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Les mots voyageurs – 3 – Orange


C’est dans les anciennes chroniques que j’ai découvert le nom que les Arabes donnaient autrefois à ce fruit: al-naranj. Un mot qui illustre mieux qu’un autre le rôle de passeur culturel qu’a joué leur civilisation. Issu de la langue persane, qui l’aurait elle-même emprunté au sanskrit, il désignait à l’origine l’orange amère, introduite en Europe vers le onzième siècle.

Lorsque les navigateurs portugais rapportèrent d’Asie, au quinzième siècle, certaines variétés à saveur douce comme celles que l’on consomme aujourd’hui, les Arabes baptisèrent le nouveau fruit bortoqal, “Portugal”; une appellation que l’on retrouve en turc, en géorgien, en bulgare, et en de nombreuses autres langues… y compris le persan, semble-t-il. Selon certaines sources, le mot usuel de ce fruit en Iran est à présent portoghal, mais mon vieux “Dictionnaire Khayyam” français-persan, qui date d’une cinquantaine d’années, parle encore exclusivement de narang. Il est possible que les deux appellations coexistent, comme en grec, où l’on dit portokali pour l’orange douce et nerantzi pour l’orange amère.

Naranja, laranja, taronja, arancia

La plupart des langues européennes ont gardé l’ancien nom, mais sous des formes différentes: les unes ont gommé le “n” initial; d’autres l’ont maintenu; d’autres encore ont échangé cette consonne contre une autre.

En français, le vieux nom était “norenge”; comme il était souvent précédé de l’article indéfini “une”, qui se termine par un “e” muet, – et que l’on prononçait donc “unnorenge” -, l’un des deux “n” devenait superflu, et il a fini par disparaître. Certains pensent aussi que cette évolution a été facilitée par le fait que le nouveau mot commençait par “or”, une syllabe d’autant plus valorisante que la couleur du fruit mûr évoque un peu celle du métal précieux. L’italien a connu une évolution similaire, passant de “narancia” à “arancia”. Quant au mot anglais, il semble avoir été repris tel quel du français.1

Dans la péninsule ibérique, le castillan a gardé le “n” initial. Dans “una naranja”, les deux “na” étaient distincts, et ils n’ont pas fusionné. Les Portugais disent “laranja”, de même que les Basques; les Galiciens disent “laranxa”- le “l” initial dans ces trois langues étant probablement un souvenir de l’article défini arabe dans “al-naranj”. Mais les Catalans disent “taronja”…

Ailleurs en Europe, le nom de l’orange a emprunté une toute autre piste. Se référant au pays d’origine de ce fruit, les langues germaniques l’appellent “pomme de Chine” – les Allemands “apfelsin”, les Néerlandais “sinaasappel”, les Suédois “apelsin”, etc.2  Le russe a suivi la même voie, avec “apelsin”.3

Il est vrai qu’avant de désigner un fruit précis, les mots “pomme”, “apple”, “apfel”, ont été des termes génériques pour désigner tous les fruits qui n’étaient pas des baies… En français, on dit encore “pomme de terre” ou “pomme de pin”; autrefois, on disait également “pomme d’or” pour la tomate, une idée qui s’est maintenue dans l’italien “pomodoro”. En arabe, les deux appellations existent; dans certains pays, tel le Liban, on parle toujours de pomme d’or, sous la forme “banadoura”; dans d’autres, notamment l’Egypte, on parle de tomate, sous la forme “tamatem”…

Mais je reviendrai sur ces différents termes dans des chroniques à venir.

  1. Consulter sur ce point, comme sur mille autres, l’excellent Online Etymology Dictionary, que je viens de découvrir, et qui est une véritable mine. []
  2. Une provenance que l’on retrouve dans l’appellation scientifique du fruit, “citrus sinicus”. []
  3. Karim m’apprend que dans le parler algérien, l’orange se dit “tchina”, ce qui semble également évoquer son origine chinoise. Origine qui est manifeste dans l’appellation d’une autre variété d’agrumes: la mandarine. []

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  1. #1 by Amin Maalouf on 8 août 2009

