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Les mots voyageurs – 1 – Alcool


alcools-photo-ziad-maaloufJ’ai, depuis longtemps, une passion pour l’origine des mots, notamment ceux qui franchissent les frontières entre les langues, entre les cultures, et que j’appelle les mots voyageurs.

Il y a, bien sûr, les mots d’origine orientale – arabes, persans, turcs, indiens ou autres – qui ont trouvé leur place dans les langues d’occident; il y a aussi les mots venus d’Occident, et qu’ont adoptés les Arabes, les Turcs, ou les Japonais; mais ceux qui m’intéressent le plus sont ceux qui ont circulé dans les deux sens.

Tel a été, par exemple, le destin du mot “alcool”. Nul ne sera surpris d’apprendre que dans le monde arabe, les boissons alcoolisées se disent « al-couhoul ».  On serait naturellement tenté d’en déduire que c’est ce mot qui a donné « alcohol » en anglais, et en français « alcool ». On aurait tort; tout porte à croire que c’est « al-couhoul » qui a été repris, tout récemment, des langues européennes.
Inutile, en effet, de chercher ce mot dans la littérature arabe classique. Les poètes anciens, comme les modernes, appréciaient ces boissons, et en parlaient souvent en termes extatiques. Mais jamais ils ne les ont appelés « al-couhoul ». Ce que le Coran déconseille ou interdit, et ce qu’il promet à ceux qui accèdent au Paradis, c’est le « khamr », un terme qui désigne aussi bien le vin que l’ensemble des boissons alcoolisées, et qui demeure d’usage courant ; alors que «al-couhoul» appartient surtout au vocabulaire administratif.
Cela dit, il est vrai que le mot « alcool » vient de l’arabe. Mais avec une tout autre signification, et par un long détour. “Al-kohl” désigne à l’origine la poudre d’antimoine qui sert à se farder, un sens qu’il a conservé dans le langage courant, et qui a été repris dans certaines langues occidentales, en français sous les formes “khôl”, “kohl” ou “kohol”, en anglais sous la forme “kohl”. Lorsque les médecins soumettaient cet antimoine à de fortes chaleurs, il produisait un nuage de poudre fine. Le passage direct de l’état solide à l’état gazeux sans passer par l’état liquide est appelé sublimation. Le gaz produit par cette opération fut appelé “alcohol”, un terme qui devint synonyme d’esprit, au sens d’esprit du vin, ou de spiritueux. Peu à peu, vers le seizième siècle, ce mot finit par désigner l’ensemble des boissons produites par distillation, puis l’ensemble des boissons alcoolisées; et c’est avec ce sens – qui n’a plus rien à voir avec le “kohl” initial – que le mot est revenu vers le monde arabe, sans doute au dix-neuvième siècle, pas avant.

Ce n’est là qu’un premier exemple du “va-et-vient” que pratiquent les mots voyageurs. Je me promets d’en évoquer quelques autres dans des chroniques à venir.

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  1. #1 by Karim Bouamama on 6 août 2009

    Mot boomerang.

    Voilà que le mot “alcool” vient de “khôl” (poudre cosmétique) et non pas “al-couhoul” (l’alcool). Je l’apprends. Et après l’avoir trouvé intriguant cela est, une fois expliqué, passionnant !

    Encore une fois, ce qui parait évident, car simple, n’est pas forcément vrai.

  2. #2 by Yosr Bellamine on 6 août 2009

    Comme quoi les apparences sont bien trompeuses!! Je suis impatiente de découvrir avec vous un autre “mot voyageur”! à la prochaine! :)

  3. #3 by SamiraSALHI on 6 août 2009

    Amin Maalouf est un grand romancier, je n’en disconviens pas, mais delà à cultiver son côté linguiste en avançant cette prétendue origine du terme alcool, celà me laisse sceptique .

  4. #4 by Arthur on 6 août 2009

    Bonjour et merci pour cette partie de ping-pong étymologique fort intéressante !

  5. #5 by Fadi Abillama on 7 août 2009

    Grand merci pour cette étymologie surprenante! En passant, khamr ne serait-il pas, plus généralement, le produit de la fermentation?
    Il existe un nom commun fascinant, l’orange; qui en arabe, s’appelle “portugal” (burtuqal). Sont-ce les portugais qui ont transmis le fruit aux arabes, le rappportant de Chine? Il est certain que la plupart des citriques connus aujourd’hui en Occident ont été tout d’abord développés en Chine. Mais est-on certain que certains n’existaient pas déjà dans les pays du bassin méditerranéen dans l’antiquité? Des relations avec la Chine par la voie de terre existant bien avant les portugais, on peut se demander si ces fruits n’ont pas préexisté dans la région avant leur vulgarisation tardive par les portugais.
    J’espère que vous nous régalerez de bien d’autres termes voyageurs. Merci encore!

  6. #6 by Karim Bouamama on 8 août 2009

    “Billet d’humeur”

    En lisant l’article ci-dessus, je suis tombé sur l’élément chimique “antimoine”.

