Archive pour août 2009

Les mots voyageurs – 10 – Table

Au Liban, l’un des jeux les plus populaires est la “tâwleh”, qu’en français on appelle “trictrac” ou bien “jacquet”, et qui est connu aujourd’hui dans le monde entier sous le nom de backgammon. Tâwleh est le mot local usuel pour “table”; en arabe littéraire on dit tâwilah, un mot très probablement d’origine latine, étant donnée sa ressemblance évidente avec tabula.

Ce dernier mot, qui a donné “table” et divers mots similaires dans de nombreuses langues, n’a pas toujours désigné le meuble à quatre pieds que nous connaissons aujourd’hui; pour celui-ci, les Romains disaient plutôt mensa, que l’on retrouve dans l’espagnol mesa, et aussi dans le mot français “commensal”, peu usité, et qui désigne une personne qui mange et boit à la même table qu’une autre. L’équivalent en arabe de commensal est nadim, également peu usité de nos jours en tant que nom commun, mais répandu en tant que prénom.

Tabula, en latin classique, désignait plutôt une planche de bois servant à des inscriptions, ou à des jeux; un sens que l’on retrouve en français dans “les Tables de la loi”; et aussi dans le mot “tablier”, qui désigne toute surface plane utilisée pour un jeu – échecs, tric-trac, ou autre. Du temps de l’Empire romain, le plus populaire de ces jeux, celui auquel l’empereur Claude aurait consacré un traité – aujourd’hui perdu -, s’appelait justement tabula. De ce fait, lorsque ce mot était prononcé dans la Rome antique, c’est au jeu que l’on pensait, pas au meuble. On dit que Néron a gagné des fortunes à ce jeu; j’imagine que ses courtisans auraient pris de gros risques en le faisant perdre.

Tout porte a croire que le jeu se pratiquait dans l’Antiquité et au Moyen-âge de la même manière  que de nos jours. Dans un traité espagnol du treizième siècle, le Libro de los juegos, on trouve une illustration d’un jeu dit todas tablas, où la disposition des pièces est identique à celle de la tâwleh moderne. (voir l’illustration ci-dessus).

On sait que ce jeu connut un immense succès en Angleterre, au point que Richard Coeur-de-lion voulut l’interdire à ceux qui n’appartenaient pas à la noblesse; et au point que le cardinal Wolsey ordonna en 1526 de détruire les tables de jeu, et de punir ceux qui s’adonnaient à ce “vice”. Selon une légende fort répandue, ce serait en raison de cette persécution que l’on remplaça les jeux sur tables fixes par des jeux pliables et portables, que l’on pouvait prendre sous le bras et dissimuler en cas de danger. C’est sans doute ce qui explique qu’un tel “objet de perdition” apparaisse en 1562 dans le tableau de Bruegel l’Ancien intitulé “Le triomphe de la Mort” (voir ci-après, tout en bas du tableau, à droite).

A l’époque, on ne disait pas encore “backgammon”, nulle part; ce mot n’apparaît qu’au milieu du dix-septième siècle; jusque-là, les Anglais eux-mêmes connaissaient ce jeu, comme le reste du monde, sous le nom de “tables”.

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Les mots voyageurs – 9 – Bagdad

J’ai failli placer en tête de cette chronique le mot “baldaquin”, qui trouve son origine à Bagdad; mais j’ai changé d’avis, c’est à la ville elle-même que je m’intéresse, et son nom, qui nous est aujourd’hui si familier, porte une longue histoire qui va bien au-delà d’un terme à usage limité tel que “baldaquin”.

Ce dernier mot n’est qu’un vestige d’une époque révolue, une émouvante relique littéraire. Il persiste dans de nombreuses langues – baldachin en anglais et en allemand, baldaquino en espagnol et en portuguais, baldakin en suédois, baldakiini en finnois, etc. -, mais ces diverses formes ont toutes le même “ancêtre”, l’italien baldacchino, qui désignait à l’origine la soie importée de Baldacco, c’est-à-dire de Bagdad.

Cette vieille prononciation du nom de la ville ne surprend pas outre mesure le fils d’Arabe que je suis. Je possède dans ma bibliothèque un ouvrage du treizième siècle intitulé “Mo’jam al-bildân”, “le Dictionnaire des pays”, une encyclopédie géographique achevée en 1223, soit trente-cinq ans avant la chute de la ville aux mains du chef mongol Houlagou, et dont l’auteur est un érudit du nom de Yakout1.

A l’article Bagdad, le “Dictionnaire” de Yakout ne donne pas moins de sept prononciations différentes de ce nom. L’une d’elles a ravivé en moi un souvenir d’enfance. Mon père, qui connaissait remarquablement la poésie classique arabe, m’avait cité un jour un vers où l’on vantait la beauté de Boghdân. Il m’avait expliqué à cette occasion que c’était là une appellation littéraire de Bagdad, qu’il y en avait d’autres, et que cela s’explique par le fait que, ce mot n’étant pas d’origine arabe, chacun le prononçait à sa manière.

Yakout confirme d’ailleurs que le nom de la ville est d’origine persane. La chose est établie, même si l’étymologie exacte est encore discutée – comme le sont, forcément, toutes les étymologies, c’est la loi du genre. L’hypothèse la plus plausible, cependant, c’est que “bagh” ou “bogh” viendrait d’un radical signifiant “dieu”; et que “dad” viendrait d’un verbe signifiant “donner”. Le nom de la capitale irakienne signifierait donc : “don de Dieu”.

Le persan étant une langue indo-européenne, on ne s’étonnera pas de la similitude avec des noms slaves tels que “Bogdan”, qui a une signification similaire. Cette même idée de “don-de-Dieu” se retrouve d’ailleurs dans divers noms de personnes d’origine latine, comme Déodat, Donnedieu ou Dieudonné; ou d’origine grecque, comme Théodore ou, pour une femme, Dorothée. L’équivalent en arabe est “Atallah”, et en hébreu “Yonathan”.

Les Arabes, les Perses, les Grecs, les Assyriens

Pour en revenir à la métropole irakienne, les variations que l’on observait autrefois sur la prononciation comme sur l’orthographe de son nom pourraient également s’expliquer par le fait que Bagdad était simplement une appellation usuelle, et que le nom officiel de la ville était différent. Lorsque le calife al-Mansour l’a fondée au huitème siècle pour en faire la capitale de l’Empire abbasside, il l’avait appelée “Madinat as-Salam”, “La Cité de la Paix”; on l’appelait aussi, en son honneur, “Madinat al-Mansour”; ou, en raison de sa forme arrondie, “al-Zaoura’”, “l’Oblique”.

