, mais comme une formulation de ce qu’ils ont décidé de communiquer. La seconde, c’est que nous sommes aussi, paradoxalement – et fort heureusement! – à l’ère de la transparence, vu que tout ce qu’on aimerait savoir, et tout ce que les uns et les autres aimeraient cacher, est dévoilé quelque part sur la Toile. Il faut simplement savoir chercher, et surtout savoir évaluer, savoir faire le tri entre les propos qui éclairent la réalité, et ceux qui la brouillent ou qui l’obscurcissent, volontairement ou pas.

Mais je referme la parenthèse pour revenir à mon interrogation de départ: l’activité diplomatique américaine au Proche-Orient signifie-t-elle que l’initiative d’Obama se met soigneusement en place, ou bien qu’elle est déjà remise en cause, pour ne pas dire abandonnée?

Ce qui semble accréditer la première hypothèse, c’est que les responsables américains qui se rendent dans la région sont précisément ceux dont la contribution serait essentielle si l’on était en train de rédiger un traité de paix. Celui-ci devrait comporter la création d’un État palestinien sur des territoires dont Israël se retirerait; des dispositions de sécurité pour que les Israéliens ne perçoivent pas ce retrait comme une menace pour leur sécurité; une normalisation des relations entre Israël et ses voisins; et très certainement aussi un très important fond de développement et de compensation – financé par les Américains, les Européens, les Japonais, les Chinois, ainsi que les pays du pétrole – afin d’encourager les Palestiniens comme les Israéliens à s’engager résolument dans la voie de la paix.

La principale caractéristique des visiteurs américains, c’est qu’ils sont habilités à fournir des assurances sur l’aspect militaire et sécuritaire d’un éventuel accord. Il y a là, en effet, le secrétaire à la défense Robert Gates; le général James L. Jones, conseiller du président Obama à la sécurité nationale; l’ambassadeur Dennis Ross, qui a la haute main sur le Proche-Orient au sein du Conseil de Sécurité nationale; en plus de l’ancien sénateur George Mitchell, envoyé spécial du président dans la région, et qui a pour mission de gérer les contact avec les différents protagonistes. Une incontestable mobilisation, dont on est en droit d’attendre des résultats significatifs.

N’est-ce pas encourageant? Si, dans une certaine mesure. Mais pas encore suffisamment, à mes yeux, pour écarter la seconde hypothèse, celle d’un piétinement, et d’un possible déraillement du processus. Je suis persuadé que rien n’avancera si on ne rassure pas Israël; encore faut-il que les mesures prises pour le rassurer ne rendent pas la paix “insignable” pour les dirigeants palestiniens, comme pour le reste du monde arabe.

Je vais être plus précis: tout ce qui concerne le rapport de forces militaire ne m’inquiète pas. L’opinion arabe sera sans doute choquée d’entendre que la future Palestine sera dépourvue d’armée. Mais, quand on y réfléchit, il serait illusoire d’imaginer que la protection de ce jeune État sera assurée par sa propre armée; sa seule véritable protection sera dans les garanties internationales; et plutôt que de s’engager dans une course aux armements qui le ruinerait, il devrait prendre exemple sur le Japon de l’après-guerre et aspirer à la réussite économique à l’abri de ses frontières garanties.

En revanche, si la mosquée d’al-Aqsa, par exemple, demeurait sous administration israélienne, ce ne serait même pas la peine de signer un traité de paix, parce que les mouvements militants continueraient à mobiliser autour de cette question, du Maghreb jusqu’à l’Indonésie, pendant les cent prochaines années.

En d’autres termes, tout ce qui relève authentiquement des préoccupations de sécurité peut trouver sa place dans un accord; tout ce qui touche au territoire et aux symboles doit être manié avec d’infinies précautions.

Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le projet d’accord à la suite de toutes les tractations en cours. En toute sincérité, je m’interdis de faire des procès d’intention à qui que ce soit. J’observe, j’écoute, j’évalue; je continue à espérer, mais je demeure prudent.

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Je confesse une certaine impatience…

 

Le printemps de Washington – 5 -

Chronique du 26 juillet 09.

