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Les mots voyageurs – 5 – Grec


J’ai signalé dans ma dernière chronique que les mots “roumi” et “roum” étaient parfois, au Levant, synonymes de “grec”. J’avais l’intention de fournir quelques précisions supplémentaires, mais j’ai préféré le faire dans une entrée à part, pour ne pas alourdir l’article précédent par de trop longues digressions.

Si le mot “roum” désigne les chrétiens qui suivent le rite grec et, dans les textes à caractère historique, les Byzantins, le terme arabe usuel par lequel on connaît la Grèce est al-Younân, l’adjectif correspondant étant younâni. On retrouve le même nom en persan, en urdu, en hindi, et aussi en chinois mandarin; dans plusieurs pays d’Asie, de l’Azerbaïjan jusqu’à  l’Indonésie, on trouve des appellations voisines. On considère généralement que les Arabes, et probablement aussi tous ces autres peuples d’Orient, ont suivi en cela l’exemple des Turcs, qui appellent la Grèce du nom de Yunanistan, – littéralement: “le pays des Ioniens”.

L’Ionie se trouve pourtant aujourd’hui non pas en Grèce, mais en Turquie, au bord de la mer Egée, autour de la ville d’Izmir, l’ancienne Smyrne. C’est la région d’Asie mineure qui resta le plus longtemps ethniquement grecque, au point qu’à la fin de la Première guerre mondiale, lorsque l’Empire ottoman fut vaincu et qu’on pensa qu’il allait être dépecé, le gouvernement d’Athènes tenta d’annexer l’Ionie. Ataturk s’y opposa par les armes, et l’entreprise téméraire s’acheva sur une tragédie humaine: des massacres, un exode massif, et un gigantesque incendie qui ravagea Izmir en septembre 1922, détruisant la majeure partie de la ville et faisant, selon certaines sources, près de cent mille morts.

L’appellation de Yunanistan, et toutes celles qui en ont dérivé, pourrait donc s’expliquer par le fait que l’Ionie fut l’un des principaux bastions grecs dans une Asie mineure où la population turque commençait à devenir majoritaire.1 Cette région fut, en tout cas, un haut lieu de la civilisation. Elle renferme des lieux qui ont laissé une trace dans l’Histoire, tel Ephèse, Phocée, l’île de Samos, le fleuve Méandre, ou Milet, la ville de Thalès, l’un des grands savants de l’Antiquité.2

Rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que les Turcs, les Arabes, et d’autres peuples d’Orient aient leur propre appellation pour la Grèce et son peuple; en Occident non plus on ne donne pas à ce pays le nom que ses habitants lui donnent.  Ceux-ci l’appellent Elláda ou, dans un contexte historique, Hellás, et se proclament Hellènes, alors que dans la plupart des langues européennes on leur parle, justement, de Grèce et de Grecs, avec de nombreuses variantes.

Cela dit, le cas des Grecs est loin d’être unique. Tant de gens seraient surpris, amusés, et quelquefois horrifiés d’apprendre quels noms on accole à leur peuple ou à leur pays dans d’autres régions du monde.

  1. Mais l’origine pourrait être bien plus ancienne encore, puisque, dans la Bible, le nom de la Grèce est Yavan, ce qui est phonétiquement proche de Younân; mais alors, il faudrait supposer que l’assimilation des Grecs aux Ioniens est bien antérieure aux migrations turques. C’est ce que donne à penser cet article sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia. []
  2. A certaines époques, l’appellation d’Ionie s’est étendue vers la Grèce actuelle, englobant Athènes, l’Attique, et le nord du Péloponnèse. En revanche, les îles ioniennes, comme Corfou, Ithaque, Cythère ou Céphalonie, n’ont rien à voir, semble-t-il, avec cette Ionie-là. C’est juste une homonymie. En grec, leurs noms ne s’écrivent pas de manière identique. []

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  1. #1 by Agnieszka on 16 août 2009

