Version imprimable Version imprimable Faire suivre à un ami Faire suivre à un ami

Les mots voyageurs – 13 – Abricot


Si je m’intéresse, comme tant d’autres, aux mots arabes passés dans les langues européennes, cet aspect des choses ne suffit pas à étancher ma soif d’apprendre. Et quelquefois cela va même à l’encontre de ce que j’aurais envie de démontrer. Car la civilisation arabe n’est pas seulement l’une des sources de la civilisation de l’Occident, ni seulement un lieu de passage, encore moins une simple courroie de transmission; elle est d’abord la fille des mêmes ancêtres, elle s’est beaucoup inspirée de Rome et de la Grèce; de plus, elle a abondamment emprunté aux Perses, aux Indiens, aux Turcs, aux Araméens, aux Hébreux, ainsi qu’aux civilisations de la Mésopotamie et de l’Egypte ancienne; et à tous ces peuples, ou à leurs héritiers, elle a abondamment prêté en retour.

En raison de cela, je me fais une joie de titiller les mythes chaque fois que j’en ai l’occasion. Soit pour dévoiler – sous des mots tels que “matelas”, “punch” ou “rose” – des origines orientales peu visibles à l’œil nu. Soit au contraire pour débusquer, derrière les origines orientales apparentes, des cheminements plus complexes; je l’avais fait pour “alcool”, “abricot” s’y prête tout autant.

Les noms actuels de l’abricot dans diverses langues européennes – apricot, aprikose, abrikos, albicocca, albaricoque, albricoque, albercoc, etc. – viennent du vieux nom arabe de ce fruit, al-barqouq. Étrangement, ce mot n’a plus le même sens dans les pays arabes. Dans les pays où il est encore employé, il désigne généralement la prune plutôt que l’abricot; ou, dans les publications des agronomes, l’ensemble des espèces appartenant au genre prunus, qui inclut aussi bien les prunes et les abricots que les cerises, les pêches ou les amandes; pour l’abricot proprement dit, le nom le plus usuel est aujourd’hui meshmesh - prononciation égyptienne -, ou meshmosh - prononciation libanaise.

Je ne connais pas l’origine de ce dernier mot, et la rareté des données étymologiques en arabe ne m’encourage pas à la chercher – pour le moment, du moins. En revanche, l’origine du mot al-barqouq est peu controversée. Celui-ci aurait été emprunté par les Arabes aux Byzantins – les Roum – qui donnaient à ce fruit le nom de praikokion, lequel viendrait du latin praecoquum, qui veut dire précoce. Une appellation qui serait due au fait que ce fruit mûrissait avant d’autres.

Mais cette appellation est relativement récente. A l’époque classique, les Romains appelaient l’abricot armeniaca parce qu’ils l’avaient connu à travers l’Arménie. Dans certains pays d’Amérique latine comme l’Argentine ou le Chili, le fruit est appelé damasco, sans doute parce que les émigrés arrivant de Syrie avaient apporté avec eux des variétés particulièrement appréciées. L’une des spécialités de Damas est la pâte d’abricot que l’on appelle “qamareddîn” – littéralement, “la lune de la religion”, cette expression cocasse étant, à l’origine, le nom d’une variété d’abricots.

Pour en revenir aux Romains, le qualificatif  d’armeniaca par lequel ils désignaient l’abricot faisait pendant à celui de persica, par lequel ils désignaient un autre fruit, supposé venir de Perse; une appellation dont sont issus le suédois persika,  le nééerlandais perzik, l’allemand pfirsich, l’anglais peach, l’italien pesca ou le français pêche. Mais c’est là le thème d’une chronique à venir.

, ,

  1. #1 by Agnieszka on 18 septembre 2009

    Après avoir comparé entre elles les appellations de l’abricot que vous avez citées, je me demande d’où vient l’appellation polonaise de ce fruit qui est “morela”… Cette appellation est tellement différente des appellations mentionnées… Bien à vous!

  2. #2 by Karim Bouamama on 18 septembre 2009

    Chére Agnieszka, j’ai trouvé que “morela” existe (ou existait) aussi en français mais cette fois avec un deux L : Morella. Toutefois, je ne sais pas si ça peut être une bonne piste, ou au contraire rajouter de la confusion. Morella désigne une sorte de mûre. Le nom viendrait du grec morus, nom du mûrier.

    http://books.google.fr/books?id=fdonAAAAYAAJ&pg=PA314&lpg=PA314&dq=morela+murier&source=bl&ots=cM35fzLITH&sig=epBEvjUKjTVJtckmxrLLW-uoj-c&hl=fr&ei=eFazSpPJO5ia4gb209F8&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1#v=onepage&q=&f=false

  3. #3 by Agnieszka on 19 septembre 2009

    La façon dont les mots et leurs référents s’entrecroisent à travers les langues et les peuples est absolument incroyable…
    Le fruit de mûrier que les Francais appellent “mûre” est appelé en polonais “morwa ”. En Pologne, l’on trouve des mûriers blancs ou des mûriers noirs.
    Si je ne m’abuse, le mot français “mûre” réfère parfois aussi au fruit de la ronce dite en polonais “jeżyna”. Du point de sa forme, “jeżyna” est une formation polonaise et veut dire “ce qui pique” – la ronce est en effet un buisson épineux. Elle est très envahissante et pousse surtout au bord des routes, des chemins de fer et dans les forêts. “Aller à la mûre” avait été – du moins il y a un certain temps – une des activités préférées des enfants de campagne. Mais non seulement, cet été j’en ai cueilli et en ai fait des confitures!
    Merci Karim pour vos indications!

  4. #4 by Karim Bouamama on 21 septembre 2009

    Dans la langue maternelle de Guillaume Apollinaire : Agnieszka, nie ma za co!