J’avais écouté, puis lu attentivement, le discours du président Obama à l’Université du Caire, le 4 juin dernier. Il m’était apparu comme un discours fondateur. Fondateur d’une solution durable au Proche-Orient, et fondateur d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabo-musulman; ce qui va de pair. Je l’avais écrit, et je continue à le penser. Mais je confesse, en la matière, une certaine impatience. Je ne vois pas se dessiner une approche nouvelle des négociations de paix; j’ai plutôt l’impression que l’on revient aux pratiques diplomatiques habituelles, celle qui n’ont servi jusqu’ici qu’à perpétuer le conflit.

On va me rétorquer, bien sûr, qu’un conflit qui dure depuis plusieurs décennies ne se règle pas en quelques semaines. C’est vrai, en apparence. Mais en apparence seulement. Comme lorsqu’on dit qu’avec un petit pas, un autre petit pas, et encore un autre, on s’approche forcément de la paix. Cela paraît logique, évident, mais c’est une fausse évidence.

Dans un conflit de ce genre, où les populations éprouvent une profonde méfiance les unes envers les autres, il est indispensable de proposer une solution globale, pour que chaque peuple sache exactement où il va; sinon on ouvre la voie aux surenchères, qui favorisent les factions les plus dures. C’est ce qui s’est constamment produit au Proche-Orient au cours des dernières décennies. On a multiplié les initiatives, les conférences, les plans, les feuilles de route, on s’est égaré dans des palabres interminables, et dans les deux camps les éléments les plus intransigeants ont gagné.

Dans son discours à l’Université du Caire, Obama montrait qu’il avait conscience de cette réalité, et qu’il n’allait pas se laisser entraîner vers les sables mouvants. Il laissait entendre qu’il ne se contenterait pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. “Nous ne pouvons pas imposer la paix, disait-il. Mais, en privé, beaucoup de musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai.”

Cette dernière phrase définissait clairement l’approche volontariste que le président envisageait. Il n’a pas appelé les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à “nous” – les États-Unis – d’agir.

Aussitôt, son émissaire George Mitchell s’envolait pour le Proche-Orient, porteur de ce même message: un plan global va être présenté sous peu, nous attendons de tous qu’ils lui fassent bon accueil. La rumeur, à Washington, était que les grandes lignes du plan de paix seraient proposées dès le 15 juin. Six semaines se sont écoulées, au cours desquelles on a commencé à entendre des propos désespérément familiers, sur le fait qu’Israël devrait, pour le moment, geler la colonisation, et qu’en échange les pays arabes devraient accorder à la compagnie El-Al le droit de survoler leur territoire… Dans le jargon de Washington, on appelle cela “confidence building measures”, des mesures pour bâtir la confiance; à mes yeux, je les appellerais plutôt “momentum breaking measures”, des mesures dont le seul résultat serait de briser l’élan.

J’espère me tromper, j’espère que c’est mon impatience qui parle, mais j’ai l’impression que l’élan s’est effectivement affaibli, ramolli. Hier, l’émissaire Mitchell est revenu au Proche-Orient pour une nouvelle tournée. J’ai écouté attentivement ses déclarations à Damas. Il cherche à donner l’impression que la détermination de son président est toujours intacte. Mais il manque à ses propos le sens de l’urgence, et j’ai le sentiment qu’il cherche à convaincre ses interlocuteurs d’une chose dont lui même commence à douter…

Une fois encore, j’espère me tromper. J’espère avoir l’occasion de faire bientôt dans ce blog, dans ces chroniques consacrées au “printemps de Washington”, un mea culpa humble et fervent. J’espère avoir l’occasion de dire que cette baisse de régime était due aux événements d’Iran, ou à la nécessité de préparer un plan de paix adéquat, ou à d’autres facteurs, mais que la nouvelle administration reste manifestement décidée à mettre fin une fois pour toutes à ce conflit. Lequel, sous des dehors de conflit local, est devenu en réalité un conflit planétaire. L’un des plus toxiques et des plus meurtriers.

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Du temps de Sherlock Holmes

 

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Le printemps de Washington – 4 -

Chronique du 21 juillet 09.

Je commencerai mon article de ce jour par une réminiscence littéraire. Il s’agit de la toute première aventure de Sherlock Holmes, intitulée en anglais A Study in Scarlet, et en français Une étude en rouge. C’est là que le narrateur, le Docteur Watson, rencontre pour la première fois le célèbre détective. Celui-ci cherche un colocataire, et un intermédiaire les réunit.

