Archive pour juillet 2009

Ce que devient l’initiative d’Obama. Deux hypothèses…

Le printemps de Washington – 6 -

Chronique du 29 juillet 09.

C’est un véritable carrousel diplomatique que les États-Unis exécutent au Proche-Orient depuis quelques jours. Je l’observe, j’écoute les nombreuses déclarations, je lis les commentaires, et je m’efforce de comprendre ce qui se passe réellement.

Est-on en train de mettre en place la solution ébauchée par le président Obama lors de son discours à l’Université du Caire le 4 juin dernier, à savoir une paix régionale “compréhensive”, à laquelle tous les pays et tous les peuples seraient associés, qui prendrait en compte les préoccupations et les revendications de chacun, et dont la pierre angulaire serait la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël?

Ou bien est-on en train de revenir à une approche traditionnelle du conflit, c’est-à-dire à un long processus de négociation, où les différents protagonistes seraient invités à se réunir, à bâtir patiemment entre eux une relation de confiance, et où Washington ne jouerait qu’un rôle d’intermédiaire et de facilitateur?

De mon point de vue, seule la première voie pourrait mener à la paix, et je suis persuadé que si elle aboutissait, tous les peuples de la région y trouveraient leur compte, et à terme tout le monde – y compris une bonne partie des hommes politiques intransigeants en Israël, en Palestine et dans l’ensemble du Monde arabe -  oui, même ceux qui, aujourd’hui, s’en méfient, finiraient par s’en féliciter. L’autre voie, en revanche, n’a jamais conduit qu’à des désillusions, à un durcissement dans tous les camps, et à un regain de violence.

Ayant annoncé ainsi sans ambiguïté mes préférences, je m’empresse d’ajouter qu’à l’instant où j’écris ces lignes, je ne suis pas encore en mesure de dire dans quelle voie se dirige la diplomatie américaine qui s’active. Les deux hypothèses sont plausibles, et je ne sais pas encore laquelle va se vérifier. A certains moments, je me dis que l’initiative d’Obama piétine; à d’autres moments, je me dis qu’elle est en train de se mettre en place.

La logique du blog

Si je ne tenais pas ce journal en ligne, j’aurais attendu d’être fixé avant de prononcer mon verdict. L’intérêt de la démarche que j’ai entamée, c’est justement de permettre à l’observateur concerné que je suis de communiquer à chaque étape son sentiment, et même de dévoiler sa manière de s’informer, d’analyser, de réfléchir, d’évaluer. Dévoiler aux autres, mais aussi à soi-même, parce qu’en s’obligeant à écrire, à formuler, on prend conscience de certaines choses qui seraient restées confuses.

Puisque j’ai ouvert cette parenthèse, je vais la garder ouverte quelques instants de plus; pour dire que, lorsque j’essaie de m’informer, de comprendre, je garde constamment à l’esprit deux règles d’or. La première, c’est que nous sommes à l’ère de la communication, et que les propos des responsables doivent être considérés non comme une expression de la réalité, mais comme une formulation de ce qu’ils ont décidé de communiquer. La seconde, c’est que nous sommes aussi, paradoxalement – et fort heureusement! – à l’ère de la transparence, vu que tout ce qu’on aimerait savoir, et tout ce que les uns et les autres aimeraient cacher, est dévoilé quelque part sur la Toile. Il faut simplement savoir chercher, et surtout savoir évaluer, savoir faire le tri entre les propos qui éclairent la réalité, et ceux qui la brouillent ou qui l’obscurcissent, volontairement ou pas.

Mais je referme la parenthèse pour revenir à mon interrogation de départ: l’activité diplomatique américaine au Proche-Orient signifie-t-elle que l’initiative d’Obama se met soigneusement en place, ou bien qu’elle est déjà remise en cause, pour ne pas dire abandonnée?

Ce qui semble accréditer la première hypothèse, c’est que les responsables américains qui se rendent dans la région sont précisément ceux dont la contribution serait essentielle si l’on était en train de rédiger un traité de paix. Celui-ci devrait comporter la création d’un État palestinien sur des territoires dont Israël se retirerait; des dispositions de sécurité pour que les Israéliens ne perçoivent pas ce retrait comme une menace pour leur sécurité; une normalisation des relations entre Israël et ses voisins; et très certainement aussi un très important fond de développement et de compensation – financé par les Américains, les Européens, les Japonais, les Chinois, ainsi que les pays du pétrole – afin d’encourager les Palestiniens comme les Israéliens à s’engager résolument dans la voie de la paix.

