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Les mots voyageurs – 4 – Roumi


Ce mot a beaucoup voyagé, dans le sillage des légions romaines, et même bien au-delà. Je devrais d’ailleurs dire “ces mots”, car si “roumi” est, en arabe, le singulier de “roum”, les deux mots n’ont pas du tout suivi le même cheminement.

Au Liban, le mot “roum” est de ceux que j’entendais constamment; alors que le mot “roumi” m’était inconnu avant que je le voie appliqué à Tintin dans son aventure “au pays de l’or noir”, ou peut-être était-ce dans “les Cigares du pharaon”… C’est bien plus tard que j’ai découvert le grand poète mystique du treizième siècle qui porte ce même nom de Roumi.

L’origine de cette appellation nous ramène forcément aux Romains. Mais de quels Romains s’agit-il? L’Empire romain que les Arabes et les Turcs ont connu n’était pas celui de Rome, disparu en en l’an 476, mais celui de Constantinople, qui allait survivre un millénaire de plus, jusqu’en 1453. Ce dernier est appelé aujourd’hui “byzantin”, mais c’est là une désignation récente, inconnue avant les temps modernes. Les empereurs d’Orient se sont toujours proclamés “romains”, et c’est ainsi que leurs voisins les ont appelés.

En fait, ils étaient grecs. Ce qui explique que le nom qui, en arabe et dans d’autres langues orientales, les désignait comme “romains”, a fini par signifier “grec”. Je me souviens d’avoir lu dans un journal de Beyrouth un grand titre qui annonçait le mariage de l’ancien roi de Grèce, Constantin; celui-ci était désigné comme le roi des “Roum”. J’avais souri, parce que c’était là une formule vieillotte que plus personne n’employait. Au Liban, le mot “roum” est à présent réservé à l’appellation de deux communautés religieuses chrétiennes: “roum orthodox” désigne les grecs-orthodoxes, et “roum catholik” les grecs-catholiques. Lorsqu’on dit seulement “roum”, ce sont les premiers que l’on désigne. Jamais cependant on n’utilise, dans ce sens, le singulier; interrogé sur son appartenance confessionnelle, un grec-orthodoxe dirait qu’il est “roum”, et non “roumi”. Ce dernier mot n’a pas suivi le même itinéraire.

Mysticisme et bande dessinée

Dans le Maghreb, où l’on a bien connu jadis l’Empire romain d’Occident, puis, dans les temps modernes, la colonisation française, et où l’on n’a jamais eu de communautés locales de rite grec, le mot “roumi” désigne un chrétien européen; et même, dans l’argot militaire, une jeune recrue fraîchement débarquée de la métropole1. Il me semble que c’est de cette appellation que s’est inspiré Hergé lorsqu’il a fait dire aux Arabes d’Egype ou à ceux du “pays de l’or noir” que le jeune reporter à la houppe était “un roumi”.

En réalité, dans  les contrées du Levant comme dans la Péninsule arabique, on l’aurait plutôt appelé “franji” – qui signifie “franc”, et qui est la désignation habituelle d’un Européen. Lorsqu’on y emploie le mot “roumi”, c’est au sens de “grec”, et parfois aussi, paradoxalement, au sens de “turc”. Et c’est justement dans ce dernier sens qu’il faut entendre le nom du poète mystique Jalaleddîn ar-Roumi.

Ce glissement s’explique par le fait que le territoire que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Turquie a longtemps appartenu à l’Empire romain d’Orient. En arabe, on l’appelait “bilad er-roum”, “le pays des Roum”, et ses habitants étaient, de ce fait, les “roum”, singulier “roumi”. Lorsque les migrations turques vers l’Asie mineure ont commencé autour de l’an mille, venues de Chine nous dit l’historien ibn-al-Athir, c’est-à-dire de l’actuelle province du Xinjiang – encore nommée “Turkestan chinois” -, ceux qui s’installèrent en Anatolie, sur le territoire de l’Empire romain d’Orient, furent appelés “roum”. Comme les migrations turques vers ce territoire étaient massives, ce mot avait fini par devenir, en Perse et aussi dans certaines parties de l’Inde, synonyme de “turc”.2