    Si j’écris moi-même le premier commentaire sur cet article, c’est parce que j’ai eu ces derniers jours, sur mon blog, une expérience amusante. Après “alcool” et “dinde”, j’avais prévu de consacrer ma prochaine chronique des “mots voyageurs” à “orange”. Entre-temps, trois visiteurs ont commencé à m’en parler – Karim, pour me suggérer justement de traiter ce mot, en m’apportant les premiers éléments; Yosr, pour réagir à son commentaire, et apporter quelques éléments de plus; puis Fadi, avec d’autres informations et des interrogations pertinentes. Je me suis donc retrouvé en train d’écrire mon article après les premiers commentaires, plutôt qu’avant. Mais je ne renonce pas pour autant, bien au contraire; cet intérêt des visiteurs du blog m’incite à poursuivre mon exploration des mots…

  2. #2 by Karim Bouamama on 9 août 2009

    “Pas de cerise sur le gâteau à l’orange”

    Dommage que le sens premier de nārang se soit perdu !
    Et j’ai bien peur que le “tchina”(orange en arabe algérien) de mon enfance demeure un mystère quant à son cheminement historique.
    Mais qui sait ?

    Bon dimanche à tous !

  3. #3 by ZENZOUNI Salim on 10 août 2009

    Bonjour à vous,
    aprés avoir lu cet article,je me suis rendu compte qu’à mon pays le maroc,on désigne dans notre langue dialectale une orange par le mot ‘laymoun’,ce qui signifie littéralement citron.par contre le citron en tant que tel est appelé chez nous “al hamed”,un mot qui rend compte de son gout acide.
    bien entendu,le seul endroit ,à ma connaissance,ou en nomme une orange par son veritable nom “al bortokal” c’est aux ecoles primaires.
    mais ce qui m’interesse ici c’est la raison pour la quelle ce décalage de noms avait eu lieu.
    donc,vos des idées sont les bienvenues.
    Cordialement.

  4. #4 by helenablue on 11 août 2009

    Une fois de plus en passant vous lire je me régale…
    Merci.

  5. #5 by Agnieszka on 12 août 2009

    Je suis en train de découvrir un livre passionnant intitulé “Samarcande” qui m’a été offert par mon ami d’origine égyptienne. L’histoire d’Omar Khayyam est donc à la source d’une suite de nouvelles découvertes : les mots voyageurs et leur explorateur, le grand auteur Amin Maalouf.

    C’est ainsi que je découvre aussi cette racine “pomme” dans les équivalents polonais des mots français “orange” et “tomate” : on dit en polonais (qui est ma langue maternelle) : “pomarańcza” (pour “orange”) et “pomidor (pour tomate”). La similitude entre “pomidor” polonais et “pomodoro” italien n’étonnent pas – ce fruit comme beaucoup d’autres d’ailleurs ont été introduits en Pologne par la reine Bona Sforza qui les a fait apporter d’Italie en XVI siècle.
    Merci pour ce blog, cordialement,
    Agnieszka

  6. #6 by Fadi Abillama on 13 août 2009

    Un autre fruit dont le nom a voyagé, pas dans les deux sens cette fois-ci, mais dans un sens pour le moins surprenant: la sapotille (ou sapote), un mot d’origine nahuatl (groupe linguistique auquel appartenaient les aztèques). On le retrouve presque inchangé de sa forme portuguaise (sapoti – le fruit est cultivé au Brésil) au Vietnam, où il est devenu Sa Pu Tchê (les mots en vietnamien étant monosyllabiques). Sans doute les jésuites portugais l’ont importé en Asie depuis le Brésil.
    Pour des images de la sapotille:
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Sapotille
    Merci encore pour ces merveilleuses découvertes et pour ce blog!

  7. #7 by fayçal benafla on 13 août 2009

    pour ce qui est de la “tchina algerienne” je me demande si l’appelation ne provient pas d’un dialecte local;toujours est il que je me pose et je vous pose la question suivante:est ce que la designation “bortoqal” ne viendrait pas du grec “portogalos” qui d’apres un ami grec voudrait designer litteralement la coueur “orange”.paix à tous.

  8. #8 by Karim Bouamama on 13 août 2009

    Fadi, vous me faites découvrir un fruit, son nom et son apparence . Il ne me reste qu’à y gouter. Merci !