Ces noms étaient d’ailleurs venus s’ajouter à bien d’autres, car le calife n’avait pas bâti sa capitale en un lieu sans histoire. Sur le même site, ou dans les environs, se trouvaient d’autres cités prestigieuses dont le nom est aujourd’hui oublié, mais qui avaient eu leur moment de gloire, et dont le souvenir subsiste parfois d’une étrange manière. Il y avait notamment Séleucie, métropole grecque fondée par un lieutenant d’Alexandre le grand; et  sa jumelle Ctésiphon, métropole perse, qui fut, jusqu’à la conquête arabe au septième siècle, la capitale des shahs sassanides.

Les deux noms sont restés associés, et l’on trouve fréquemment dans les textes anciens la grande cité mésopotamienne désignée comme “Séleucie-Ctésiphon”. C’est là que fut fondée l’une des plus anciennes Églises chrétiennes, celle des Assyriens, que l’on appela longtemps “Église nestorienne” du nom de l’évêque Nestorius, condamné par Rome comme hérétique. Une branche mal-aimée du christianisme, et qui a pourtant eu un itinéraire lumineux.

Cette Église subsiste encore, toujours malmenée par l’Histoire, toujours ballotée entre Orient et Occident, toujours persécutée, et toujours méconnue… Depuis longtemps le siège de son patriarcat a dû quitter sa résidence originelle sur les bords du Tigre, mais les textes ecclésiastiques portent toujours le nom double des métropoles jumelles.

Il est émouvant de lire sur un document moderne qu’il fut “rédigé le 15 août 1997 à Séleucie-Ctésiphon”. Une appellation purement symbolique, bien entendu, vu que la cité que désigne ce nom antique, celle où réside aujourd’hui le patriarche de l’Église assyrienne, n’est autre que… Chicago.

  1. Sa biographie précise qu’il s’appelait Yakout al-Hamaoui al-Roumi al-Baghdadi – et qu’il venait donc  à la fois de la ville syrienne de Hama, du pays des Grecs, et de Bagdad. []

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Honte aux uns, honte aux autres

Quelque chose m’échappe dans l’histoire d’al-Megrahi, le fonctionnaire libyen qui vient d’être libéré en Écosse.

S’il est coupable d’un crime aussi atroce que l’attentat de Lockerbie, c’est-à-dire la destruction par bombe d’un avion civil, causant la mort de 270 personnes, pourquoi l’a-t-on libéré après seulement dix ans de détention?

Et s’il est innocent, pourquoi s’étonne-t-on de le voir reçu avec des fleurs à son retour chez lui?

Je ne voudrais pas spéculer sur sa culpabilité ou sur son innocence, mais une chose est absolument certaine: si cet homme a commis l’acte abominable dont on l’a accusé, il ne l’a pas fait pour son propre compte, mais pour le compte de ses chefs. C’est là une évidence que personne ne peut contester. Or, ces chefs, on ne se gêne plus pour les recevoir avec les honneurs, et en se pliant à tous leurs caprices. On ne se gêne plus pour prendre des photos avec eux, ni pour signer des contrats juteux. Mais si eux-mêmes sont pris en photo avec le lampiste qui a payé pour eux, nous sommes censés nous indigner.

Beaucoup de ceux qui connaissent le dossier de près – notamment parmi les parents des victimes – sont persuadés que le procès a été manipulé de manière honteuse, que le fonctionnaire libyen n’était pas coupable, et qu’on s’est servi de lui comme d’un bouc émissaire pour protéger les vrais responsables – libyens ou autres. C’est d’ailleurs ce que sous-entend le secrétaire écossais à la Justice, Kenny MacAskill, en prenant la décision de libérer al-Megrahi “par compassion”. Car même si l’homme est atteint d’une maladie incurable ne lui laissant que peu de temps à vivre, on aurait pu le soigner consciencieusement dans un hôpital britannique, mais jamais on n’aurait dû le laisser rentrer chez lui… à moins que l’on ait de sérieux doutes sur sa culpabilité.

Tout porte à croire qu’on s’est livré, dans cette affaire, à un marchandage sordide, pour obtenir des bénéfices commerciaux,  pétroliers ou politiques – bien des indices pointent dans cette direction. Et dans ce cas, il ne faut pas que les uns et les autres fassent semblant de trôner sur les hauts sommets éthiques. A force de transiger sur les valeurs sous prétexte de “réalisme”, à force d’interpréter les principes selon les convenances du moment, l’Occident finira par perdre toute crédibilité morale; quant à ses adversaires-partenaires de l’autre côté de la Méditerranée, ils n’en ont jamais eu beaucoup…

Je ne sais pas si l’on fera un jour toute la lumière sur l’attentat de Lockerbie; mais quelle que soit la vérité, cette affaire est révélatrice de la faillite morale qui caractérise notre époque. Une faillite dont aucun dirigeant – ni en Occident, ni dans le monde arabe – n’est totalement innocent. Et dont personne ne sortira la tête haute.

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Les mots voyageurs – 8 – Matelas

Ce mot a été emprunté à l’arabe en raison d’un léger malentendu. En ancien français, on disait “materas”, un mot qui proviendrait de l’italien materasso, et que l’on retrouve encore dans l’anglais mattress, l’allemand matratze, le polonais materac, etc. Tous ces mots ont pour origine le mot arabe matrah, dérivé du verbe taraha, qui signifie “jeter à terre”1.

J’ai parlé d’un léger malentendu parce que matrah, à l’origine, ne désignait pas un matelas, ni aucun autre élément de mobilier, mais un lieu. Autrefois, les maisons des gens modestes n’avaient qu’une seule pièce, qui servait de séjour dans la journée, et où l’on passait la nuit. Des matelas fins étaient rangés dans une niche, et lorsque venait le moment de dormir, on les jetait à terre, on les étalait, et chacun s’étendait à la place qui était la sienne.

Dans le parler arabe du Liban, on appelait ce “lit” amovible farsheh. Parfois ce n’était qu’une natte; on l’appelait alors hassireh. L’arabe étant, comme bien d’autres langues, un instrument de précision, sous sa forme dialectale aussi bien que sous sa forme littéraire, le mot matrah désignait très exactement l’endroit où chaque membre de la famille étalait sa literie. Il y a une chanson égyptienne du célèbre Mohammad Abdel-Wahab qui dit: “A l’endroit où le sommeil me vient aux yeux, je dors l’esprit tranquille”. Le premier mot de cette chanson, celui que j’ai traduit par “endroit”, est justement matrah.