  5. #5 by Agnieszka on 22 septembre 2009

    “Toutes les langues se rassemblent et toutes les langues sont différentes.” (Gilbert Lazard)

    http://books.google.com/books?id=oevRwpa3zR8C&printsec=frontcover&lr=&hl=pl#v=onepage&q=&f=false

    [À propos – mais entre parenthèses ! – pour dire en arabe que la pluie tombe, utilise-t-on une construction impersonnelle comme cela se fait en français lorsqu'on dit qu'il pleut ? Y a-t-il d'autres moyens de le dire ?... C'est curieux.]

  6. #6 by Karim Bouamama on 24 septembre 2009

    Effectivement Agnieszka, on dira “إنها تمطر” (inaha toumtirou ou inaha toumtir), littéralement “elle pleut” (sous-entendu “le ciel” (assama : السماء), féminin en arabe).

    Mais on peut également dire “السماء تمطر”, “le ciel pleut” ou “المطر يسقط”, “la pluie tombe”, “المطر ينزل”, “la pluie descend”, “المطر يهطل”, “la pluie se précipite”…
    (Notez qu’en arabe, pluie se dit “مطر”(matar) et il est masculin. Là aussi il y a inversion du genre, mais n’en faites pas une règle !)

    Il en est de même du russe. On pourra dire “дожди́т”, littéralement “pleut” (dans le sens “il pleut”) mais aussi “дождь идёт”, “pluie vient”…
    (Là aussi, “дождь” (dojd’ : pluie) est masculin)

    Il semble vrai que dans plusieurs langues, on ait recours à une construction impersonnelle. S’agissant de la pluie, de la neige ou du vent (phénomènes météorologiques), le sujet (pluie) et le verbe (pleuvoir) décrivent un même phénomène. Il serait redondant de dire par exemple “la pluie pleut”. Ceci pourrait expliquer l’utilisation des formes impersonnelles.
    Mais je peux me tromper, je ne suis pas spécialiste en la matière !

    D’autant que les langues, parfois, n’ont pas peur de la redondance. On dit bien en bulgare “Ходя пеша”, “Je marche à pied”.

    Voilà Agnieszka, j’ai fait de mon mieux !

  7. #7 by Agnieszka on 29 septembre 2009

    Karim, je vous remercie beaucoup pour tous ces détails extrêmement utiles.
    En effet, il serait redondant de dire « La pluie pleut ».
    Selon certains, derrière le « il » impersonnel il y a un Dieu ou une force divine qui fait que la pluie tombe du ciel; selon d’autres derrières un « il » il n’y a rien et, par conséquent, la pluie est un de ces rares phénomènes qui surviennent sans le contrôle et la cause perceptible pour l’être humain. J’étais curieuse de savoir comment cela se fait en arabe et vos informations sont enrichissantes. Il s’avère en effet qu’en arabe une des interprétations est que c’est le ciel qui pleut.
    Sachez que je suis en train de faire une petite recherche au sujet des « météores ». Si vous le souhaitez, je partagerai le produit final avec vous dès que je l’aurais fini.

  8. #8 by Karim Bouamama on 30 septembre 2009

    Ce que vous dites Agnieszka, est intéressant et mérite de s’y pencher davantage. Je lirai avec grand plaisir vos conclusions.

  9. #9 by fayçal on 1 octobre 2009

    A noter que pluie an arabe se dit aussi ” الغيث” qui est un terme soutenu inspiré par certains verset du Coran qui evoque nottament que la capacité de faire pleuvoir ou non appartient au seigneur de la pluie qui es le seigneur de toute chose.Le verbe qui lui est relatif est اغاثqui veut litterallement dire sauver ce qui fait certainement refference au caractére salvateur de la pluie.Mais le mot المطر evoqué par Karim reste plus largement utilisé mais si au Maghreb on parle volentier de “naw” ou de “shta” litteralement hiver pour designer la pluie.

  10. #10 by Agnieszka on 5 octobre 2009

    Vous êtes tous formidables! Je vous ferai part de mes réflexions finales avant la fin d’octobre.

  11. #11 by julien on 24 avril 2010

    Je rentres du Kurdistan Iraqien ou j’ai visité plusieurs projets d’irrigation.
    En Kurde, Abricot se dit “Khoch”…
    C’est donc une autre racine et cela pourrait donner une autre explication?
    Je ne suis pas linguiste, mais j’aime vos histoires de mots…
    Pouvez vous m’éclairer?

  12. #12 by Dgiba on 17 septembre 2010

    En portugais, il ya deux mots pour décrire cet fruit “alperce” et “damasco”.

  13. #13 by Pierpaolo Faggi on 24 mars 2011

    Dans mon patois, le venitien (Venise), apricot se dit “armein” (armellin): de l’Armenie.

  14. #14 by Pierpaolo Faggi on 24 mars 2011

    M. Maalouf, je viens de découvrir votre blog, Ravissant!

  15. #15 by vanda novel on 25 juin 2011

    A Trieste c’est plus tot ermellina qui donne en slovene marelica c’est par la que arrive le polonais morela. autre parole fascinante articioco artichoque que deviens dans la peninsule italique carcioffo de toute evidance de l”arabe ardi-chaukke, P.S. excusez-moi le francais deficient, S.V.P. corrigez-moi

  16. #16 by danielle saint hilaire on 29 août 2011

    Alburquerque dans le sud de l’Espagne occupée autrefois par les arabes, tiendrait elle son nom de la culture des abricots?
    J’ai cherché en vain à développer cette éthymologie qui m’est venue spontanément aux lèvres à la lecture de la chronique de Mr Malouf.

Les commentaires sont fermés.