La principale caractéristique des visiteurs américains, c’est qu’ils sont habilités à fournir des assurances sur l’aspect militaire et sécuritaire d’un éventuel accord. Il y a là, en effet, le secrétaire à la défense Robert Gates; le général James L. Jones, conseiller du président Obama à la sécurité nationale; l’ambassadeur Dennis Ross, qui a la haute main sur le Proche-Orient au sein du Conseil de Sécurité nationale; en plus de l’ancien sénateur George Mitchell, envoyé spécial du président dans la région, et qui a pour mission de gérer les contact avec les différents protagonistes. Une incontestable mobilisation, dont on est en droit d’attendre des résultats significatifs.

N’est-ce pas encourageant? Si, dans une certaine mesure. Mais pas encore suffisamment, à mes yeux, pour écarter la seconde hypothèse, celle d’un piétinement, et d’un possible déraillement du processus. Je suis persuadé que rien n’avancera si on ne rassure pas Israël; encore faut-il que les mesures prises pour le rassurer ne rendent pas la paix “insignable” pour les dirigeants palestiniens, comme pour le reste du monde arabe.

Je vais être plus précis: tout ce qui concerne le rapport de forces militaire ne m’inquiète pas. L’opinion arabe sera sans doute choquée d’entendre que la future Palestine sera dépourvue d’armée. Mais, quand on y réfléchit, il serait illusoire d’imaginer que la protection de ce jeune État sera assurée par sa propre armée; sa seule véritable protection sera dans les garanties internationales; et plutôt que de s’engager dans une course aux armements qui le ruinerait, il devrait prendre exemple sur le Japon de l’après-guerre et aspirer à la réussite économique à l’abri de ses frontières garanties.

En revanche, si la mosquée d’al-Aqsa, par exemple, demeurait sous administration israélienne, ce ne serait même pas la peine de signer un traité de paix, parce que les mouvements militants continueraient à mobiliser autour de cette question, du Maghreb jusqu’à l’Indonésie, pendant les cent prochaines années.

En d’autres termes, tout ce qui relève authentiquement des préoccupations de sécurité peut trouver sa place dans un accord; tout ce qui touche au territoire et aux symboles doit être manié avec d’infinies précautions.

Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le projet d’accord à la suite de toutes les tractations en cours. En toute sincérité, je m’interdis de faire des procès d’intention à qui que ce soit. J’observe, j’écoute, j’évalue; je continue à espérer, mais je demeure prudent.

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Je confesse une certaine impatience…

Le printemps de Washington – 5 -

Chronique du 26 juillet 09.

J’avais écouté, puis lu attentivement, le discours du président Obama à l’Université du Caire, le 4 juin dernier. Il m’était apparu comme un discours fondateur. Fondateur d’une solution durable au Proche-Orient, et fondateur d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabo-musulman; ce qui va de pair. Je l’avais écrit, et je continue à le penser. Mais je confesse, en la matière, une certaine impatience. Je ne vois pas se dessiner une approche nouvelle des négociations de paix; j’ai plutôt l’impression que l’on revient aux pratiques diplomatiques habituelles, celle qui n’ont servi jusqu’ici qu’à perpétuer le conflit.

On va me rétorquer, bien sûr, qu’un conflit qui dure depuis plusieurs décennies ne se règle pas en quelques semaines. C’est vrai, en apparence. Mais en apparence seulement. Comme lorsqu’on dit qu’avec un petit pas, un autre petit pas, et encore un autre, on s’approche forcément de la paix. Cela paraît logique, évident, mais c’est une fausse évidence.

Dans un conflit de ce genre, où les populations éprouvent une profonde méfiance les unes envers les autres, il est indispensable de proposer une solution globale, pour que chaque peuple sache exactement où il va; sinon on ouvre la voie aux surenchères, qui favorisent les factions les plus dures. C’est ce qui s’est constamment produit au Proche-Orient au cours des dernières décennies. On a multiplié les initiatives, les conférences, les plans, les feuilles de route, on s’est égaré dans des palabres interminables, et dans les deux camps les éléments les plus intransigeants ont gagné.

Dans son discours à l’Université du Caire, Obama montrait qu’il avait conscience de cette réalité, et qu’il n’allait pas se laisser entraîner vers les sables mouvants. Il laissait entendre qu’il ne se contenterait pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. “Nous ne pouvons pas imposer la paix, disait-il. Mais, en privé, beaucoup de musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai.”

Cette dernière phrase définissait clairement l’approche volontariste que le président envisageait. Il n’a pas appelé les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à “nous” – les États-Unis – d’agir.

