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Il est indispensable qu’il réussisse!

Ecrit par admin le 19 août 2009 @ 11 h 29 min dans Le printemps de Washington | Comments Disabled

Le printemps de Washington – 8 -

Chronique du 19 août 09.

Au fil des semaines, j’ai formulé des inquiétudes, des commencements de déception. Mais c’est uniquement parce que l’élection de Barack Obama m’a rempli d’espoir, parce que je voudrais tant qu’il réussisse, et parce qu’il serait désastreux qu’il échoue. Je demeure raisonnablement confiant, même si, autour de moi – ce qui, à l’ère du Web, englobe la planète entière -, les sceptiques se font de plus en plus nombreux.

La principale objection que j’entends régulièrement, et qui me paraît partiellement justifiée – mais aussi, de ce fait, partiellement injustifiée -, pourrait se formuler comme suit: si les États-Unis se sont comportés comme ils l’ont fait sur la scène internationale au cours des dernières années, et même au cours des dernières décennies, ce n’est pas en raison des choix délibérés effectués par tel président ou tel autre, mais parce que leurs intérêts leur ont dicté pareils comportements.

La preuve, nous dit-on, c’est justement que les dirigeants successifs ont adopté, sur de nombreux dossiers, des positions sensiblement équivalentes. Il y aurait donc une sorte de déterminisme qui fait qu’aucun président, aussi bien intentionné qu’il soit, ne peut sortir de la ligne imposée par les intérêts stratégiques de son pays. C’est là une opinion que, dans le monde arabe, on entend à tous les coins de rue. On l’entend d’ailleurs aussi en Amérique latine, comme dans d’autres régions du monde.

Il y a là, de mon point de vue, une part de vérité, indéniablement. Si le géant américain s’est embourbé dans tant de conflits à travers le monde au cours des vingt dernières années, ce n’est pas seulement parce que les présidents Bush père, Clinton, puis Bush fils ont jugé utile de s’en mêler. C’est aussi parce que les États-Unis ne se sentent plus capables de jouer un rôle prédominant dans les affaires de la planète, ni de protéger leurs intérêts, sans un recours continuel à leur puissance armée.

Pourraient-ils changer d’attitude? Cela reste à démontrer – sincèrement, c’est la seule réponse qu’il me semble raisonnable de faire aujourd’hui si l’on veut prendre en compte les réalités objectives sans se laisser enfermer dans le déterminisme. La marge de manoeuvre d’un président américain n’est ni négligeable, ni illimitée. Par exemple: un président qui voudrait diminuer significativement la présence militaire américaine dans le monde entier se heurterait à des oppositions difficilement surmontables; à l’inverse, un président qui aurait jugé inapproprié d’envahir l’Irak aurait parfaitement pu éviter cette guerre.

Ce que je viens de dire s’applique à la plupart des dossiers épineux que Barack Obama a trouvés sur son bureau en arrivant à la Maison Blanche en janvier dernier. L’économie, la santé, le réchauffement global, et les diverses questions internationales – l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Corée du nord, la Birmanie, l’Afrique, le Proche-Orient, etc. Dans ses déclarations, en tant que candidat puis en tant que président, et aussi dans ses écrits antérieurs, Obama manifeste une connaissance approfondie de ces dossiers. On sent qu’il a réfléchi, et qu’il a essayé de trouver des solutions.

Le symbole ne suffit pas

Je reconnais volontiers que j’ai souhaité la victoire d’Obama en premier lieu en raison de la valeur symbolique que représentait l’élection, à la tête de la première puissance mondiale, d’une personne aux origines mêlées, venant des cinq continents à la fois; mais assez vite, à mesure que je l’entendais, que je lisais ce qu’il avait écrit et ce qu’avaient dit ceux qui l’ont bien connu, j’ai surtout été séduit par son intelligence et par son intégrité morale.

Disons les choses franchement: nous n’avons pas été gâtés, ces quarante dernières années, avec les présidents dont l’Amérique s’est dotée; ceux qui étaient intelligents et cultivés étaient cyniques, ou de moralité douteuse, et le monde entier en a subi les conséquences. L’élection d’Obama m’a enthousiasmé, et je continue à penser qu’au niveau des symboles elle constitue un événement historique de portée globale. Mais je serais déçu si cette présidence ne restait dans l’Histoire que pour le symbole.

Déçu est un mot trop faible, et trop personnel. Le monde déréglé où nous vivons a besoin de solutions urgentes et audacieuses si l’on ne veut pas s’enfoncer davantage dans la violence, dans la haine, dans le cynisme généralisé. Et ce serait un désastre que l’homme qui a érigé “l’audace de l’espoir” en doctrine, et en cri de ralliement, manque d’audace et déçoive l’espoir.

Il est trop tôt pour dire si ce sera le cas. A ce stade, j’écoute, j’observe, je soupèse, je réfléchis. Parfois, je me réjouis, parfois je m’impatiente, et parfois je m’inquiète. Sans entrer ici dans les détails de tel ou tel dossier, je voudrais noter deux ou trois sujets d’inquiétude plus généraux, liés au caractère de cette administration, et du président lui-même.

Obama est un homme de consensus, ce qui est une qualité, mais aussi un défaut. Une qualité si l’on entend par là que toutes les sensibilités devraient être prises en compte, que toutes les personnes de bonne volonté devraient être “hissées à bord”. Mais si l’on accorde à trop de gens, y compris à ses propres adversaires, un droit de veto sur ce que l’on fait, on se condamne à la paralysie et au conformisme. Les idées fortes se diluent, jusqu’à devenir mièvres,et sans portée.

Dans un livre que je viens de lire – un ouvrage fort éclairant, écrit à l’invitation d’Obama lui-même, et qui lui est très favorable en dépit de son titre ambigu, Renegade1 [1], le journaliste britannique Richard Wolffe rapporte une conversation qu’il a eue l’année dernière avec le futur président sur la manière dont il entendait gouverner. Obama lui aurait dit, en substance: “Si l’on me confie le navire, mon premier souci sera d’éviter qu’il ne fasse naufrage.”

C’est compréhensible, c’est honorable, mais c’est un peu risqué comme attitude, paradoxalement. Oui, risqué par excès de prudence. Car à partir du moment où les uns et les autres, à l’intérieur comme à l’extérieur, auront compris qu’Obama ne veut pas “passer en force” de peur d’abîmer le navire, ils ne voudront plus du tout le laisser passer. Ni sur la santé, ni sur l’économie, ni sur le Proche-Orient, ni sur l’Afghanistan, ni sur aucun autre dossier.

Il y a tant de gens qui ne se sont jamais résignés à son élection, pour des raisons politiques, raciales, ou autres, et qui voudraient le voir échouer, à tout prix! Il est indispensable de leur donner tort! Il est indispensable – pour l’Amérique, comme pour le reste du monde – qu’Obama réussisse!

  1. Ce mot, qui signifie “renégat”, est en fait le nom de code qu’avaient donné au candidat Obama les agents des services secrets chargés de sa protection au cours de la campagne électorale. [ [2]]

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