Peu à peu, la signification de ce mot s’est étendue. Au Liban, et dans divers autres pays arabes, matrah ne désigne plus seulement l’endroit où l’on se couche. Dans des expressions comme “le lieu où je vais”, “l’endroit où j’ai mal”, “l’emplacement où je me gare”, on emploie matrah; et aussi pour désigner un passage précis d’un livre ou d’un film.

En français, à partir de ce mot, on est allé dans une toute autre direction. Non pas celle d’un lieu, mais celle d’un objet “matelassé”, justement, c’est-à-dire rembourré. Il a donc servi à désigner une grosse liasse de billets, un portefeuille, une fortune. Et aussi, par ailleurs, une épaisseur protectrice qui “fait matelas” – on le dit par exemple de la couche de graisse qui protège l’ours du froid polaire. Cette idée de protection existe aussi dans d’autres langues européennes, par exemple en anglais, où mattress désigne parfois un dispositif artisanal servant à consolider une digue pour en ralentir l’érosion.

Pour ma part, cependant, je reste attaché au sens premier, et j’essaie d’imaginer le moment où, vers l’époque des croisades, des Européens ont découvert pour la première fois le plaisir de dormir confortablement sur un matelas moelleux à la manière des Arabes. Sinon, pourquoi auraient-ils éprouvé le besoin d’emprunter ce mot?

  1. Littéralement, taraha veut dire “il a jeté” plutôt que “jeter”, mais comme cette forme est, pour les verbes arabes, l’équivalent de l’infinitif, il me semble plus adéquat de traduire par “jeter”. []

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Il est indispensable qu’il réussisse!

Le printemps de Washington – 8 -

Chronique du 19 août 09.

Au fil des semaines, j’ai formulé des inquiétudes, des commencements de déception. Mais c’est uniquement parce que l’élection de Barack Obama m’a rempli d’espoir, parce que je voudrais tant qu’il réussisse, et parce qu’il serait désastreux qu’il échoue. Je demeure raisonnablement confiant, même si, autour de moi – ce qui, à l’ère du Web, englobe la planète entière -, les sceptiques se font de plus en plus nombreux.

La principale objection que j’entends régulièrement, et qui me paraît partiellement justifiée – mais aussi, de ce fait, partiellement injustifiée -, pourrait se formuler comme suit: si les États-Unis se sont comportés comme ils l’ont fait sur la scène internationale au cours des dernières années, et même au cours des dernières décennies, ce n’est pas en raison des choix délibérés effectués par tel président ou tel autre, mais parce que leurs intérêts leur ont dicté pareils comportements.

La preuve, nous dit-on, c’est justement que les dirigeants successifs ont adopté, sur de nombreux dossiers, des positions sensiblement équivalentes. Il y aurait donc une sorte de déterminisme qui fait qu’aucun président, aussi bien intentionné qu’il soit, ne peut sortir de la ligne imposée par les intérêts stratégiques de son pays. C’est là une opinion que, dans le monde arabe, on entend à tous les coins de rue. On l’entend d’ailleurs aussi en Amérique latine, comme dans d’autres régions du monde.

Il y a là, de mon point de vue, une part de vérité, indéniablement. Si le géant américain s’est embourbé dans tant de conflits à travers le monde au cours des vingt dernières années, ce n’est pas seulement parce que les présidents Bush père, Clinton, puis Bush fils ont jugé utile de s’en mêler. C’est aussi parce que les États-Unis ne se sentent plus capables de jouer un rôle prédominant dans les affaires de la planète, ni de protéger leurs intérêts, sans un recours continuel à leur puissance armée.

Pourraient-ils changer d’attitude? Cela reste à démontrer – sincèrement, c’est la seule réponse qu’il me semble raisonnable de faire aujourd’hui si l’on veut prendre en compte les réalités objectives sans se laisser enfermer dans le déterminisme. La marge de manoeuvre d’un président américain n’est ni négligeable, ni illimitée. Par exemple: un président qui voudrait diminuer significativement la présence militaire américaine dans le monde entier se heurterait à des oppositions difficilement surmontables; à l’inverse, un président qui aurait jugé inapproprié d’envahir l’Irak aurait parfaitement pu éviter cette guerre.

Ce que je viens de dire s’applique à la plupart des dossiers épineux que Barack Obama a trouvés sur son bureau en arrivant à la Maison Blanche en janvier dernier. L’économie, la santé, le réchauffement global, et les diverses questions internationales – l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Corée du nord, la Birmanie, l’Afrique, le Proche-Orient, etc. Dans ses déclarations, en tant que candidat puis en tant que président, et aussi dans ses écrits antérieurs, Obama manifeste une connaissance approfondie de ces dossiers. On sent qu’il a réfléchi, et qu’il a essayé de trouver des solutions.

Le symbole ne suffit pas

Je reconnais volontiers que j’ai souhaité la victoire d’Obama en premier lieu en raison de la valeur symbolique que représentait l’élection, à la tête de la première puissance mondiale, d’une personne aux origines mêlées, venant des cinq continents à la fois; mais assez vite, à mesure que je l’entendais, que je lisais ce qu’il avait écrit et ce qu’avaient dit ceux qui l’ont bien connu, j’ai surtout été séduit par son intelligence et par son intégrité morale.

Disons les choses franchement: nous n’avons pas été gâtés, ces quarante dernières années, avec les présidents dont l’Amérique s’est dotée; ceux qui étaient intelligents et cultivés étaient cyniques, ou de moralité douteuse, et le monde entier en a subi les conséquences. L’élection d’Obama m’a enthousiasmé, et je continue à penser qu’au niveau des symboles elle constitue un événement historique de portée globale. Mais je serais déçu si cette présidence ne restait dans l’Histoire que pour le symbole.

Déçu est un mot trop faible, et trop personnel. Le monde déréglé où nous vivons a besoin de solutions urgentes et audacieuses si l’on ne veut pas s’enfoncer davantage dans la violence, dans la haine, dans le cynisme généralisé. Et ce serait un désastre que l’homme qui a érigé “l’audace de l’espoir” en doctrine, et en cri de ralliement, manque d’audace et déçoive l’espoir.