Roumi lui-même n’était pas turc. Né en 1207 à Balkh, au nord de l’actuel Afghanistan, au sein d’une famille de lettrés persans, il avait fui avec les siens devant les hordes de Gengis Khan, et s’était installé au ” pays des roum”, dans la ville de Konya, au centre de l’actuelle Turquie. Il allait y demeurer jusqu’à sa mort, en 1273, et c’est là qu’il allait étudier, écrire, enseigner, obtenant de son vivant un immense prestige qui ne s’est jamais démenti depuis.

Aujourd’hui comme hier, on chante sa poésie, on médite sa sagesse, et plus que tout on vénère son incomparable générosité d’âme, qui lui faisait écrire:

Viens, viens à nous, qui que tu sois,
Vagabond, idolâtre, adorateur du feu,
Viens, même si tu as mille fois trahi tes promesses,
Viens, viens à nous, et reviens encore,
Notre caravane n’est pas celle du désespoir.

  1. Comme nous le rappelle le site du Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, que je visite souvent. []
  2. L’illustration de cet article provient du Musée Historique des Tissus de Lyon. Je l’ai trouvée sur ce site, que je remercie vivement. []

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  1. #1 by Karim Bouamama on 12 août 2009

    “Ça marche aussi dans l’autre sens”

    Il y a un mot qui est intéressant par son cheminement bien qu’il s’agisse d’une insulte : le mot “chleuh”.

    Celui-ci désigne de façon péjorative l’allemand et vient de “Chleuh”, un peuple berbère habitant au sud-ouest du Maroc.

    Pendant la première Guerre Mondiale, le mot apparaît avec le sens de “soldat des troupes territoriales” dans l’argot des soldats français présents au Maroc. Le Maroc était alors un protectorat français depuis 1912.
    Plus tard, dans les années trente, il prend le sens de “frontalier parlant une langue autre que le français (comtois, alsacien…).
    A l’avènement de la deuxième Guerre Mondiale, le mot désigne le militaire allemand et par extension tout allemand.

  2. #2 by Karim Bouamama on 12 août 2009

    “Symbole quand tu nous possèdes !”

    En parlant du protectorat français au Maroc me vient à l’esprit un article paru dans un hors-série du Courrier international (*) où il était question du drapeau du Maroc. Il y était dit qu’à l’instigation du maréchal Lyautey, premier résident général de France au Maroc, l’étoile du drapeau du Maroc passait de six à cinq branches.

    Ainsi le sultan Moulay Hafid édicta, en 1915, un Dahir déclarant : “Nous avons décidé de distinguer notre bannière en l’ornant au centre d’un sceau de Salomon à cinq branches, de couleur verte, pour qu’il n’y ait point de confusion entre les drapeaux créés par nos ancêtres et d’autres drapeaux.”

    Mais quelles étaient les réelles motivations du maréchal Lyautey ?

    (*)Hors-série n° 2009-1 du 01.02.2009
    JUIFS & ARABES : les haines, les conflits, les espoirs
    http://www.courrierinternational.com/magazine/2009/2009-1-juifs-arabes-les-haines-les-conflits-les-espoirs

  3. #3 by Karim Bouamama on 12 août 2009

    “La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve”. Jalaleddîn ar-Roumi.

    Magnifique ! Je ne connaissais pas.