    Un des meilleurs – à ma connaissance – exemples qui confirme bien votre idée est l’équivalent polonais du nom de pays “Allemagne”.
    Dans la langue polonaise, on dit “Niemcy” qui est un nom du pays et, en même temps, du peuple. Littéralement (ou étymologiquement) Niemcy sont ceux qui sont muets, qui ne parlent pas… (grammaticalement “Niemcy” est un substantif pluriel).
    Un des meilleurs – à ma connaissance – exemples qui confirme bien votre idée est l’équivalent polonais du nom de pays “Allemagne”. Dans la langue polonaise, on dit “Niemcy” qui est un nom du pays et, en même temps, un nom du peuple. Littéralement (ou étymologiquement) Niemcy sont ceux qui sont muets, qui ne parlent pas… (grammaticalement “Niemcy” est un substantif pluriel).
    Merci pour ce blog, meilleures salutations!

  2. #2 by Agnieszka on 16 août 2009

    [Excusez-moi pour une faute de frappe dans ma dernière intervention (ci-dessus)...
    Je viens juste de me rendre compte que Karim avait déjà évoqué le cas du "peuple muet" représenté comme tel dans d'autres langues (dans "Les mots voyageurs - 4 - Roumi")...]

  3. #3 by Karim Bouamama on 19 août 2009

    Toute contribution est positive Agnieszka. D’autant qu’en apportant de nouveaux éléments (“Niemcy”’ (Allemands) se dit aussi en polonais), vous enrichissez le propos.

    Dziękuję Agnieszka!
    (en espérant ne pas avoir fait de fautes !)

  4. #4 by Agnieszka on 20 août 2009

    Merci Karim. Surtout que je n’ai jamais lu de “blog-forum” aussi intéressant, fécond et – si je puis dire ainsi – accueillant.

    Votre orthographe polonaise est impeccable. J’apprécie surtout la transcription de la voyelle nasale “ę”. Je me permets de finir par deux mots arabes, en espérant que la transcription en caractères latins ne les déforme pas trop: Šhokran gazillan !

  5. #5 by youcef on 12 décembre 2009

    une remarque encore:
    du Niemcy polonais est issu la designation de Nemsa pour l’Autriche. Il faut dire que l’Autriche, terre intrinsequement allemande, était trés proche de l’Empire Ottoman. N’oublions pas que Vienne a été assiégée à deux reprises par les Turcs qui ont été battus par Ataman Jan sobiecki, un des héros nationaux de la Pologne:-)

  6. #6 by abttha on 4 août 2010

    bonjour! à propos du mot younani ou roumi, et à propos du mot en turc. les arabes ont une histoire préislamique très longue, et leur berceau est, dit-on, la péninsule arabique. donc, les arabes ont depuis toujours connu les grecs, et c’est pour cela que dans le coran il est noté iskandar al-yunani, je crois. le coran date, humainement, du 7e siècle après J-C, alors que les grecs et les arabes se connaissaient depuis au moins 5 siècles avant J-C. des populations turques sont venues s’installer autour des arabes vers le 9e siècle, se sont enrolés dans l’armée arabe, et se sont islamisés. leur vocabulaire est donc arabe dans une très grande partie, ce qui est arrivé aussi à d’autres langues, comme le persan etc…
    pardon pour le bavardage!

  7. #7 by Denis on 26 juin 2011

    Il vaut donc mieux être un roumi qu’un raia…
    Roumi : nom donné aux chrétiens et généralement aux Européens par les musulmans- en argot militaire, soldat nouvellement débarqué dans l’armée d’Afrique…
    Raia : nom des sujets de l’empire turc soumis à la capitation, comme les chrétiens, les juifs, etc. Mot turc et arabe qui signifie troupeau, et qui est donné par mépris aux sujets non musulmans.
    Détail amusant : le mot goy (goyim) dont la traduction parfois adoptée en français est de parler des gentils pour désigner les nations non-juives ; cependant le mot a aussi une connotation péjorative car au fil de l’histoire juive, le goy devint pour les Juifs ce que le barbare était aux Romains.

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