“- Le docteur Watson, M. Sherlock Holmes, dit Stamford en nous présentant.

- Comment allez-vous? dit-il, en me serrant cordialement la main avec une force dont je ne l’aurais guère cru capable. Vous avez été en Afghanistan, je vois.

- Comment diable savez-vous cela?”

Holmes se contenta de rire, et c’est seulement le lendemain qu’il finit par expliquer comment il avait pu deviner. Après avoir énuméré une longue suite de déductions, il aboutit à cette conclusion imparable:

“- Dans quelle partie des tropiques un major de l’armée anglaise peut-il avoir subi tant de privations, et avoir été blessé au bras? Evidemment en Afghanistan.”

Dès le premier paragraphe du roman, Watson nous avait appris qu’il s’était rendu aux Indes en 1878, en tant que médecin militaire; mais qu’au moment où il s’apprêtait à rejoindre son régiment, “la seconde guerre afghane avait éclaté”. Il s’était retrouvé du côté de Kandahar. Sain et sauf. “Mais je serais tombé entre les mains des Ghazis assassins, sans le courage et le dévouement dont fit preuve mon ordonnance, Murray…”

Le livre parut en 1887, et je suppose que les lecteurs de Sir Arthur Conan Doyle savaient ce qu’était “la seconde guerre d’Afghanistan”. Pour ma part, je dois avouer que j’ai perdu un peu le fil. Même si je me limitais à celles qui se sont produites de mon temps, je ne sais plus à laquelle nous sommes. La quatrième? La cinquième?

Cela pour dire que lorsque le président Obama annonça qu’il retirerait ses troupes d’Irak, mais qu’il renforcerait son contingent en Afghanistan, je n’étais pas rassuré quant à la sagesse de cette décision. Bien entendu, il fallait se retirer d’Irak; il n’aurait jamais fallu y aller; et, une fois que les États-Unis l’avaient occupé, il ne fallait surtout pas qu’ils s’y comportent comme ils l’ont fait. Je ne suis pas sûr que les choses vont s’arranger complètement après le départ définitif des Américains; mais je suis sûr, en revanche, que leur présence militaire prolongée dans ce pays n’arrangerait rien.

Ayant précisé cela, je me dois d’ajouter une observation que les historiens du Moyen-Orient pourraient difficilement contester: l’Irak n’est pas – c’est le moins qu’on puisse dire – un pays de guérilla armée. Il a fallu que les Américains accumulent les fautes, les bavures, les maladresses, pour se retrouver avec une telle guerre sur les bras, dans un environnement physique et humain aussi peu propice.

L’Afghanistan, c’est une tout autre paire de manches. C’est LE pays des guérillas armées interminables, comme l’ont appris à leurs dépens les Britanniques, les Soviétiques, et bien d’autres puissances imprudentes. Et même si le président américain souhaite mener sa campagne autrement, qu’il demande à ses troupes d’être à l’écoute des populations, qu’il promet de réformer les prisons, le pari est extrêmement risqué.

Pour que les Afghans – et les peuples musulmans en général – en arrivent à accepter une opération militaire américaine sur leur sol, il faudrait que la réconciliation historique prônée par Obama se soit déjà concrétisée par des résultats tangibles. Ce qui n’est certainement pas le cas à ce jour. On est au tout début d’un long chemin semé d’embûches, et il est hasardeux de se comporter comme si l’on était déjà arrivé à bon port.

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La porte de mon bureau restera… entrouverte

 

Un bureau mal rangéDes amis m’ont dit – les uns par écrit, les autres de vive voix -, que ce blog devrait être plus visible, et “mieux référencé”. A terme, oui, certainement; mais ce n’est pas ce que je souhaite dans l’immédiat. Mon premier article s’intitulait : “le blog, une liberté, une servitude” parce qu’avec ce merveilleux instrument, comme avec tout ce que la modernité nous apporte, les deux voies existent,et c’est seulement à l’usage que l’on découvre si l’on s’est engagé dans l’une ou dans l’autre.