Il est trop tôt pour dire si ce sera le cas. A ce stade, j’écoute, j’observe, je soupèse, je réfléchis. Parfois, je me réjouis, parfois je m’impatiente, et parfois je m’inquiète. Sans entrer ici dans les détails de tel ou tel dossier, je voudrais noter deux ou trois sujets d’inquiétude plus généraux, liés au caractère de cette administration, et du président lui-même.

Obama est un homme de consensus, ce qui est une qualité, mais aussi un défaut. Une qualité si l’on entend par là que toutes les sensibilités devraient être prises en compte, que toutes les personnes de bonne volonté devraient être “hissées à bord”. Mais si l’on accorde à trop de gens, y compris à ses propres adversaires, un droit de veto sur ce que l’on fait, on se condamne à la paralysie et au conformisme. Les idées fortes se diluent, jusqu’à devenir mièvres,et sans portée.

Dans un livre que je viens de lire – un ouvrage fort éclairant, écrit à l’invitation d’Obama lui-même, et qui lui est très favorable en dépit de son titre ambigu, Renegade1, le journaliste britannique Richard Wolffe rapporte une conversation qu’il a eue l’année dernière avec le futur président sur la manière dont il entendait gouverner. Obama lui aurait dit, en substance: “Si l’on me confie le navire, mon premier souci sera d’éviter qu’il ne fasse naufrage.”

C’est compréhensible, c’est honorable, mais c’est un peu risqué comme attitude, paradoxalement. Oui, risqué par excès de prudence. Car à partir du moment où les uns et les autres, à l’intérieur comme à l’extérieur, auront compris qu’Obama ne veut pas “passer en force” de peur d’abîmer le navire, ils ne voudront plus du tout le laisser passer. Ni sur la santé, ni sur l’économie, ni sur le Proche-Orient, ni sur l’Afghanistan, ni sur aucun autre dossier.

Il y a tant de gens qui ne se sont jamais résignés à son élection, pour des raisons politiques, raciales, ou autres, et qui voudraient le voir échouer, à tout prix! Il est indispensable de leur donner tort! Il est indispensable – pour l’Amérique, comme pour le reste du monde – qu’Obama réussisse!

  1. Ce mot, qui signifie “renégat”, est en fait le nom de code qu’avaient donné au candidat Obama les agents des services secrets chargés de sa protection au cours de la campagne électorale. []

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Les mots voyageurs – 7 – Franc

Le mot “franc” a tant de significations différentes que je me dois de préciser, dès les premières lignes, que cet article s’intéresse uniquement à son usage monétaire; et même, de manière bien plus restreinte encore, à un “franc” que j’ai connu dans mon enfance, qui a disparu depuis, et pour lequel j’éprouve de la nostalgie. Non pas le franc français, ni le franc belge, que j’ai palpés l’un et l’autre pour la première fois à l’âge de quinze ans, lors de mon premier voyage en Europe, et dont le remplacement par l’euro ne m’attriste guère; mais un franc méconnu, clandestin, qui s’est éteint sans bruit – le franc libanais.

Ce qu’on appelait “franc”, au Liban, et qu’on prononçait “freink”, c’était la pièce de cinq piastres, la plus petite qui fût encore d’usage courant du temps de mon enfance. Pourquoi “franc”? Parce qu’au temps du mandat français au Liban et en Syrie, lorsqu’on créa la monnaie nationale, la livre, sa valeur était de vingt francs; et comme la livre était divisée en 100 piastres, les cinq piastres valaient un franc. Tant que la pièce correspondante était en circulation, on ne l’a jamais appelée autrement que “franc”. Dans certaines régions du pays, on allait même plus loin, puisqu’on appelait la pièce de 10 piastres “deux francs”, et celle de 25 piastres “cinq francs”.

Bien entendu, ces monnaies n’avaient plus aucun rapport avec le franc. Et, de toute manière, les appellations étaient purement dialectales. L’inscription sur les pièces était en deux langues, mais dans aucune il ne s’agissait de “francs”. En français, on donnait la valeur en piastres, et pour l’arabe en “qouroush” ou “ghouroush” – au singulier “qirsh” ou “ghirsh” – un nom de monnaie qui rappelle l’allemand “groschen”, et dont l’origine  remonte à l’italien “grosso” – au pluriel “grossi” – qui désignait autrefois les pièces épaisses.

Avec le passage des siècles, le sens avait dérivé. La “grosse” avait rapetissé, jusqu’à devenir la  pièce de monnaie la plus menue de toutes. Celle que j’ai connue était grise et légère, elle semblait faite en fer blanc. Et un jour, elle  a tout simplement disparu. Non à la suite de quelque réforme monétaire, mais en raison d’un effondrement de sa valeur.

Longtemps la livre libanaise avait été stable; dans ma jeunesse, elles fluctuait au voisinage de 30 cents américains, ce qui veut dire que le “franc” libanais valait autour d’un cent et demi, et il frôlait parfois les deux cents. Mais au milieu des années 1980, la monnaie nationale s’est écroulée; après une chute vertigineuse, elle a pu être stabilisée, mais à un seuil très bas; si notre infortuné “franc” existait encore, il en faudrait aujourd’hui plus de 300 pour acheter un cent à l’effigie d’Abraham Lincoln. Les “francs” et les “piastres” n’ont plus cours au Liban; la plus petite pièce que j’aie eu entre les doigts ces dernières années valait 250 livres, soit cinq mille “francs”.

Victime de la guerre, notre “franc”? Pas vraiment. La dérive avait commencé bien avant. Lorsque j’allais à l’école primaire, c’est-à-dire dans la deuxième moitié des années cinquante, je m’arrêtais parfois chez l’épicier du coin, où la pièce d’un franc m’achetait encore un chewing-gum made in USA ou une petite tablette de chocolat au lait made in Lebanon. Mon père me racontait que lorsqu’il était étudiant, au milieu des années trente, un franc était une somme respectable – à une piastre il achetait son journal, pour une autre piastre il se faisait couper les cheveux, et avec les trois piastres restantes il pouvait déjeuner dans son restaurant habituel…

Lorsque j’ai commencé à travailler au début des années soixante-dix, les pièces de cinq piastres ne se trouvaient plus dans les poches que pour faire l’appoint; on n’achetait plus rien avec. Et lorsqu’on les mentionnait, c’était  presque toujours pour une métaphore, comme dans l’expression “ma byesswa freink“, “ça ne vaut pas un franc”, comme en France on dirait “ça ne vaut pas un clou” – expression méprisante que l’on appliquait parfois à des objets, et parfois même à des personnes.

