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Les doutes de Paul Krugman


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Le printemps de Washington – 3 -

Chronique du 18 juillet 09.

Pour qui veut observer avec attention l’Amérique d’Obama, il faut surveiller de nombreux voyants lumineux. Au plan international, la question climatique, la guerre d’Afghanistan, la crise iranienne, les efforts de paix au Proche-Orient, ou la politique africaine ; au plan intérieur, le redressement de l’économie, la réforme du système de santé, etc. La liste est longue, et je ne parlerai pas de tout. Sur les dossiers que je connais un peu, je donnerai à chaque étape mon sentiment, quitte à l’amender en cours de route si la situation changeait, ou si ma propre perception des événements se modifiait. Sur les nombreuses questions que je connais mal, je m’informerai, je donnerai quelquefois des conseils de lecture, mais j’éviterai de me prononcer.

C’est notamment le cas pour l’économie, un sujet délicat, où diverses opinions et divers intérêts s’affrontent, et où je ne me sens nullement en mesure de démêler les fils. De ce fait, je me garderai de donner une appréciation personnelle. Cependant, comme il s’agit d’un dossier majeur, qui affecte l’existence de chacun, qui est le lieu d’une perturbation globale persistante, et sur lequel l’administration de Barack Obama ne peut se permettre d’échouer, il est normal qu’un observateur scrupuleux s’y intéresse de près.

Dans ce domaine, un spécialiste, et pas des moindres puisqu’il s’agit de Paul Krugman, prix Nobel d’économie, exprime des doutes. C’est un “liberal” au sens américain du terme -  qui est, comme chacun sait, à l’inverse du sens français du mot. Il est en faveur d’un rôle significatif pour l’État, afin de contrebalancer l’influence du marché. L’ouvrage emblématique de Krugman s’intitule The Conscience of a Liberal, titre qu’il a repris pour son blog sur le site du New York Times. C’est un livre essentiel, dont devraient s’inspirer tous ceux qui cherchent une voie médiane entre le dirigisme qui a fait faillite, et la croyance idolâtre dans les lois du marché, qui a amplement montré ses limites.

Dans cet ouvrage, Krugman développe, de façon magistrale, plusieurs idées séduisantes, par exemple que la grande réponse américaine à la grande dépression commencée en 1929 a été “la grande compression” – des revenus, s’entend -  qui a fait de la nation américaine une immense classe moyenne. C’est cette Amérique-là, dit-il, qui a pu opérer un sursaut patriotique et éthique lors de la Seconde guerre mondiale, pour défaire le nazisme.

Avec Reagan, on est retourné, dit-il, à l’ère des inégalités, on a peu à peu corrompu le tissu social, démoralisé la nation, dénaturé le patriotisme, et fini par mener d’étranges guerres, comme celles d’Irak, où la plupart des soldats étaient de jeunes immigrés n’ayant pas d’autre motivation que celle d’obtenir un peu plus vite leur nationalité, et où d’innombrables activités étaient sous-traitées à des entrepreneurs privés dont l’unique motivation était de s’enrichir sur le dos de l’armée. Conclusion de l’auteur: la droite américaine a beau faire de la surenchère en matière de patriotisme, accuser ses adversaires d’être  unamerican - “inaméricains” – , les faits démontrent le contraire, à savoir que la droite n’est plus capable de gagner une guerre, et que l’Amérique triomphante, l’Amérique souveraine, c’est l’Amérique égalitaire née du New Deal audacieux mis en place par Franklin D. Roosevelt pour faire face à la grande crise.

Tous les arguments développés depuis trente ans par les conservateurs américains, Krugman les retourne contre eux. Il prône un capitalisme résolument social, non seulement par préoccupation éthique, mais également pour une gestion plus efficace de l’économie, des relations internationales, ainsi que pour le bon fonctionnement des institutions démocratiques.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que Krugman ait fait très tôt la moue quand Barack Obama a présenté son programme pour sortir de la crise. L’économiste l’a trouvé timide, timoré, insuffisant. Il a eu le sentiment que le nouveau président n’avait pas osé aller à l’encontre de l’establishment, à l’encontre de Wall Street.

Qu’Obama se soit montré prudent, extrêmement prudent, et qu’il n’ait pas choisi la voie quelque peu révolutionnaire préconisée par Krugman, c’est un fait indiscutable. A-t-il eu tort d’agir ainsi? Le regrettera-t-il un jour, comme le sous-entend Krugman dans tous ses articles? Difficile à dire… D’un côté, on peut comprendre que le président, fraichement élu, confronté d’emblée à une crise majeure, n’ait pas voulu prendre le risque de chambouler le système. D’un autre côté, il me semble légitime de se demander, comme le fait Krugman, si l’on peut faire face à une crise majeure sans véritable rupture avec les méthodes qui ont conduit au désastre.