Ceux qui me connaissent savent que j’écris dans le calme, la solitude, la sérénité, et que je m’éloigne autant que possible du brouhaha du monde. De ce fait, un blog est pour moi une expérience paradoxale. S’il devait envahir ma vie, empiéter sur le roman que je suis en train d’écrire, je n’aurais pas d’autre choix que de m’enfuir en courant. Mais ce n’est pas ce que j’ai l’intention de faire. Il suffit de voir le rythme auquel j’écris pour comprendre que l’expérience me plaît. Et que j’entends la poursuivre.

Parce qu’elle correspond à un besoin. Un besoin précis, que je cerne de mieux en mieux: ce que je voudrais faire, c’est entrouvrir la porte de mon cabinet de travail. Oui, entrouvrir, pour que des amis, en passant à côté, jettent un coup d’oeil, me fassent un petit signe discret, parcourent du regard quelques feuilles que j’aurais laissées là à leur intention, puis continuent leur chemin en se promettant de repasser plus tard.

Ne pas garder ma porte hermétiquement close, donc; mais ne pas m’installer non plus sur la place publique, portes et fenêtres ouvertes à tous les vents, mes papiers voletant dans tous les sens.

N’est-ce pas illusoire? N’y a-t-il pas une logique inhérente à “la Toile”,  et à laquelle nul ne peut échapper? Je ne le crois pas. Ce blog sera ce que j’en ferai, et ce que mes visiteurs m’aideront à en faire. Je souhaite que ce soit un espace de réflexion sur le monde à la fois fascinant et inquiétant où nous vivons, – par exemple sur “le printemps de Washington” – et je m’emploierai à en faire très précisément cela.

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Les doutes de Paul Krugman

 

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Le printemps de Washington – 3 -

Chronique du 18 juillet 09.

Pour qui veut observer avec attention l’Amérique d’Obama, il faut surveiller de nombreux voyants lumineux. Au plan international, la question climatique, la guerre d’Afghanistan, la crise iranienne, les efforts de paix au Proche-Orient, ou la politique africaine ; au plan intérieur, le redressement de l’économie, la réforme du système de santé, etc. La liste est longue, et je ne parlerai pas de tout. Sur les dossiers que je connais un peu, je donnerai à chaque étape mon sentiment, quitte à l’amender en cours de route si la situation changeait, ou si ma propre perception des événements se modifiait. Sur les nombreuses questions que je connais mal, je m’informerai, je donnerai quelquefois des conseils de lecture, mais j’éviterai de me prononcer.

C’est notamment le cas pour l’économie, un sujet délicat, où diverses opinions et divers intérêts s’affrontent, et où je ne me sens nullement en mesure de démêler les fils. De ce fait, je me garderai de donner une appréciation personnelle. Cependant, comme il s’agit d’un dossier majeur, qui affecte l’existence de chacun, qui est le lieu d’une perturbation globale persistante, et sur lequel l’administration de Barack Obama ne peut se permettre d’échouer, il est normal qu’un observateur scrupuleux s’y intéresse de près.

Dans ce domaine, un spécialiste, et pas des moindres puisqu’il s’agit de Paul Krugman, prix Nobel d’économie, exprime des doutes. C’est un “liberal” au sens américain du terme -  qui est, comme chacun sait, à l’inverse du sens français du mot. Il est en faveur d’un rôle significatif pour l’État, afin de contrebalancer l’influence du marché. L’ouvrage emblématique de Krugman s’intitule The Conscience of a Liberal, titre qu’il a repris pour son blog sur le site du New York Times. C’est un livre essentiel, dont devraient s’inspirer tous ceux qui cherchent une voie médiane entre le dirigisme qui a fait faillite, et la croyance idolâtre dans les lois du marché, qui a amplement montré ses limites.

Dans cet ouvrage, Krugman développe, de façon magistrale, plusieurs idées séduisantes, par exemple que la grande réponse américaine à la grande dépression commencée en 1929 a été “la grande compression” – des revenus, s’entend -  qui a fait de la nation américaine une immense classe moyenne. C’est cette Amérique-là, dit-il, qui a pu opérer un sursaut patriotique et éthique lors de la Seconde guerre mondiale, pour défaire le nazisme.