    Fayçal, s’agissant du grec, vous posez une question intéressante et fondamentale : Est-ce le fruit qui a donné son nom à la couleur ou l’inverse ?
    Pour ce qui est du français, il semblerait que ce soit la première assertion.
    http://fr.wiktionary.org/wiki/orange
    Pour ce qui est de “Tchina”, c’est vrai que cela demeure un mystère pour moi. Car sa prononciation évoque davantage le “China” anglais. Mais l’Algérie n’ayant pas connue de présence anglaise sur son territoire, cela me perturbe. Donc, l’origine dialectal est une piste ! Shoukran ya Fayçal !

  9. #9 by Agnieszka on 14 août 2009

    Je me permets d’ajouter deux petites remarques à ce débat sur les objets, les couleurs des objets et la provenance des mots.

    Des recherches en linguistique confirment que les noms de couleur viennent (ou dérivent) des noms d’objets. Ainsi, l’usage des noms de couleurs se fait-il en quelque sorte par l’association aux objets qui en sont la source. C’est de cette manière que beaucoup de noms et d’adjectifs de couleur ont été créés dans les langues du monde (p.ex.: “orange”, “rose”). Il arrive qu’un équivalent du français “ciel” désigne dans une langue la couleur bleue (c’est déjà le cas de l’adjectif polonais “niebieski” qui dérive de “niebo”, ce dernier signifiant “ciel”). Il paraît qu’une étude de l’étymologie d’autres noms de couleur (p. ex.: “bleu” en français) pourrait s’avérer très intéressante.

    En ce qui concerne le mot “China”, il n’est ni d’origine anglaise ni germanique. A l’origine de ce mot, il y a très probablement la dénomination de la dynastie Qin qui, en passant par la langue perse (“čīn”) ou le sanskrit (“cīna”), est entrée dans le répertoire du lexique anglais, et plus largement, dans le lexique des langues européennes et, bien évidemment, nord-africaines. Vous pouvez consulter à ce sujet :
    http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_country_name_etymologies

    Bien à vous,
    Agnieszka

  10. #10 by Karim Bouamama on 14 août 2009

    L’Algérie a connu ces derniers siècles une présence arabe, espagnole, ottomane et française. Peut être que le mot “Tchina” (l’orange en arabe algérien) vient de “Chine” en français ou “Çin” (Chine en turc) ou de “China” (Chine en castillan) ou encore de Assin الصين (la Chine en arabe) et qu’il eut confusion du fruit avec son pays de provenance supposée.

    Mais ceci n’est qu’une supposition !

  11. #11 by Karim Bouamama on 15 août 2009

    En passant, merci Agnieszka pour votre concours !

  12. #12 by Agnieszka on 16 août 2009

    C’est moi qui suis heureuse de pouvoir participer à ces découvertes étymologiques avec les lecteurs dévoués d’Amin Maalouf et avec Amin Maalouf lui-même.
    Je ne connais pas l’histoire du mot “Tchina” mais votre suggestion, Karim, paraît justifiée.
    Quant à l’hypothèse selon laquelle “bartoqual” serait emprunté au (ou dérivé du) grec “portogalos”, je me demande s’il n’était pas plus facile aux Arabes eux-mêmes de construire le nom du fruit par la référence aux “Gaulois portugais” ou aux habitants d’un certain Porto Cale qui ont rapporté ce fruit d’Asie…
    Mais c’est une supposition n’ayant qu’une faible intuition pour tout fondement…
    Bien à vous!

  13. #13 by Fayçal on 17 août 2009

    La shoukr ala wajib ya Karim!

  14. #14 by Abou Mawal on 20 septembre 2009

    A propos de la pomme qui désigne tous les fruits sauf les baies, on trouve aussi “pineapple” en anglais pour l’ananas…

  15. #15 by Hoaida on 3 février 2010

    En relation avec les commentaires de M. Karim Bouamama sur le mot “Tchina” pour designer orange, je précise qu´au nord du Maroc on désigne aussi orange par le mot “Lchina” et c´est d´origine amazigh. Et pour designer les fruits de gout amère on garde l´appelation naranj avec un petit changement “Lranj”. Merci.

  16. #16 by Hoaida on 4 février 2010

    Je présice que l´origine amazigh, c´est une constatation locale, l´appellation serait en rapport avec l´origine du fruit qui est la chine. En plus, l´appellation est localisée au Rif (région berbère du nord du Maroc) On peut constater que c´etait durant la periode berbère pas arabe sinon on aurait du l´appeller naranj au lieu de Lchin, ou “sin” et non “chin”. Simples suppositions!

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