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…et les égarements de la francophonie


Comme tous les outils, un concept doit être manié avec dextérité, et à bon escient, sinon il endommage plus qu’il ne répare, et peut se révéler dangereux. Mon article précédent aurait pu s’intituler “du bon et du mauvais usage du concept de diversité” – un concept qui m’est précieux, pourtant, et qui revient souvent sous ma plume, vu que j’accorde la plus grande importance à la diversité culturelle, à la diversité linguistique, ainsi qu’à celle des espèces vivantes…

Cet article-ci aurait pu s’intituler, sur le même mode, “du bon et du mauvais usage de la francophonie”. Un concept qui était, à l’origine, dans les années soixante, une excellente trouvaille. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l’ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d’indigènes ; les ancêtres gaulois n’étaient plus exigés à l’entrée. De Brazzaville à Phnom Penh, de Lyon à Montréal, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient “la langue française en partage”, ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l’avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l’avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.
Le glissement sémantique s’est produit par la suite. Je parle de “glissement” parce qu’il n’y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu’on avait constitué un rassemblement global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l’on se mît à parler de littérature francophone et d’auteurs francophones.
Qu’est-ce, après tout, qu’un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L’évidence, n’est-ce pas ? Du moins en théorie… Car le sens s’est aussitôt perverti. Il s’est même carrément inversé. “Francophones”, en France, aurait dû signifier “nous” ; il a fini par signifier “eux”, “les autres”, “les étrangers”, “ceux des anciennes colonies”… En ces temps d’égarement où les identités se raidissent, les vieux réflexes sont revenus.
Peu de gens auraient l’idée d’appeler Flaubert ou Céline “francophones” ; et même des écrivains d’origine étrangère, s’ils ne viennent pas d’un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n’ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des “francophones”…

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

J’ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j’ai découvert, j’aurais honte de l’écrire. Même si je ne faisais qu’énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu’elle représente dans l’histoire des idées et des hommes…
Devrais-je aligner des exemples ? Non, je m’arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de “francophonie” et de “francophone” à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l’habitude de dire “écrivains de langue française”, en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !
En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n’aurait l’idée de distinguer les écrivains espagnols des “hispanophones”, ni les anglais des “anglophones”. Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu’ils soient noirs ou blonds, qu’ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Sydney, de Calcutta ou de Johannesbourg ; et des écrivains de langue espagnole, qu’ils soient andalous, chiliens, colombiens ou guatémaltèques…
Il ne faudrait pas chercher l’explication de ces différences d’approche dans les caractères des peuples, mais dans les réalités de l’Histoire et dans celles de la démographie. Si l’Angleterre est la terre natale de la langue anglaise, ce sont aujourd’hui les États-Unis  qui font office de “métropole”, et l’existence de ces deux pôles – auxquels s’ajoutent quelques autres, de diverses grosseurs – empêche déjà de s’enfermer dans une perspective “britannocentrique”. Il en est de même pour l’espagnol, qui a plus de locuteurs au Mexique ou en Argentine que dans la terre mère; ce qui, là encore, prémunit contre les tentations d’ibérocentrisme.
On pourrait dire que les littératures de langue anglaise ou espagnole ont acquis une perspective mondiale à cause de l’affaiblissement relatif des métropoles par rapport à leurs anciennes dépendances. La France, qui n’a pas connu la même dérive, est demeurée assise au centre de son domaine linguistique, sans éprouver le besoin de se remettre en cause, ni de modifier son regard.
Quelques écrivains se réunissent quelquefois pour dire qu’il est indispensable aujourd’hui de passer d’une perspective littéraire  “hexagonale” à une perspective mondiale ; et qu’il faudrait en finir avec la dichotomie malsaine et maladroite entre “français” et “francophones”. Mais les vieilles habitudes d’expression ont la vie dure…

Ai-je besoin de préciser que les appellations réconciliatrices n’abolissent point la diversité. Il y a bien une littérature indienne de langue anglaise, une littérature australienne, des littératures canadienne, nigériane, sud-africaine, caribéenne, irlandaise, etc. Il en est de même pour la langue française ; on n’écrit pas à Paris comme à Dakar, à Genève, à Liège, à Alger, à Casablanca, à Beyrouth, à Montréal, à Quimper ou à Fort-de-France…

La diversité des voix demeurera, et c’est là, à l’évidence, une grande richesse. Ce qu’il s’agit d’abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries… Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l’ont choisie, un autre lieu d’exil.

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  1. #1 by zouz on 2 juillet 2009

    Bravo!!! C’est très bien dit!

