Archive pour septembre 2009

Les mots voyageurs – 13 – Abricot

Si je m’intéresse, comme tant d’autres, aux mots arabes passés dans les langues européennes, cet aspect des choses ne suffit pas à étancher ma soif d’apprendre. Et quelquefois cela va même à l’encontre de ce que j’aurais envie de démontrer. Car la civilisation arabe n’est pas seulement l’une des sources de la civilisation de l’Occident, ni seulement un lieu de passage, encore moins une simple courroie de transmission; elle est d’abord la fille des mêmes ancêtres, elle s’est beaucoup inspirée de Rome et de la Grèce; de plus, elle a abondamment emprunté aux Perses, aux Indiens, aux Turcs, aux Araméens, aux Hébreux, ainsi qu’aux civilisations de la Mésopotamie et de l’Egypte ancienne; et à tous ces peuples, ou à leurs héritiers, elle a abondamment prêté en retour.

En raison de cela, je me fais une joie de titiller les mythes chaque fois que j’en ai l’occasion. Soit pour dévoiler – sous des mots tels que “matelas”, “punch” ou “rose” – des origines orientales peu visibles à l’œil nu. Soit au contraire pour débusquer, derrière les origines orientales apparentes, des cheminements plus complexes; je l’avais fait pour “alcool”, “abricot” s’y prête tout autant.

Les noms actuels de l’abricot dans diverses langues européennes – apricot, aprikose, abrikos, albicocca, albaricoque, albricoque, albercoc, etc. – viennent du vieux nom arabe de ce fruit, al-barqouq. Étrangement, ce mot n’a plus le même sens dans les pays arabes. Dans les pays où il est encore employé, il désigne généralement la prune plutôt que l’abricot; ou, dans les publications des agronomes, l’ensemble des espèces appartenant au genre prunus, qui inclut aussi bien les prunes et les abricots que les cerises, les pêches ou les amandes; pour l’abricot proprement dit, le nom le plus usuel est aujourd’hui meshmesh - prononciation égyptienne -, ou meshmosh - prononciation libanaise.

Je ne connais pas l’origine de ce dernier mot, et la rareté des données étymologiques en arabe ne m’encourage pas à la chercher – pour le moment, du moins. En revanche, l’origine du mot al-barqouq est peu controversée. Celui-ci aurait été emprunté par les Arabes aux Byzantins – les Roum – qui donnaient à ce fruit le nom de praikokion, lequel viendrait du latin praecoquum, qui veut dire précoce. Une appellation qui serait due au fait que ce fruit mûrissait avant d’autres.

Mais cette appellation est relativement récente. A l’époque classique, les Romains appelaient l’abricot armeniaca parce qu’ils l’avaient connu à travers l’Arménie. Dans certains pays d’Amérique latine comme l’Argentine ou le Chili, le fruit est appelé damasco, sans doute parce que les émigrés arrivant de Syrie avaient apporté avec eux des variétés particulièrement appréciées. L’une des spécialités de Damas est la pâte d’abricot que l’on appelle “qamareddîn” – littéralement, “la lune de la religion”, cette expression cocasse étant, à l’origine, le nom d’une variété d’abricots.

Pour en revenir aux Romains, le qualificatif  d’armeniaca par lequel ils désignaient l’abricot faisait pendant à celui de persica, par lequel ils désignaient un autre fruit, supposé venir de Perse; une appellation dont sont issus le suédois persika,  le nééerlandais perzik, l’allemand pfirsich, l’anglais peach, l’italien pesca ou le français pêche. Mais c’est là le thème d’une chronique à venir.

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Les mots voyageurs – 12 – Rose

Ce qui est fascinant dans l’aventure des mots, c’est qu’il n’y a jamais de véritable commencement. On a beau remonter le fil, suivre les modifications successives, deviner les emprunts, les glissements de sens, les déformations, il y aura toujours un “avant” — nébuleux, obscur, insaisissable. On pourrait parler de l’aube des mots, et de l’aube des langues, comme on parle de l’aube des temps…

Bien entendu, on peut aussi se contenter du minimum. Rose vient du latin rosa, c’est clair, c’est évident, et il est parfaitement légitime d’en rester là. Mais si, par tempérament, ou par conviction, on se sent poussé à aller au-delà, on s’embarque pour un long voyage.