Avec Reagan, on est retourné, dit-il, à l’ère des inégalités, on a peu à peu corrompu le tissu social, démoralisé la nation, dénaturé le patriotisme, et fini par mener d’étranges guerres, comme celles d’Irak, où la plupart des soldats étaient de jeunes immigrés n’ayant pas d’autre motivation que celle d’obtenir un peu plus vite leur nationalité, et où d’innombrables activités étaient sous-traitées à des entrepreneurs privés dont l’unique motivation était de s’enrichir sur le dos de l’armée. Conclusion de l’auteur: la droite américaine a beau faire de la surenchère en matière de patriotisme, accuser ses adversaires d’être  unamerican - “inaméricains” – , les faits démontrent le contraire, à savoir que la droite n’est plus capable de gagner une guerre, et que l’Amérique triomphante, l’Amérique souveraine, c’est l’Amérique égalitaire née du New Deal audacieux mis en place par Franklin D. Roosevelt pour faire face à la grande crise.

Tous les arguments développés depuis trente ans par les conservateurs américains, Krugman les retourne contre eux. Il prône un capitalisme résolument social, non seulement par préoccupation éthique, mais également pour une gestion plus efficace de l’économie, des relations internationales, ainsi que pour le bon fonctionnement des institutions démocratiques.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que Krugman ait fait très tôt la moue quand Barack Obama a présenté son programme pour sortir de la crise. L’économiste l’a trouvé timide, timoré, insuffisant. Il a eu le sentiment que le nouveau président n’avait pas osé aller à l’encontre de l’establishment, à l’encontre de Wall Street.

Qu’Obama se soit montré prudent, extrêmement prudent, et qu’il n’ait pas choisi la voie quelque peu révolutionnaire préconisée par Krugman, c’est un fait indiscutable. A-t-il eu tort d’agir ainsi? Le regrettera-t-il un jour, comme le sous-entend Krugman dans tous ses articles? Difficile à dire… D’un côté, on peut comprendre que le président, fraichement élu, confronté d’emblée à une crise majeure, n’ait pas voulu prendre le risque de chambouler le système. D’un autre côté, il me semble légitime de se demander, comme le fait Krugman, si l’on peut faire face à une crise majeure sans véritable rupture avec les méthodes qui ont conduit au désastre.

Le débat est loin d’être clos, et il est capital. Pour ma part, je continuerai à le suivre de près, et à en rendre compte dans ces pages.

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Un sauveur? Non. Mais un espoir…

 

Le printemps de Washington – 2 -

Chronique du 17 juillet 09.

Un grand écrivain portugais, Miguel Urbano Rodrigues, me reproche de parler de Barack Obama comme s’il s’agissait d’un sauveur, d’un messie. Cette critique me paraît excessive, même si je reconnais que j’attends beaucoup du président américain, et que j’ai vu dans son élection un événement quelque peu providentiel. Mais ce qualificatif, sous ma plume, est simplement synonyme d’inespéré. Je suis un adepte de la raison, sinon dans les comportements, du moins dans l’analyse. Je m’efforce de comprendre, sans œillères d’aucune sorte, avec lucidité.

Ce que j’ai apprécié chez Obama, le candidat d’abord, le président ensuite, c’est justement qu’il s’adresse à la raison, non à l’instinct, ce qui est une attitude de respect envers ses auditeurs, et aussi, de mon point de vue, la seule attitude honorable dans une démocratie. Lorsqu’on cherche à manipuler son auditoire au lieu de le convaincre, la démocratie se vide de son sens.

C’est d’ailleurs la raison, elle seule, qui me fait attendre d’Obama qu’il réalise de grandes choses. Le monde se porte mal, et c’est en grande partie la faute des États-Unis. C’est la première puissance mondiale, elle joue un rôle déterminant dans tout ce qui se passe sur cette planète, et son comportement au cours des dernières années a souvent aggravé les crises plutôt que d’aider à les résoudre.

Je viens de consacrer un livre à tous ces dérèglements – stratégiques, économiques, intellectuels, éthiques, climatiques… – dont souffre le monde; je suis persuadé que des périls graves nous menacent, et qu’il est urgent de se ressaisir, pour essayer de traverser cette zone de turbulences. Mais je ne veux pas parler ici de mon livre. Dans cet espace de réflexion, je ne m’exprime pas en auteur, je m’exprime simplement en citoyen inquiet. Profondément inquiet, oui, mais qui cherche, avec ferveur, des raisons de garder espoir.