    Cependant, mon esprit vagabond a pensé “anti-moine”, dans le sens de “hostile aux moines”, anticlérical et à l’anecdote suivante :

    “Dans un beau village vivaient de bonnes gens, il y avait le moulin, l’église et tout le monde y était heureux. Il y avait aussi le curé qui habitait tout en haut de la colline qui surplombait le village. Tout le monde aimait le curé, car celui-ci était toujours à l’écoute et dispensait de sages conseils.

    Un beau jour le curé sorti de chez lui, enfourcha sa bicyclette et entrepris de rendre visite à quelques paroissiens. La pente qui menait au village était raide et caillouteuse, pour ne pas dire dangereuse. Soudain, les freins lâchèrent et le curé se mit à dévaler la pente à toute allure. Celui-ci se mit à crier rameutant tout le village. Un paysan assistant à la scène, se précipita chez lui, en ressorti et répandit quelque chose sur la chaussée. Quand le curé vociférant et affolé, arriva à son niveau, il s’arrêta net. Un miracle ! Tous les villageois accoururent vers le curé, choqués, émerveillés et interloqués. Le curé était sain et sauf. On se retourna vers l’homme qui le sauva :

    “Bougre de dieu, qu’as-tu donc jeté par terre ? !”

    Et celui-ci fièrement, ne boudant pas son plaisir répondit : “De la poudre “arrêt-curé” ! ”

    (poudre à récurer).”

    Pas du tout pas découragé par la tentative de déconcentration de mon cerveau, je décide de voir l’étymologie d’”antimoine”… Vous n’avez pas oublié, n’est-ce pas ?

    Antimoine, du grec “anti” (‘au lieu de’, contre) et “monos” (seul).
    Ce qui donne “pas seul”.
    Cet élément chimique (Sb) a toujours été trouvé avec d’autres métaux.

    De même, je regarde l’étymologie du mot moine :

    Moine, du latin monachus. Qui vient du grec μοναχός, monachos (“célibataire, solitaire, unique”), dérivé de μόνος, monos (“seul”).

    Ainsi, moine et antimoine ont bel et bien un lien.

    Moralité : “Une mauvaise piste peut vous ramener vers le bon chemin”.

  7. #7 by Dom's on 5 novembre 2009

    Exercice éthylo-étymologique très intéressant. Une petite remarque cependant : lorsqu’on parle de boisson contenant naturellement de l’alcool on emploie le terme de boisson alcoolique. Une boisson alcoolisée est une boisson à laquelle on a ajouté de l’alcool. Exemple : une bistouille est une boisson alcoolisée. Le vin est une boisson alcoolique.

  8. #8 by Simon Naccache on 12 septembre 2010

    À propos de Kohl……..vous connaissez sans doute le terme arabe: Al 3ayn el ‘kahila’…
    Se disait des yeux de la gazellle…un oeil d’une blancheur contrastant avec une prunelle noire et bordée naturellement d’un cadrage noir…
    Or, les ‘bédouines” si je peux dire voulaient imiter les beaux yeux des gazelles et, pour ce faire, recouraient à un astuce…elles pinçaient une pelure d’orange libérant les goutelettes au travers d’une petite flamme …ce qui laissait un dépôt de poudre noirâtre dans la paume de leur main…(l’ancêtre du ‘rimmel’ était né) …..qu’elles traçaient coquettement autour de l’ovale des yeux….
    Et n’oublions pas qu’on dit ‘el dounia kohl, dans le sens de noir obscur…..telle était l’explication que feu mon père m’avait décrite alors que j’étais un p’tit gamin de six ans.

  9. #9 by Samir Chrouki on 18 février 2011

    J’ai la même passion que vous pour les mots qui voyage et une profonde admiration pour vos ouvrages. J’ai aussi beaucoup de plaisirs à comparer les onomatopées en arabe et en français. les onomatopée arabes sont très proches de la réalité du son produit, exemple une “claque”, “tarcha” en arabe tout en roulant le “rrr”. Peut être est ce le fait, comme vous le dite si bien, de l’histoire d’une civilisation transmise par la langue et non par l’écrit. elle est a ce titre, même si parfois incertaine et floue, d’une justesse dans la traduction orale des bruits et des son émis que je trouve inimitable.
    au plaisir de vous lire

  10. #10 by bruno on 21 novembre 2011

    On m’a assuré qu’il y avait, en fait, un lien, entre le kohl, le maquillage, et l’alcool, lien certes très poétique: l’alcool servant le plus souvent à se cacher la réalité, peut être considéré comme une sorte de maquillage.
    Qu’en pensez-vous?

  11. #11 by mohghaz on 8 septembre 2012

    SamiraSALHI :
    Amin Maalouf est un grand romancier, je n’en disconviens pas, mais delà à cultiver son côté linguiste en avançant cette prétendue origine du terme alcool, celà me laisse sceptique .

    ou antiseptique en l’occurence ,si on parle d’ alcool!

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