Cette expression restera, très probablement, bien après qu’aient disparu tous ceux qui, comme moi, ont acheté leur premières confiseries à l’aide du regretté freink.

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Les mots voyageurs – 6 – Égypte

Alors que, dans la plupart des régions du monde, leur pays est connu par des noms qui dérivent du grec Aígyptos, les Égyptiens eux-mêmes le désignent par un tout autre nom: Misr, souvent prononcé Masr.

L’adjectif correspondant est masri - un patronyme répandu dans l’ensemble du monde arabe. Avec de légères variantes, l’appellation de Misr se retrouve en persan, en ourdou, en hindi, en turc, en azéri, en swahili, en malais, en bahasa d’Indonésie; et aussi en hébreu, sous la forme Mitsrayim, mentionnée dans la Genèse, sans doute la plus ancienne appellation sémitique, et dont la traduction littérale semble être “les deux détroits” – peut-être par référence aux deux royaumes de haute et de basse Égypte.

Le mot arabe misr est employé, quant à lui, comme un nom commun, désignant “une contrée”, avec une nuance d’éloignement. Dans le parler égyptien, Masr ne désigne pas seulement le pays, mais également sa capitale; “du Caire à Alexandrie” se dit “min Masr lil-Iskandariyah”; le nom officiel de la métropole, al-Qahira, ne s’utilise qu’à l’écrit, ou dans un contexte plus formel.

Terre rouge, terre noire

Dans l’Égypte pharaonique, on appelait le pays Kemet, “terre noire”, c’est-à-dire fertile, un nom qui s’est perpétué dans la langue copte sous la forme Kîmi, et que les premiers textes grecs avaient repris sous la forme Khemia. Il n’est pas impossible, d’ailleurs, que cette très ancienne appellation grecque de l’Égypte soit à l’origine de cet autre mot voyageur, alchimie, qui a fait un détour remarqué par le monde arabe. J’y reviendrai… Dans la langue des pharaons, le terme “kemet” s’opposait à celui de “deshret”, qui voulait dire littéralement “terre rouge”, et qui désignait le désert.1

Ce sont les Grecs qui ont attribué au pays son nom le plus célèbre, Aígyptos, qui allait être repris dans d’innombrables langues. Ce nom lui-même proviendrait de Hi-ku-Ptah, appellation d’un temple dédié au dieu Ptah dans la ville de Memphis, l’une des plus importantes métropoles de l’Égypte ancienne, dont les ruines se trouvent dans les environs du Caire. Ainsi, le nom de ce temple aurait fini par désigner la ville elle-même, avant de s’étendre au pays tout entier.

A partir des noms de l’Égypte, il y a eu de nombreux dérivés. Les uns justifiés, comme “copte”, les autres pas, tel “gypsy” en anglais, “gitan” en français, ou “gitano” en espagnol, qui désignent les Roms, dont on supposait à tort qu’ils étaient venus des bords du Nil.

Au Liban, le mot misrîye, que l’on utilise presque toujours au pluriel, sous la forme de massâri ou de misriyêt, désigne familièrement l’argent – au sens de “richesse”, ou de “monnaie”. Une appellation qui semble remonter au dix-neuvième siècle, lorsque le pays fut brièvement occupé par les troupes du vice-roi d’Égypte, et que des pièces égyptiennes furent mises en circulation. Pourquoi, de toutes les unités de monnaie que le pays a connues à travers son Histoire, n’a-t-on gardé que le souvenir de ces “égyptiennes”? Je l’ignore…

En Égypte même, pour exprimer cette même idée d’argent, on utilise le mot “flouss”, pluriel de “fels”, une petite unité de  monnaie. Cet emploi  familier de “flouss” se retrouve dans divers autres pays arabes – et aussi, quelquefois, en France, sous la forme argotique de “flouze”, importée du Maghreb au temps des colonies.

  1. Certains avancent que le mot latin desertum pourrait avoir son origine dans le deshret de l’Égypte ancienne. Je le signale à tout hasard, même si je n’ai vu, jusqu’ici, aucune démonstration convaincante. []

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Les mots voyageurs – 5 – Grec

J’ai signalé dans ma dernière chronique que les mots “roumi” et “roum” étaient parfois, au Levant, synonymes de “grec”. J’avais l’intention de fournir quelques précisions supplémentaires, mais j’ai préféré le faire dans une entrée à part, pour ne pas alourdir l’article précédent par de trop longues digressions.

Si le mot “roum” désigne les chrétiens qui suivent le rite grec et, dans les textes à caractère historique, les Byzantins, le terme arabe usuel par lequel on connaît la Grèce est al-Younân, l’adjectif correspondant étant younâni. On retrouve le même nom en persan, en urdu, en hindi, et aussi en chinois mandarin; dans plusieurs pays d’Asie, de l’Azerbaïjan jusqu’à  l’Indonésie, on trouve des appellations voisines. On considère généralement que les Arabes, et probablement aussi tous ces autres peuples d’Orient, ont suivi en cela l’exemple des Turcs, qui appellent la Grèce du nom de Yunanistan, – littéralement: “le pays des Ioniens”.

L’Ionie se trouve pourtant aujourd’hui non pas en Grèce, mais en Turquie, au bord de la mer Egée, autour de la ville d’Izmir, l’ancienne Smyrne. C’est la région d’Asie mineure qui resta le plus longtemps ethniquement grecque, au point qu’à la fin de la Première guerre mondiale, lorsque l’Empire ottoman fut vaincu et qu’on pensa qu’il allait être dépecé, le gouvernement d’Athènes tenta d’annexer l’Ionie. Ataturk s’y opposa par les armes, et l’entreprise téméraire s’acheva sur une tragédie humaine: des massacres, un exode massif, et un gigantesque incendie qui ravagea Izmir en septembre 1922, détruisant la majeure partie de la ville et faisant, selon certaines sources, près de cent mille morts.