Aussitôt, son émissaire George Mitchell s’envolait pour le Proche-Orient, porteur de ce même message: un plan global va être présenté sous peu, nous attendons de tous qu’ils lui fassent bon accueil. La rumeur, à Washington, était que les grandes lignes du plan de paix seraient proposées dès le 15 juin. Six semaines se sont écoulées, au cours desquelles on a commencé à entendre des propos désespérément familiers, sur le fait qu’Israël devrait, pour le moment, geler la colonisation, et qu’en échange les pays arabes devraient accorder à la compagnie El-Al le droit de survoler leur territoire… Dans le jargon de Washington, on appelle cela “confidence building measures”, des mesures pour bâtir la confiance; à mes yeux, je les appellerais plutôt “momentum breaking measures”, des mesures dont le seul résultat serait de briser l’élan.

J’espère me tromper, j’espère que c’est mon impatience qui parle, mais j’ai l’impression que l’élan s’est effectivement affaibli, ramolli. Hier, l’émissaire Mitchell est revenu au Proche-Orient pour une nouvelle tournée. J’ai écouté attentivement ses déclarations à Damas. Il cherche à donner l’impression que la détermination de son président est toujours intacte. Mais il manque à ses propos le sens de l’urgence, et j’ai le sentiment qu’il cherche à convaincre ses interlocuteurs d’une chose dont lui même commence à douter…

Une fois encore, j’espère me tromper. J’espère avoir l’occasion de faire bientôt dans ce blog, dans ces chroniques consacrées au “printemps de Washington”, un mea culpa humble et fervent. J’espère avoir l’occasion de dire que cette baisse de régime était due aux événements d’Iran, ou à la nécessité de préparer un plan de paix adéquat, ou à d’autres facteurs, mais que la nouvelle administration reste manifestement décidée à mettre fin une fois pour toutes à ce conflit. Lequel, sous des dehors de conflit local, est devenu en réalité un conflit planétaire. L’un des plus toxiques et des plus meurtriers.

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Du temps de Sherlock Holmes

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Le printemps de Washington – 4 -

Chronique du 21 juillet 09.

Je commencerai mon article de ce jour par une réminiscence littéraire. Il s’agit de la toute première aventure de Sherlock Holmes, intitulée en anglais A Study in Scarlet, et en français Une étude en rouge. C’est là que le narrateur, le Docteur Watson, rencontre pour la première fois le célèbre détective. Celui-ci cherche un colocataire, et un intermédiaire les réunit.

“- Le docteur Watson, M. Sherlock Holmes, dit Stamford en nous présentant.

- Comment allez-vous? dit-il, en me serrant cordialement la main avec une force dont je ne l’aurais guère cru capable. Vous avez été en Afghanistan, je vois.

- Comment diable savez-vous cela?”

Holmes se contenta de rire, et c’est seulement le lendemain qu’il finit par expliquer comment il avait pu deviner. Après avoir énuméré une longue suite de déductions, il aboutit à cette conclusion imparable:

“- Dans quelle partie des tropiques un major de l’armée anglaise peut-il avoir subi tant de privations, et avoir été blessé au bras? Evidemment en Afghanistan.”

Dès le premier paragraphe du roman, Watson nous avait appris qu’il s’était rendu aux Indes en 1878, en tant que médecin militaire; mais qu’au moment où il s’apprêtait à rejoindre son régiment, “la seconde guerre afghane avait éclaté”. Il s’était retrouvé du côté de Kandahar. Sain et sauf. “Mais je serais tombé entre les mains des Ghazis assassins, sans le courage et le dévouement dont fit preuve mon ordonnance, Murray…”

Le livre parut en 1887, et je suppose que les lecteurs de Sir Arthur Conan Doyle savaient ce qu’était “la seconde guerre d’Afghanistan”. Pour ma part, je dois avouer que j’ai perdu un peu le fil. Même si je me limitais à celles qui se sont produites de mon temps, je ne sais plus à laquelle nous sommes. La quatrième? La cinquième?

Cela pour dire que lorsque le président Obama annonça qu’il retirerait ses troupes d’Irak, mais qu’il renforcerait son contingent en Afghanistan, je n’étais pas rassuré quant à la sagesse de cette décision. Bien entendu, il fallait se retirer d’Irak; il n’aurait jamais fallu y aller; et, une fois que les États-Unis l’avaient occupé, il ne fallait surtout pas qu’ils s’y comportent comme ils l’ont fait. Je ne suis pas sûr que les choses vont s’arranger complètement après le départ définitif des Américains; mais je suis sûr, en revanche, que leur présence militaire prolongée dans ce pays n’arrangerait rien.

Ayant précisé cela, je me dois d’ajouter une observation que les historiens du Moyen-Orient pourraient difficilement contester: l’Irak n’est pas – c’est le moins qu’on puisse dire – un pays de guérilla armée. Il a fallu que les Américains accumulent les fautes, les bavures, les maladresses, pour se retrouver avec une telle guerre sur les bras, dans un environnement physique et humain aussi peu propice.