Car le terme rosa, les Romains l’ont bien pris quelque part. Sans surprise l’on apprend qu’il vient du grec rhodon, – qui est aussi à l’origine de “rhododendron”, dont le nom signifie justement “arbre à roses”. Mais l’on apprend aussi qu’à l’époque archaïque — il y a environ deux millénaires et demi — les Grecs disaient plutôt  wrodon, un nom sans doute emprunté à un très vieux terme indo-iranien qui serait wurdi, warda, ward, ou vrda.

En arabe, la rose se dit wardah, et en hébreu vered. Bien que ces deux langues soient sémitiques, elles ont manifestement puisé à la même source que le grec. On disait également warda dans la langue que parlait Jésus, l’araméen. Celle-ci fut l’une des grandes langues de  l’Antiquité,  peut-être la première à vocation internationale, puisqu’elle avait été adoptée comme langue officielle par  plusieurs empires, dont celui des Assyriens, puis celui des Perses; il est raisonnable de supposer que c’est par l’intermédiaire de l’araméen que le nom indo-iranien de la rose s’est transmis aux langues sémitiques.1

Et avant tout cela, demanderont les curieux insatiables? Certains linguistes ont une réponse, ou plutôt une théorie. Selon eux, la source première de tous ces différents noms de la rose devrait être cherchée du côté de l’hypothétique langue-mère des Indo-européens2, dans laquelle le mot wrdho signifiait “épine”, ou “ronce”. Ainsi, l’appellation originelle de la rose aurait été liée à sa capacité de nuisance plutôt qu’à sa beauté.

Ce qui me remet en mémoire cette variante subtile de l’histoire classique du verre à moitié vide et du verre à moitié plein: l’optimiste ne voit pas les épines, le pessimiste ne voit pas la rose. Mais un proverbe chinois devrait les mettre d’accord: “la rose n’a d’épines que pour celui qui voudrait la cueillir.”

  1. Le nom que l’on donne à la rose en persan moderne est gul. Malgré les apparences, les linguistes considèrent que ce mot — repris par les Turcs sous la forme gül — pourrait être issu de la même origine, par une série de mutations. Je me contente de le signaler, sans m’y attarder… []
  2. Déjà mentionnée dans mon article précédent, consacré à “Punch”, cette langue, appelée “Proto-indo-européen” et parfois simplement “Indo-européen”, est reconstruite par les linguistes à partir des différentes langues de cette famille. L’idée de base, c’est qu’il a dû y avoir un groupe originel qui aurait parlé une langue dont seraient issus à la fois le grec, le latin, le français, l’anglais, le russe, le persan, le hindi, et des centaines d’autres langues vivantes ou mortes. Il y a diverses hypothèses concernant l’époque et le territoire où aurait vécu cette population initiale. []

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Les mots voyageurs – 11 – Punch

Pendant que j’évoquais, dans mon dernier article, les liens entre “table”, tabula, et le jeu de tawleh, m’est revenue à l’esprit cette coutume fort répandue au Liban comme dans plusieurs autres pays du Levant, et qui consiste à annoncer le résultat des dés dans une langue “rituelle”, que l’on emploie uniquement à cette occasion.

Chacun des joueurs lance, à son tour, deux petits dés de couleur ivoire. Si l’on voit cinq et deux, on dit “banj dou”; pour six et un, on dit “shesh yek”.  C’est du persan – une langue que les joueurs ne connaissent pas, en général, et qui n’est d’usage courant qu’au moment de jouer à la tawleh, justement. Mais cette tradition, nul n’est censé y déroger; quelqu’un qui, dans le village de mon enfance, aurait eu la mauvaise idée de dire les chiffres en arabe, en français ou en anglais, aurait essuyé des commentaires moqueurs; et les puristes – mes oncles, par exemple – auraient tout simplement refusé de jouer avec lui.