L’appellation de Yunanistan, et toutes celles qui en ont dérivé, pourrait donc s’expliquer par le fait que l’Ionie fut l’un des principaux bastions grecs dans une Asie mineure où la population turque commençait à devenir majoritaire.1 Cette région fut, en tout cas, un haut lieu de la civilisation. Elle renferme des lieux qui ont laissé une trace dans l’Histoire, tel Ephèse, Phocée, l’île de Samos, le fleuve Méandre, ou Milet, la ville de Thalès, l’un des grands savants de l’Antiquité.2

Rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que les Turcs, les Arabes, et d’autres peuples d’Orient aient leur propre appellation pour la Grèce et son peuple; en Occident non plus on ne donne pas à ce pays le nom que ses habitants lui donnent.  Ceux-ci l’appellent Elláda ou, dans un contexte historique, Hellás, et se proclament Hellènes, alors que dans la plupart des langues européennes on leur parle, justement, de Grèce et de Grecs, avec de nombreuses variantes.

Cela dit, le cas des Grecs est loin d’être unique. Tant de gens seraient surpris, amusés, et quelquefois horrifiés d’apprendre quels noms on accole à leur peuple ou à leur pays dans d’autres régions du monde.

  1. Mais l’origine pourrait être bien plus ancienne encore, puisque, dans la Bible, le nom de la Grèce est Yavan, ce qui est phonétiquement proche de Younân; mais alors, il faudrait supposer que l’assimilation des Grecs aux Ioniens est bien antérieure aux migrations turques. C’est ce que donne à penser cet article sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia. []
  2. A certaines époques, l’appellation d’Ionie s’est étendue vers la Grèce actuelle, englobant Athènes, l’Attique, et le nord du Péloponnèse. En revanche, les îles ioniennes, comme Corfou, Ithaque, Cythère ou Céphalonie, n’ont rien à voir, semble-t-il, avec cette Ionie-là. C’est juste une homonymie. En grec, leurs noms ne s’écrivent pas de manière identique. []

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Les mots voyageurs – 4 – Roumi

Ce mot a beaucoup voyagé, dans le sillage des légions romaines, et même bien au-delà. Je devrais d’ailleurs dire “ces mots”, car si “roumi” est, en arabe, le singulier de “roum”, les deux mots n’ont pas du tout suivi le même cheminement.

Au Liban, le mot “roum” est de ceux que j’entendais constamment; alors que le mot “roumi” m’était inconnu avant que je le voie appliqué à Tintin dans son aventure “au pays de l’or noir”, ou peut-être était-ce dans “les Cigares du pharaon”… C’est bien plus tard que j’ai découvert le grand poète mystique du treizième siècle qui porte ce même nom de Roumi.

L’origine de cette appellation nous ramène forcément aux Romains. Mais de quels Romains s’agit-il? L’Empire romain que les Arabes et les Turcs ont connu n’était pas celui de Rome, disparu en en l’an 476, mais celui de Constantinople, qui allait survivre un millénaire de plus, jusqu’en 1453. Ce dernier est appelé aujourd’hui “byzantin”, mais c’est là une désignation récente, inconnue avant les temps modernes. Les empereurs d’Orient se sont toujours proclamés “romains”, et c’est ainsi que leurs voisins les ont appelés.

En fait, ils étaient grecs. Ce qui explique que le nom qui, en arabe et dans d’autres langues orientales, les désignait comme “romains”, a fini par signifier “grec”. Je me souviens d’avoir lu dans un journal de Beyrouth un grand titre qui annonçait le mariage de l’ancien roi de Grèce, Constantin; celui-ci était désigné comme le roi des “Roum”. J’avais souri, parce que c’était là une formule vieillotte que plus personne n’employait. Au Liban, le mot “roum” est à présent réservé à l’appellation de deux communautés religieuses chrétiennes: “roum orthodox” désigne les grecs-orthodoxes, et “roum catholik” les grecs-catholiques. Lorsqu’on dit seulement “roum”, ce sont les premiers que l’on désigne. Jamais cependant on n’utilise, dans ce sens, le singulier; interrogé sur son appartenance confessionnelle, un grec-orthodoxe dirait qu’il est “roum”, et non “roumi”. Ce dernier mot n’a pas suivi le même itinéraire.

Mysticisme et bande dessinée

Dans le Maghreb, où l’on a bien connu jadis l’Empire romain d’Occident, puis, dans les temps modernes, la colonisation française, et où l’on n’a jamais eu de communautés locales de rite grec, le mot “roumi” désigne un chrétien européen; et même, dans l’argot militaire, une jeune recrue fraîchement débarquée de la métropole1. Il me semble que c’est de cette appellation que s’est inspiré Hergé lorsqu’il a fait dire aux Arabes d’Egype ou à ceux du “pays de l’or noir” que le jeune reporter à la houppe était “un roumi”.

En réalité, dans  les contrées du Levant comme dans la Péninsule arabique, on l’aurait plutôt appelé “franji” – qui signifie “franc”, et qui est la désignation habituelle d’un Européen. Lorsqu’on y emploie le mot “roumi”, c’est au sens de “grec”, et parfois aussi, paradoxalement, au sens de “turc”. Et c’est justement dans ce dernier sens qu’il faut entendre le nom du poète mystique Jalaleddîn ar-Roumi.

Ce glissement s’explique par le fait que le territoire que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Turquie a longtemps appartenu à l’Empire romain d’Orient. En arabe, on l’appelait “bilad er-roum”, “le pays des Roum”, et ses habitants étaient, de ce fait, les “roum”, singulier “roumi”. Lorsque les migrations turques vers l’Asie mineure ont commencé autour de l’an mille, venues de Chine nous dit l’historien ibn-al-Athir, c’est-à-dire de l’actuelle province du Xinjiang – encore nommée “Turkestan chinois” -, ceux qui s’installèrent en Anatolie, sur le territoire de l’Empire romain d’Orient, furent appelés “roum”. Comme les migrations turques vers ce territoire étaient massives, ce mot avait fini par devenir, en Perse et aussi dans certaines parties de l’Inde, synonyme de “turc”.2

Roumi lui-même n’était pas turc. Né en 1207 à Balkh, au nord de l’actuel Afghanistan, au sein d’une famille de lettrés persans, il avait fui avec les siens devant les hordes de Gengis Khan, et s’était installé au ” pays des roum”, dans la ville de Konya, au centre de l’actuelle Turquie. Il allait y demeurer jusqu’à sa mort, en 1273, et c’est là qu’il allait étudier, écrire, enseigner, obtenant de son vivant un immense prestige qui ne s’est jamais démenti depuis.