  2. #2 by Baurelyre on 3 juillet 2009

    Piètre idée.
    Quoi, “écrivains de langue française” suffirait à effacer les vanités parisiennes ?
    Mais si l’on y vient encore de loin, à Paris, c’est toujours un peu pour en avoir les vanités en partage.
    Eh bien, en voilà une autre, qui fleure à la lecture de votre papier, Amin Maalouf : la vanité de caste. Ah, Paris !
    Car croira-t-on que la francophonie n’est qu’affaire d’écrivains ? Vous auriez bonne mine avec des postiers et des charcutiers “de langue française”.
    Bien sûr, vous ne connaissez pas de “charcutiers francophones” non plus, seulement des gens qui parlent. Qui causent, qui jactent, qui jabotent. Qui parlent français. Autrement dit qui sont francophones, qu’est-ce que c’est que c’est que cette chicane ?
    Du reste, il serait plus aimable de dire qu’ils sont français, quoi qu’ils puissent être d’autre par ailleurs. Et tous français les gens-de-lettres qui usent de cette langue, libre à eux de protester du contraire dans un autre idiome.
    Et plus aimable que les princes qui gouvernent à Paris se fassent une règle de les tenir pour tels, et une autre de parler français eux-même.
    S’il y a égarement de la francophonie, ce n’est pas sur les quatrième de couverture des format de poche, mais d’avoir été assimilée par ces princes inconséquents à des politiques publiques qu’ils ont égarée sur un bas-côté.
    Une autre histoire, qui mérite plus qu’une fausse querelle.
    B.

  3. #3 by F Gertis on 3 juillet 2009

    Je ne comprends rien au commentaire de Baurelyre. En revanche, je trouve votre papier très clair, Merci Monsieur Maalouf! Et bravo pour vos belles idées

  4. #4 by helenablue on 6 juillet 2009

    Je suis tout à fait sensibilisée et adhérente avec votre carte du monde, si je puis m’exprimer ainsi.
    Il n’y a pas, pardon, il ne devrait pas à mon sens y voir cette différenciation qui me parait bien intellectuelle entre auteurs français et francophones, un lecteur lui a une démarche plus simple, plus émotionnelle, il faut que cela lui parle.
    La langue française est riche de ” diversité ” et couleurs et sensibilités; ce qui en fait sa spécificité et sa teneur aussi.
    Je crois mais je ne suis pas immergée dans le monde des mots et des lettres suffisamment pour en faire une généralité, je crois que l’amour de la langue, le parler commun, l’écrit partageable ouvre des voies, et qu’il y a moyen d’en faire quel que chose. Une vision un tantinet idéaliste, sans doute, la communication passe beaucoup par le langage, les mots sont lourds et légers parfois de sens et d’ouverture.
    La diversité est un cadeau pour peu qu’on en fasse bien l’approche et qu’on en mesure la richesse, cela dépasse le concept, c’est la réalité de tout à chacun, une chance.
    La langue commune en est le meilleur exemple, le meilleur gage.
    Merci à vous pour cette note interpellante et qui ouvre …
    Vos amis ont eu raison de vous éclairer sur l’aspect dépendance d’un blog mais aussi sur sa qualité de transmission et d’ouverture.
    Cela n’enlève en rien tout ce qu’en tant qu’écrivain vous pouvez susciter et provoquer.
    pardonnez moi cette invasion de votre espace, j’apprécie beaucoup vos livres et votre écriture et ici, votre pertinence.
    Merci.

  5. #5 by Coko on 1 septembre 2009

    Bonjour,

    ce n’est pas un commentaire direct à votre article, mais je pars au Liban à la fin du mois, sélectionné pour représenter la France en “chansons” aux Jeux de la Francophonie, et je me connaître à vous, du moins par sites interposés (pour le moment) …
    Vous êtes mon principal guide de voyage et de renseignements (pour ce voyage).

    En ce qui concerne la chanson, on parle en effet de plus en plus de “chanson francophone”, merci Jacques Brel et Félix Leclerc, en ayant une carrière en France, d’avoir imposé que le terme “français” soit élargi …

    Bref, mon premier album sort en octobre, et si vous désirez le recevoir, je me ferai un honneur de vous l’envoyer.

    Cordialement,
    Corentin COKO

  6. #6 by Venus Flore on 14 octobre 2009

    En effet, la caste littéraire française devrait faire preuve d’un peu plus d’humilité et s’inspirer de la sphère anglophone. Arundhati Roy a bien été récompensée par un Booker Prize et Rawi Hage a reçu le prix de l’Impac Dublin Literary Award, sans qu’ils soient étiquetés “écrivains anglophones”.

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