Le débat est loin d’être clos, et il est capital. Pour ma part, je continuerai à le suivre de près, et à en rendre compte dans ces pages.

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  1. #1 by Oussama on 18 juillet 2009

    Votre analyse est aussi intéressante que d’habitude. L’histoire récente ne manque pas d’exemples de dirigeants de bonne volonté qui, à l’usure, se sont peu à peu laissé asphyxier les conservateurs et certains groupes d’intérêts.

    Comment ne pas être consterné quand on apprend que les banquiers américaines vendent les meubles et grattent les fonds de tiroirs pour rembourser l’Etat américain? (http://www.lexpansion.com/economie/actualite-entreprise/dix-banques-americaines-autorisees-a-rembourser-l-etat_182857.html) Après que le monde ait frôlé le gouffre en octobre/novembre dernier (et je n’exagère pas), la seule question qui occupe ces messieurs est de trouver un moyen de sauver leurs bonus pour 2009.

    Ces gens-là (pas seulement les banquiers) fréquentent les mêmes universités, les mêmes clubs et les mêmes églises depuis la naissance des Etats-Unis. Bien qu’ils fassent profil bas depuis l’élection d’Obama (lui, le fils d’immigré, le self-made man), ils demeurent une caste puissante. Que Sainte Rita et Saint Jude soient avec Barack…

    PS : ce site n’est pas très bien référencé, pour ne pas dire invisible. Peut-être pourriez-vous rediriger aminmaalouf.org vers celui-ci?

  2. #2 by Patrick Yeu on 19 juillet 2009

    Patrick Yeu :
    Votre billet et le commentaire d’Oussama soulèvent la même question : celle de la marge de manoeuvre des élus, responsables politiques. Sans entrer dans la logique systémique qui nous entraînerait ailleurs pour une même raison, l’hyperspécialisation, force est de constater que le fonctionnement des systèmes institutionnels actuels repose sur une rationalité détachée du réel qui les rend peu raisonnables et, surtout, par nature, humainement irresponsables.
    On peut comprendre, dès lors, le succès de Barack Obama. On peut s’inquiéter, comme vous le faites, de ses chances de succès. Mais, au-delà même de ce contexte où la vraie question est de parvenir à domestiquer la bureaucratie mondiale (parce qu’elle ne pèse pas seulement sur la “gouvernance” – ce qui montre bien l’obsolescence du pouvoir politique – étatsunienne), la question de savoir quel monde Obama veut pour son pays d’abord et le reste du monde de facto, ensuite, demeure entière.
    Il me semble que la réponse à cette question changerait fondamentalement la donne concernant la perception de ce qui ne peut apparaître pour l’instant, comme vous le soulignez à juste raison, que comme un “printemps” qui, plus est, incertain.
    La politique est par nature stratégique. C’est dire qu’elle nécessite une vision, une perspective, et que le succès politique est lié, justement, à la capacité de cette vision à, d’une part, être partagée par le plus grand nombre, et, surtout, à inspirer l’action individuelle du plus grand nombre pas seulement à court terme, mais dans une perspective d’avenir là aussi, individuelle, mais aussi collective.
    Pour l’instant, le programme a été appliqué et continue de l’être, avec brio, dans le court terme ce qui ne suffit pas à rendre moins hasardeux, moins précaire, ce printemps-là car, personne ne s’y trompe vraiment, on attend d’Obama qu’il soit l’Hercule de nos temps modernes, qu’il parvienne au bout des sept travaux auxquels l’actualité du monde nous confronte et, surtout, pour ce qui me concerne, qu’il terrasse l’Hydre de Lerne qu’est devenue la bureaucratie (sous toutes ses formes qui englobe dès lors la technocratie).
    Je croise les doigts sans trop y croire. Je pense que les solutions ne sont plus, dorénavant, le fait d’un homme, mais des hommes ; elles ne sont plus le fait de grands idées mais des valeurs – partagées – confrontées à la réalité quotidienne. Cela veut dire qu’il va falloir donner à chacun les moyens de ses responsabilités et le respecter en tant qu’être humain où qu’il soit et qui qu’il soit. C’est dire que cela va prendre du temps parce que la solution relève moins de la disposition technique ou même politique que d’éducation… et que là, les changements se mesurent en termes de générations, c’est-à-dire de dizaines d’année.

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