Aujourd’hui comme hier, on chante sa poésie, on médite sa sagesse, et plus que tout on vénère son incomparable générosité d’âme, qui lui faisait écrire:

Viens, viens à nous, qui que tu sois,
Vagabond, idolâtre, adorateur du feu,
Viens, même si tu as mille fois trahi tes promesses,
Viens, viens à nous, et reviens encore,
Notre caravane n’est pas celle du désespoir.

  1. Comme nous le rappelle le site du Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, que je visite souvent. []
  2. L’illustration de cet article provient du Musée Historique des Tissus de Lyon. Je l’ai trouvée sur ce site, que je remercie vivement. []

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Les mots voyageurs – 3 – Orange

C’est dans les anciennes chroniques que j’ai découvert le nom que les Arabes donnaient autrefois à ce fruit: al-naranj. Un mot qui illustre mieux qu’un autre le rôle de passeur culturel qu’a joué leur civilisation. Issu de la langue persane, qui l’aurait elle-même emprunté au sanskrit, il désignait à l’origine l’orange amère, introduite en Europe vers le onzième siècle.

Lorsque les navigateurs portugais rapportèrent d’Asie, au quinzième siècle, certaines variétés à saveur douce comme celles que l’on consomme aujourd’hui, les Arabes baptisèrent le nouveau fruit bortoqal, “Portugal”; une appellation que l’on retrouve en turc, en géorgien, en bulgare, et en de nombreuses autres langues… y compris le persan, semble-t-il. Selon certaines sources, le mot usuel de ce fruit en Iran est à présent portoghal, mais mon vieux “Dictionnaire Khayyam” français-persan, qui date d’une cinquantaine d’années, parle encore exclusivement de narang. Il est possible que les deux appellations coexistent, comme en grec, où l’on dit portokali pour l’orange douce et nerantzi pour l’orange amère.

Naranja, laranja, taronja, arancia

La plupart des langues européennes ont gardé l’ancien nom, mais sous des formes différentes: les unes ont gommé le “n” initial; d’autres l’ont maintenu; d’autres encore ont échangé cette consonne contre une autre.

En français, le vieux nom était “norenge”; comme il était souvent précédé de l’article indéfini “une”, qui se termine par un “e” muet, – et que l’on prononçait donc “unnorenge” -, l’un des deux “n” devenait superflu, et il a fini par disparaître. Certains pensent aussi que cette évolution a été facilitée par le fait que le nouveau mot commençait par “or”, une syllabe d’autant plus valorisante que la couleur du fruit mûr évoque un peu celle du métal précieux. L’italien a connu une évolution similaire, passant de “narancia” à “arancia”. Quant au mot anglais, il semble avoir été repris tel quel du français.1

Dans la péninsule ibérique, le castillan a gardé le “n” initial. Dans “una naranja”, les deux “na” étaient distincts, et ils n’ont pas fusionné. Les Portugais disent “laranja”, de même que les Basques; les Galiciens disent “laranxa”- le “l” initial dans ces trois langues étant probablement un souvenir de l’article défini arabe dans “al-naranj”. Mais les Catalans disent “taronja”…

Ailleurs en Europe, le nom de l’orange a emprunté une toute autre piste. Se référant au pays d’origine de ce fruit, les langues germaniques l’appellent “pomme de Chine” – les Allemands “apfelsin”, les Néerlandais “sinaasappel”, les Suédois “apelsin”, etc.2  Le russe a suivi la même voie, avec “apelsin”.3

Il est vrai qu’avant de désigner un fruit précis, les mots “pomme”, “apple”, “apfel”, ont été des termes génériques pour désigner tous les fruits qui n’étaient pas des baies… En français, on dit encore “pomme de terre” ou “pomme de pin”; autrefois, on disait également “pomme d’or” pour la tomate, une idée qui s’est maintenue dans l’italien “pomodoro”. En arabe, les deux appellations existent; dans certains pays, tel le Liban, on parle toujours de pomme d’or, sous la forme “banadoura”; dans d’autres, notamment l’Egypte, on parle de tomate, sous la forme “tamatem”…

Mais je reviendrai sur ces différents termes dans des chroniques à venir.

  1. Consulter sur ce point, comme sur mille autres, l’excellent Online Etymology Dictionary, que je viens de découvrir, et qui est une véritable mine. []
  2. Une provenance que l’on retrouve dans l’appellation scientifique du fruit, “citrus sinicus”. []
  3. Karim m’apprend que dans le parler algérien, l’orange se dit “tchina”, ce qui semble également évoquer son origine chinoise. Origine qui est manifeste dans l’appellation d’une autre variété d’agrumes: la mandarine. []

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Comment ne pas être inquiet?

inside-the-obama-white-house-ngepress.comLe printemps de Washington – 7 -

Chronique du 7 août 09.

Tout ce que je lis dans la presse, par exemple sur la rémunération des traders, en France comme aux États-Unis, et tout ce que me racontent ceux de mes amis qui travaillent dans le secteur bancaire, pointe dans la même direction: on est revenu aux mêmes pratiques, aux mêmes folies, aux mêmes abus, ceux-là même qui ont conduit à la crise actuelle. On distribue des bonus insensés, on pratique les mêmes montages aberrants, avec la même avidité, le même sentiment d’impunité, le même mépris du bien public, la même indécence dans le rapport à l’argent.

Je commence à penser que Paul Krugman a raison, que la nouvelle administration américaine – puisque c’est elle qui est censée donner le ton – n’a pas délivré le message adéquat. Les opérateurs ont observé, pendant quelque temps, pour voir s’ils pouvaient reprendre la farandole, comme avant. Il semble qu’ils soient persuadés à présent que rien ne va changer, et qu’ils ne risquent rien. Forcément, les mêmes personnes sont là – à Wall Street, au Sénat, dans l’Administration… Personne ne semble désireux ou capable d’opérer une rupture.

Je me hâte de dire que, dans un sens, c’est compréhensible. On conçoit bien que le poids des grandes compagnies américaines soit formidable, et qu’aucune administration ne puisse l’ignorer. Je comprends également qu’il soit extrêmement difficile pour un homme politique, fût-il le président des États-Unis d’Amérique, de se mettre à dos Wall Street, de prendre le risque de “casser” la machine de la première puissance économique du monde.

Mais de telles considérations ne me rassurent pas, elles m’inquiètent davantage. Je ne peux que comprendre le dilemme d’Obama; mais je n’en suis que plus inquiet sur ses chances de réussite.1.