Ce rituel remonte à l’époque ottomane, peut-être même avant, et nul n’est censé l’ignorer. Pour la plupart des chiffres, on doit utiliser le persan. Dans certains cas, on peut employer alternativement le persan et le turc – ainsi, le cinq-quatre se dit soit banj-johar (persan), soit besh-dort (turc); et le deux-un se dit soit dou-yek, soit iki-bir. Et dans un seul cas, celui du six-cinq, on a recours à une expression mixte, shesh-besh, où le premier terme est persan, et le deuxième turc. Sans doute les a-t-on mariés parce que la terminaison se trouve être identique. Dans certains pays – en Tunisie, par exemple, ou en Israël -, le jeu de tawleh est appelé justement shesh-besh.

Il me faut préciser que j’ai cité les chiffres dans leur prononciation libanaise. Notamment le “banj”.1 En persan, le cinq se dit plutôt  “pandj”; c’est de là que viendrait l’appellation du “punch”, cocktail composé de cinq éléments. Ce sont, en principe, l’eau, l’alcool, le citron, le sucre et les épices; mais il existe de nombreuses variantes.

De la commedia dell’arte aux guerres afghanes

Le nom de punch s’est propagé depuis trois siècles dans le monde entier – grâce, en partie, à sa similitude avec d’autres mots anglais, qui viennent d’origines complètement différentes, mais qui s’écrivent et se prononcent de la même manière, et dont les sens se sont en quelque sorte “coalisés”. Il y a le verbe to punch, donner un coup; son substantif punch;  ainsi que l’expression punch line, – qui désigne la “chute” d’un article, ou d’une anecdote;  ces punch-là viennent de l’ancien français ponchon - ancêtre de poinçon. Un autre Punch est une abréviation de Punchinello, nom anglais d’un personnage emblématique de la commedia dell’arte, celui qu’on appelle en italien Pulcinella et en français Polichinelle; c’est par référence à lui que fut créée en 1841 la célèbre revue satirique Punch.

Si je cite ces homonymes, c’est parce qu’ils ont tous contribué à la prospérité du mot punch. A l’instar des humains, les mots naissent, meurent, font fortune ou font faillite; ils changent d’apparence, ou de vocation, au gré des événements; ils émigrent vers des contrées lointaines, puis quelquefois reviennent, transformés, à en devenir méconnaissables… Et c’est bien que je trouve enchanteur dans leurs trajectoires.

S’agissant de la boisson elle-même, son nom pourrait venir soit du hindi panch, soit directement du persan, deux langues voisines. De toute manière, les noms du chiffre 5 dans la plupart des langues indo-européennes seraient tous dérivés d’une même source. Pour certains, comme le pente grec, qui a produit des composés tels que Pentagone, on devine la parenté avec pandj. Pour d’autres, comme le cinq français, le five anglais, ou le fem des Scandinaves -, la filiation est nettement moins apparente. Mais des linguistes nous expliquent que le nom originel du chiffre dans la langue-mère hypothétique des indo-européens – dont on suppose qu’elle était parlée il y a six ou sept mille ans – aurait été pengke, et que chaque ethnie a transformé ce mot à sa manière, les Celtes en pemp, les Germaniques en fimf, les Latins en quinque, etc.

Pour en revenir à l’appellation indo-iranienne de ce chiffre, nous lui devons – outre la boisson – quelques noms de lieu.  Tel celui du Penjab, province divisée entre l’Inde et le Pakistan, et dont le nom est une contraction de panch-âb, “cinq-eaux” – une manière concise de dire “le pays aux cinq fleuves”. Non loin de là se trouve la vallée du Panshir” rendue célèbre par le commandant Ahmad Shah Massoud, qui y fut assassiné le 9 septembre 2001. Une vallée dont le nom persan, pandj-shir, signifie “cinq-lions”.

Une étymologie qui explique, du moins en partie, pourquoi le combattant afghan fut surnommé “le lion du Panshir”.

  1. La consonne persane “p” n’existant pas en arabe, elle est généralement transformée en “b”. []

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