L’avènement d’Obama représente, jusqu’à preuve du contraire, l’une des plus fortes raisons d’espérer. Il y a deux ans encore, je connaissais à peine le nom. Depuis, il a opéré une ascension fulgurante, et pour de bonnes raisons. Il a identifié avec  justesse les problèmes prioritaires, il a expliqué aux États-Unis qu’ils devaient restaurer leur crédibilité morale et modifier leur attitude à l’égard du reste du monde, notamment envers le monde musulman. Et, en dépit des origines africaines de son père – mais peut-être aussi, paradoxalement, grâce à ces origines – il a réussi à se faire élire, devenant, de ce fait, l’homme le plus puissant de la planète. Est-ce déraisonnable d’espérer de lui qu’il modifie le cours des choses, tant en Amérique qu’au plan global?

Les innombrables personnes, jeunes ou moins jeunes, qui l’applaudissent où qu’il aille, voient-elles en lui un messie, ou une rock-star? Je ne le crois pas. Ces personnes ont tout simplement conscience de vivre une époque difficile, périlleuse, et elles voient dans cet homme une raison d’espérer. Parler, à propos de ces jeunes, d’Obamamania, est réducteur, et insultant. Ce que manifestent la plupart d’entre eux, c’est un espoir politique réfléchi, généreux, légitime.

Un espoir que je partage, avec passion, mais aussi avec lucidité. Sous ce titre, “Le printemps de Washington”, j’envisage de tenir une chronique personnelle où je transmettrais, comme dans une “réflexion à voix haute”, mes joies, mes déceptions, mes interrogations. Un printemps que je souhaite durable, fructueux, fondateur, mais que j’observerai sans complaisance. Ma prochaine chronique, que j’ai commencé à préparer, semble devoir porter certaines inquiétudes…

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Le printemps de Washington – 1 -

 

Chronique du 15 juillet 09.

Ce qui se passe aux États-Unis et dans le reste du monde depuis l’élection de Barack Obama m’apparaît comme un printemps inespéré, survenu à l’issue d’un trop long hiver.

L’expression me hante, suscitant dans mon esprit à la fois l’espoir et l’inquiétude. L’espoir, puisque l’on a, pour la première fois depuis longtemps, un dirigeant mondial qui comprend la nécessité d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabe, et aussi la nécessité, pour les États-Unis, de restaurer leur crédibilité morale.

Mais l’inquiétude aussi, parce que dans cette expression, que l’on a appliquée au cours des dernières décennies à divers événements, dont le printemps de Prague à la fin des années soixante, il y a une idée de fragilité, et même l’idée d’une “éclaircie” passagère, quelque peu contraire à l’implacable logique de l’Histoire, et qui ne manquera pas d’être balayée.

La question, en effet, se pose, de savoir si l’avènement d’Obama apparaîtra dans quelques années comme le commencement d’une nouvelle ère, ou bien comme une brève parenthèse, une ultime tentative pour arrêter le glissement du monde vers l’abîme. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis dans l’incertitude. Mon espoir, c’est qu’il réussisse. Plus qu’un espoir, c’est même une fervente prière. Je n’ose imaginer ce que serait le monde si, par malheur, Obama échouait. Seuls pourraient alors se réjouir et prospérer les tenants des idéologies suicidaires, qui capitalisent sur la haine et les affrontements sans fin,  incapables de concevoir un monde réconcilié.

Mais si je fais confiance à Obama, à sa vision, à son habileté politique, la tâche qu’il est censé accomplir est si herculéenne que la réussite est loin d’être acquise. Bien entendu, il est encore trop tôt pour se prononcer. Le mandat du président a commencé il y a six mois à peine, on est encore au stade où l’on peut enregistrer les promesses sans demander avec insistance ce qui a déjà été accompli. Pour ma part, je vois à ce stade une foule de signes encourageants, mais aussi quelques signes inquiétants…

Aujourd’hui, je me contenterai de ce préambule ; mais je me promets de revenir, dans les jours et les semaines à venir, sur le “printemps de Washington”, et sur les diverses attentes qu’il suscite, les unes déjà un peu comblées, d’autres déjà un peu déçues, la plupart encore en suspens…

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…et les égarements de la francophonie

 