Or – je l’ai déjà dit, mais je le répète, et le répèterai encore: il est impératif qu’il réussisse. A l’intérieur – sur le dossier financier, comme sur la sécurité médicale; et à l’extérieur, notamment au Proche-Orient, où il est impératif qu’il fasse la paix entre Palestiniens et Israéliens, et dans l’ensemble des rapports entre l’Occident et le monde musulman, qui risquent de s’enliser dans les étendues d’Afghanistan, du Pakistan, et d’ailleurs; sans même parler du dossier climatique…

Il est encore très tôt, je sais, pour commencer à parler de désillusion. Mais il n’est pas trop tôt pour exprimer des inquiétudes. Y compris sur le mode de fonctionnement de la nouvelle administration. Qui, à l’intérieur, fait preuve d’un certain manque de vision, et à l’extérieur, d’un certain manque de détermination.

  1. Pour ceux qui souhaitent approfondir cette question, je ne puis que recommander le long article de l’économiste James K. Galbraith intitulé No Return to Normal; sa thèse est particulièrement inquiétante, mais bien documentée et magistralement exposée []

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Les mots voyageurs – 2 – Dinde

arcticbronzefairbanks2007Pour moi, la recherche de l’origine des mots est avant tout une conversation. On raconte, on discute, on devise, on s’instruit, on se rapproche les uns des autres. Je parle des personnes, mais également des langues, des peuples, des cultures.

Sans doute y a-t-il dans ce domaine des érudits, des spécialistes, des savants. Je n’en fais pas partie. J’aspire seulement à être un amateur éclairé. J’apprends, je me divertis, je transmets, à la manière des lettrés d’autrefois – mais avec les instruments d’aujourd’hui, qui me permettent de recevoir dans mon cabinet non pas un ou deux amis qui passent dans le voisinage, mais des centaines de personnes qui viennent de partout.

L’animal domestique dont j’ai envie de parler aujourd’hui porte, dans diverses langues, des noms de pays. En français, on l’appelle Dinde, ce qui marque clairement la provenance; Rabelais parlait d’ailleurs, au seizième siècle, de “poulle d’Inde” 1. En anglais, le même animal s’appelle Turkey; au Liban et dans quelques autres pays arabes, le dindon est appelé “dik habash”, coq d’Abyssinie, c’est-à-dire d’Éthiopie, alors qu’en Egypte on l’appelle “dik roumi”, qui veut dire littéralement “coq romain”, mais en réalité “coq grec”.2 Les Grecs eux-mêmes appellent la dinde “gallopoula”, ce qui veut dire “poule française” – “gauloise”. Quant aux Turcs, ils l’appellent tout simplement “hindi”.3

Ce volatile ne vient pourtant ni d’Inde, ni de Turquie, ni d’Éthiopie, mais d’Amérique, d’où Christophe Colomb aurait apporté en Europe les premiers spécimens. En portugais, l’animal est nommé “Peru”. D’ailleurs, dans l’appellation  française, c’est bien entendu de cette fausse “Inde” qu’il s’agit, l’erreur commise par l’explorateur – qui pensait rejoindre l’Inde par l’ouest – n’ayant jamais été complètement corrigée, puisque l’on continue à parler, cinq cents ans plus tard, des “Indiens” d’Amérique.

Il est vrai que l’appellation “Amérique” résulte elle-même d’un malentendu; mais ce sera le thème d’une autre chronique…

  1. Comme nous le rappelle l’excellent Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey, aux éditions Le Robert []
  2. Le mot “roumi” mérite à lui seul un long développement; j’y reviendrai bientôt… []
  3. Pour d’autres exemples des noms de cet animal, il y a une page spéciale sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia []

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Les mots voyageurs – 1 – Alcool

alcools-photo-ziad-maaloufJ’ai, depuis longtemps, une passion pour l’origine des mots, notamment ceux qui franchissent les frontières entre les langues, entre les cultures, et que j’appelle les mots voyageurs.

Il y a, bien sûr, les mots d’origine orientale – arabes, persans, turcs, indiens ou autres – qui ont trouvé leur place dans les langues d’occident; il y a aussi les mots venus d’Occident, et qu’ont adoptés les Arabes, les Turcs, ou les Japonais; mais ceux qui m’intéressent le plus sont ceux qui ont circulé dans les deux sens.

Tel a été, par exemple, le destin du mot “alcool”. Nul ne sera surpris d’apprendre que dans le monde arabe, les boissons alcoolisées se disent « al-couhoul ».  On serait naturellement tenté d’en déduire que c’est ce mot qui a donné « alcohol » en anglais, et en français « alcool ». On aurait tort; tout porte à croire que c’est « al-couhoul » qui a été repris, tout récemment, des langues européennes.
Inutile, en effet, de chercher ce mot dans la littérature arabe classique. Les poètes anciens, comme les modernes, appréciaient ces boissons, et en parlaient souvent en termes extatiques. Mais jamais ils ne les ont appelés « al-couhoul ». Ce que le Coran déconseille ou interdit, et ce qu’il promet à ceux qui accèdent au Paradis, c’est le « khamr », un terme qui désigne aussi bien le vin que l’ensemble des boissons alcoolisées, et qui demeure d’usage courant ; alors que «al-couhoul» appartient surtout au vocabulaire administratif.
Cela dit, il est vrai que le mot « alcool » vient de l’arabe. Mais avec une tout autre signification, et par un long détour. “Al-kohl” désigne à l’origine la poudre d’antimoine qui sert à se farder, un sens qu’il a conservé dans le langage courant, et qui a été repris dans certaines langues occidentales, en français sous les formes “khôl”, “kohl” ou “kohol”, en anglais sous la forme “kohl”. Lorsque les médecins soumettaient cet antimoine à de fortes chaleurs, il produisait un nuage de poudre fine. Le passage direct de l’état solide à l’état gazeux sans passer par l’état liquide est appelé sublimation. Le gaz produit par cette opération fut appelé “alcohol”, un terme qui devint synonyme d’esprit, au sens d’esprit du vin, ou de spiritueux. Peu à peu, vers le seizième siècle, ce mot finit par désigner l’ensemble des boissons produites par distillation, puis l’ensemble des boissons alcoolisées; et c’est avec ce sens – qui n’a plus rien à voir avec le “kohl” initial – que le mot est revenu vers le monde arabe, sans doute au dix-neuvième siècle, pas avant.

Ce n’est là qu’un premier exemple du “va-et-vient” que pratiquent les mots voyageurs. Je me promets d’en évoquer quelques autres dans des chroniques à venir.

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