  4. #4 by fayçal benafla on 13 août 2009

    pour ce qui est du Maghreb et speciallement de l’Algerie ,chez les anciens le mot roumi designait tous les Europeens sans distinction,issu moi meme d’un pere algerien et d’une mere andalouse mon grand oncle(paix à son ame) m’appelait affectueusement “roumi sghair” litteralement petit roumi.J’ai dis au depart chez les anciens car le roumi semble avoir été suplanté par un autre mot et d’origine inconnue à savoir le mot “gawri” qui je le pense specifique à l’Algerie.En fin si les arabes ont designé les grecs d’orient par l’appelation “roumis” c’est peut etre aussi parce que le Saint Coran les a appelé ainsi ( sourat numero 30,verset 2) un chapitre porte carrement leur nom.wa salam

  5. #5 by Karim Bouamama on 14 août 2009

    “Allemands”

    En anglais, les Allemands sont appelés “Germans” (les Germains). En italien, ils sont “tedeschi” (les Teutons). En français, ils sont Allemands (les Alémaniques). Les Allemands s’appellent “Deutsche” (du peuple, appartenant au peuple).
    En russe, “nemtsy” (muets ou qui ne possèdent pas la langue). En arabe, ils sont aussi Alémaniques, “alman” ألمان.

    Cependant, toujours en arabe, “namsawiyun” نمساويون désigne les autrichiens et semble être emprunté au nemtsy slave après avoir transité par les Ottomans. En effet, en turc, les autrichiens sont désignés par “Nemesçe”.

    Plus d’informations :
    http://www.arte.tv/fr/Videos-sur-ARTE-TV/2493356.html

  6. #6 by Yosr on 15 août 2009

    @ Karim: merci pour cette très belle citation!
    @ Fayçal: chez nous aussi, en Tunisie, en utilise le mot “gawri” pour désigner les étrangers non musulmans et il paraîtrait que l’origine de ce mot est turque “gavur” qui veut dire “infidèle” ! à vérifier!

  7. #7 by Karim Bouamama on 16 août 2009

    “Mot boomerang avec défaut”

    A l’instar du mot “al-couhoul “(alcool en arabe), le mot “gawri” est l’un de ces “mots voyageurs” ayant fait un va-et-vient. Toutefois, avec une petite différence : parti de l’arabe, le mot n’est revenu que dans le parler arabe au Maghreb.

    Gawri (gwer au pluriel) désigne en arabe algérien et tunisien (*) l’étranger non-musulman et plus particulierement l’européen ou encore l’occidental et semble être un héritage de la présence ottomane au Maghreb.

    Ainsi gawri vient de giaour, gawur ou ghiaour ou encore gâvur en turc moderne et désigne péjorativement les non-musulmans, en particulier les chrétiens et anciennement les Grecs, les Armeniens, les Bulgares et les Assyriens. Le mot turc est emprunté au persan “gawr” ou “gabr” signifiant infidèle, lui-même venant du “kafir” كافر arabe qui veut dire incroyant ou infidèle.

    Ainsi, le mot arabe “kafir” a voyagé dans d’autres langues, pour revenir au Maghreb sous la forme “gawri” dans le parler arabe local.

    Le mot turc “giaour” a également été repris dans les pays balkaniques (ceux-ci ayant fait partie de l’empire ottoman). En roumain cela a donné “ghiaur”, en serbo-croate “kaurin”, en albanais “kaurr” et en bulgare “гяур” (“giaour” utilisé en bulgare, désigne péjorativement les bulgares chrétiens).

    “The Giaour” est le titre d’un poème composé par Lord Byron. Histoire de Leila et d’un giaour qui tombent amoureux. Faisant partie du harem de Hassan, Leila est noyé dans la mer. Le giaour se venge en tuant Hassan et entre dans un monastère pour expier ses fautes.

    Sources :
    http://en.wikipedia.org/wiki/Giaour#cite_note-0
    http://en.wiktionary.org/wiki/giaour
    http://en.wikipedia.org/wiki/The_Giaour
    http://fr.wikipedia.org/wiki/George_Gordon_Byron
    http://bg.wiktionary.org/wiki/%D0%B3%D1%8F%D1%83%D1%80
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Kafir

    (*) d’après Yosr. Merci !