Comme tous les outils, un concept doit être manié avec dextérité, et à bon escient, sinon il endommage plus qu’il ne répare, et peut se révéler dangereux. Mon article précédent aurait pu s’intituler “du bon et du mauvais usage du concept de diversité” – un concept qui m’est précieux, pourtant, et qui revient souvent sous ma plume, vu que j’accorde la plus grande importance à la diversité culturelle, à la diversité linguistique, ainsi qu’à celle des espèces vivantes…

Cet article-ci aurait pu s’intituler, sur le même mode, “du bon et du mauvais usage de la francophonie”. Un concept qui était, à l’origine, dans les années soixante, une excellente trouvaille. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l’ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d’indigènes ; les ancêtres gaulois n’étaient plus exigés à l’entrée. De Brazzaville à Phnom Penh, de Lyon à Montréal, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient “la langue française en partage”, ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l’avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l’avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.
Le glissement sémantique s’est produit par la suite. Je parle de “glissement” parce qu’il n’y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu’on avait constitué un rassemblement global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l’on se mît à parler de littérature francophone et d’auteurs francophones.
Qu’est-ce, après tout, qu’un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L’évidence, n’est-ce pas ? Du moins en théorie… Car le sens s’est aussitôt perverti. Il s’est même carrément inversé. “Francophones”, en France, aurait dû signifier “nous” ; il a fini par signifier “eux”, “les autres”, “les étrangers”, “ceux des anciennes colonies”… En ces temps d’égarement où les identités se raidissent, les vieux réflexes sont revenus.
Peu de gens auraient l’idée d’appeler Flaubert ou Céline “francophones” ; et même des écrivains d’origine étrangère, s’ils ne viennent pas d’un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n’ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des “francophones”…

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

J’ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j’ai découvert, j’aurais honte de l’écrire. Même si je ne faisais qu’énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu’elle représente dans l’histoire des idées et des hommes…
Devrais-je aligner des exemples ? Non, je m’arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de “francophonie” et de “francophone” à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l’habitude de dire “écrivains de langue française”, en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !
En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n’aurait l’idée de distinguer les écrivains espagnols des “hispanophones”, ni les anglais des “anglophones”. Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu’ils soient noirs ou blonds, qu’ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Sydney, de Calcutta ou de Johannesbourg ; et des écrivains de langue espagnole, qu’ils soient andalous, chiliens, colombiens ou guatémaltèques…
Il ne faudrait pas chercher l’explication de ces différences d’approche dans les caractères des peuples, mais dans les réalités de l’Histoire et dans celles de la démographie. Si l’Angleterre est la terre natale de la langue anglaise, ce sont aujourd’hui les États-Unis  qui font office de “métropole”, et l’existence de ces deux pôles – auxquels s’ajoutent quelques autres, de diverses grosseurs – empêche déjà de s’enfermer dans une perspective “britannocentrique”. Il en est de même pour l’espagnol, qui a plus de locuteurs au Mexique ou en Argentine que dans la terre mère; ce qui, là encore, prémunit contre les tentations d’ibérocentrisme.
On pourrait dire que les littératures de langue anglaise ou espagnole ont acquis une perspective mondiale à cause de l’affaiblissement relatif des métropoles par rapport à leurs anciennes dépendances. La France, qui n’a pas connu la même dérive, est demeurée assise au centre de son domaine linguistique, sans éprouver le besoin de se remettre en cause, ni de modifier son regard.
Quelques écrivains se réunissent quelquefois pour dire qu’il est indispensable aujourd’hui de passer d’une perspective littéraire  “hexagonale” à une perspective mondiale ; et qu’il faudrait en finir avec la dichotomie malsaine et maladroite entre “français” et “francophones”. Mais les vieilles habitudes d’expression ont la vie dure…

Ai-je besoin de préciser que les appellations réconciliatrices n’abolissent point la diversité. Il y a bien une littérature indienne de langue anglaise, une littérature australienne, des littératures canadienne, nigériane, sud-africaine, caribéenne, irlandaise, etc. Il en est de même pour la langue française ; on n’écrit pas à Paris comme à Dakar, à Genève, à Liège, à Alger, à Casablanca, à Beyrouth, à Montréal, à Quimper ou à Fort-de-France…

La diversité des voix demeurera, et c’est là, à l’évidence, une grande richesse. Ce qu’il s’agit d’abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries… Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l’ont choisie, un autre lieu d’exil.