  8. #8 by Agnieszka on 21 août 2009

    À propos du mot “giaur” en polonais, mot que l’on rencontre par exemple dans quelques écrits de Tatars polonais (peuple turc qui s’est installé dans l’Europe orientale, entre autres en Pologne – vers le XIII siècle).
    D’après le site dont l’adresse vous trouverez ci-dessous, deux historiens Tatars du XIII siècle – Fyndykłyły Mehmed Aga et Mustafa Kesbi Lub Bartynły Ibrahim Hamdi – remarquent que, autant les Tatars installés en Pologne rédigaient le texte du Saint Coran en caractères arabes, autant la rédaction de commentaires, s’il y en avait, était effectuée en langue des “giaurs” polonais.
    (Je cite la version en polonais trouvable sur le site : “[Tatarzy] Świętą księgę Koran piszą literami arabskimi, ale jeżeli sporządzają do niej komentarze, to komentarze te układają w języku niewiernych polskich giaurów”).

    http://tatarzy.tkb.pl/index05.php

    Bien à vous.

  9. #9 by Arminé Boranian on 13 septembre 2009

    Souvenir d’un membre de la famille, digne représentant de la “milla arménienne” en Turquie à cette époque, ainsi que d’un empire ottoman en déconfiture, mais encore multiculturel : son “Ghiavur” à lui, , était le camarade albanais.

    Entendu dire également sur gwar, que c’est la déformation du très classique arabe “al-ghayr”, digne représentant, lui, de l’altérité.

  10. #10 by Iuliana-Maria GUILLOT on 16 septembre 2009

    On part des mots, on découvre des points communs entre les langues et on finit par comprendre que malgré nos différences on a un héritage commun! Très enrichissants tous ces échanges que vos mots voyageurs nous invitent à faire!

  11. #11 by Hamzizka on 10 novembre 2009

    Je suis marocain, et je peux vous dire que plusieurs termes sont d’usages au Maroc. Ceci, malgré le fait que le Maroc n’ait jamais été colonisé par les Ottomans. Le terme “gawri” désigne chez nous un “étranger”, il a le même sens qu’en Algérie et en Tunisie. On retrouve également exemples, comme “Babour” (bateau) ou “Qannariya”, pour ne citer que l’essentiel !
    Ps : Il faut qu’Oujda, qui est à l’extrême du pays a été occupée par l’Empire Ottoman pendant une brève période.

  12. #12 by Farid on 4 décembre 2010

    @Hamzizka le terme Gaouri est d’introduction relativement récente au Maroc, j’ai commencé à l’entendre très exactement en 1980, un camarade Oujdi (ville proche de l’Algérie) m’avait dit à l’époque que c’était la façon dont les Algériens désignaient les Français et plus généralement les Chrétiens. Au Maroc on disait à ce moment là, plutôt “françaoui” ou “nsrani”, termes que certaines personnes continuent à utiliser, y compris moi même, j’ai en effet tendance à trouver Gaouri très familier. Le terme de Gaouri est donc pour moi sans aucun doute d’origine Algérienne.

  13. #13 by Alain on 2 juillet 2011

    Concernant le terme “nsrani”, effectivement utilisé au Maroc, j’ai entendu dire qu’étymologiquement il remonterait aux Nazaréens, qu’il désignerait donc initialement les chrétiens (les suiveurs de Jésus de Nazareth) et par extension désormais les européens et occidentaux (sans nuance péjorative, je crois…).

    Quelqu’un a-t-il confirmation de cette hypothèse ?

  14. #14 by Myriam Kaabeche on 1 août 2011

    Cher Karim,
    En référence à vos origines moitié andalouses et moitié Algériennes, sachez qu’en Andalousie los guirris sont les étrangers dans le parler Sevillan.

    Je suis moi même d’origine Algerienne et j’ai vécu à Seville j’ai toujours fait le rapprochement entre notre Gaouri et leur guirri.
    Ce qui ne m’a jamais vraiment surpris car à chaque mot prononçé en Andalousie une origine Arabe surgissait.
    Flamenco- Felah Menkoub (La soul Music des paysans)
    Guadalquivir-Oued el kebir

    Et j’en passe et des meilleures.
    Je me délècte à lire ce blog, et je conseille aux passionnés d’histoire de Al-Andalus de lire Léon l’Africain.

    Ramadan Mubarak

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