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Les égarements de la diversité

 

Souvent me revient à l’esprit une anecdote qui se racontait aux États-Unis du temps de la ségrégation ; celle d’un chauffeur d’autobus qui avait l’habitude de placer les passagers en fonctions de leur couleur, les Blancs à l’avant, les Noirs à l’arrière. Un jour, son patron le prend à part et lui explique que les temps ont changé, et qu’il doit modifier son comportement. Comme l’homme avait manifestement du mal à comprendre, l’autre lui dit : “Tu dois oublier qu’il y a des Noirs et des Blancs. Tu dois faire comme si nous étions tous bleus”. De fait, lorsque le chauffeur reprend son service, il annonce à ses passagers : “Il n’y a plus de Noirs ni de Blancs, nous sommes tous bleus… Les bleus clairs, vous vous mettez à l’avant, et les bleus foncés à l’arrière”.

Les habitudes de pensée ont la vie dure. Quand on cherche à les étouffer sous des appellations neuves, elles refont surface et s’approprient les mots respectables pour exprimer les mêmes idées honteuses. J’y repense quelquefois lorsque j’observe, en France, l’usage qui est fait de certains mots, fort respectables, justement, tels que “diversité”. Plus personne ne peut contester que la société française d’aujourd’hui soit composée d’éléments humains venus de diverses origines, porteurs de diverses appartenances, de diverses cultures.  De cela, on s’en doute, je ne puis que me réjouir. Je veux dire de la diversité, et du fait qu’elle soit reconnue, promue, valorisée. Mais les vieilles habitudes de pensée, privées de respectabilité, ne meurent pas pour autant. On ne déracine pas facilement l’idée simple et carrée, enracinée dans toutes les sociétés humaines, et selon laquelle il y a “nous”, et “les autres”, et qu’il ne faut tout de même pas confondre “torchons” et “serviettes”. La vieille idée ne tarde pas à s’emparer du mot neuf pour le détourner de son rôle et lui faire dire l’inverse de ce pour quoi il a été introduit.

S’agissant du vocable “diversité”, le glissement est subtil. Lorsqu’un nouveau gouvernement est formé, et que l’on constate qu’il reflète la diversité de la société, c’est une excellente chose. Et, pour dire les choses plus directement : dans un pays où les frictions culturelles, ethniques, religieuses et sociales liées à l’immigration sont constamment sous les feux de l’actualité, se faire un devoir d’inclure dans chaque gouvernement des personnes venues d’origines diverses est, à mes yeux, parfaitement sain. Là où nous dérapons, sans nous en rendre compte, c’est quand, au lieu de parler d’un gouvernement qui reflète la diversité, nous nous mettons à parler de “ministres de la diversité”, ou de “représentants de la diversité”. En apparence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Pourtant, le sens est tout simplement travesti, retourné, inversé. Car si trois ou quatre ministres sont décrits comme reflétant la diversité, que représentent tous les autres? La normalité? La francité? L’identité? Ce n’est pas un détail mineur, c’est très exactement ce qui distingue une approche qui rassemble d’une approche qui divise.

Pour s’en convaincre, comparons ces deux affirmations : “nous sommes tous différents” et “il y a parmi nous des gens différents”. On conviendra que ce n’est pas la même chose. La première phrase signifie : nous faisons tous partie de la même collectivité, même si chacun d’entre nous est différent des autres. La seconde signifie : il y a nous, et il y a ceux qui sont différents. Dans la première, le mot “différents” est rassembleur ; dans la seconde, il est diviseur puisqu’il trace une ligne de séparation entre “nous” et ces gens “différents”.

Le mot diversité connait les mêmes égarements. Dire qu’un gouvernement reflète la diversité de la nation, c’est une idée qui rassemble ; dire qu’il y a dans un gouvernement des personnes qui représentent la diversité, c’est renvoyer ces personnes, et tous ceux qui leur ressemblent, à leur condition d’allogènes. Ce qui est exactement l’inverse de ce que l’on cherche à faire.

C’est d’abord à nous, écrivains, journalistes, citoyens responsables, de résister à la tentation de la facilité, à la tentation des formules toutes faites qui véhiculent les préjugés destructeurs, pour utiliser les mots justes qui articulent la coexistence et contribuent à bâtir un avenir de concorde.

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