L’Afghanistan, c’est une tout autre paire de manches. C’est LE pays des guérillas armées interminables, comme l’ont appris à leurs dépens les Britanniques, les Soviétiques, et bien d’autres puissances imprudentes. Et même si le président américain souhaite mener sa campagne autrement, qu’il demande à ses troupes d’être à l’écoute des populations, qu’il promet de réformer les prisons, le pari est extrêmement risqué.

Pour que les Afghans – et les peuples musulmans en général – en arrivent à accepter une opération militaire américaine sur leur sol, il faudrait que la réconciliation historique prônée par Obama se soit déjà concrétisée par des résultats tangibles. Ce qui n’est certainement pas le cas à ce jour. On est au tout début d’un long chemin semé d’embûches, et il est hasardeux de se comporter comme si l’on était déjà arrivé à bon port.

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La porte de mon bureau restera… entrouverte

Un bureau mal rangéDes amis m’ont dit – les uns par écrit, les autres de vive voix -, que ce blog devrait être plus visible, et “mieux référencé”. A terme, oui, certainement; mais ce n’est pas ce que je souhaite dans l’immédiat. Mon premier article s’intitulait : “le blog, une liberté, une servitude” parce qu’avec ce merveilleux instrument, comme avec tout ce que la modernité nous apporte, les deux voies existent,et c’est seulement à l’usage que l’on découvre si l’on s’est engagé dans l’une ou dans l’autre.

Ceux qui me connaissent savent que j’écris dans le calme, la solitude, la sérénité, et que je m’éloigne autant que possible du brouhaha du monde. De ce fait, un blog est pour moi une expérience paradoxale. S’il devait envahir ma vie, empiéter sur le roman que je suis en train d’écrire, je n’aurais pas d’autre choix que de m’enfuir en courant. Mais ce n’est pas ce que j’ai l’intention de faire. Il suffit de voir le rythme auquel j’écris pour comprendre que l’expérience me plaît. Et que j’entends la poursuivre.

Parce qu’elle correspond à un besoin. Un besoin précis, que je cerne de mieux en mieux: ce que je voudrais faire, c’est entrouvrir la porte de mon cabinet de travail. Oui, entrouvrir, pour que des amis, en passant à côté, jettent un coup d’oeil, me fassent un petit signe discret, parcourent du regard quelques feuilles que j’aurais laissées là à leur intention, puis continuent leur chemin en se promettant de repasser plus tard.

Ne pas garder ma porte hermétiquement close, donc; mais ne pas m’installer non plus sur la place publique, portes et fenêtres ouvertes à tous les vents, mes papiers voletant dans tous les sens.

N’est-ce pas illusoire? N’y a-t-il pas une logique inhérente à “la Toile”,  et à laquelle nul ne peut échapper? Je ne le crois pas. Ce blog sera ce que j’en ferai, et ce que mes visiteurs m’aideront à en faire. Je souhaite que ce soit un espace de réflexion sur le monde à la fois fascinant et inquiétant où nous vivons, – par exemple sur “le printemps de Washington” – et je m’emploierai à en faire très précisément cela.

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Les doutes de Paul Krugman

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Le printemps de Washington – 3 -

Chronique du 18 juillet 09.

Pour qui veut observer avec attention l’Amérique d’Obama, il faut surveiller de nombreux voyants lumineux. Au plan international, la question climatique, la guerre d’Afghanistan, la crise iranienne, les efforts de paix au Proche-Orient, ou la politique africaine ; au plan intérieur, le redressement de l’économie, la réforme du système de santé, etc. La liste est longue, et je ne parlerai pas de tout. Sur les dossiers que je connais un peu, je donnerai à chaque étape mon sentiment, quitte à l’amender en cours de route si la situation changeait, ou si ma propre perception des événements se modifiait. Sur les nombreuses questions que je connais mal, je m’informerai, je donnerai quelquefois des conseils de lecture, mais j’éviterai de me prononcer.

C’est notamment le cas pour l’économie, un sujet délicat, où diverses opinions et divers intérêts s’affrontent, et où je ne me sens nullement en mesure de démêler les fils. De ce fait, je me garderai de donner une appréciation personnelle. Cependant, comme il s’agit d’un dossier majeur, qui affecte l’existence de chacun, qui est le lieu d’une perturbation globale persistante, et sur lequel l’administration de Barack Obama ne peut se permettre d’échouer, il est normal qu’un observateur scrupuleux s’y intéresse de près.

Dans ce domaine, un spécialiste, et pas des moindres puisqu’il s’agit de Paul Krugman, prix Nobel d’économie, exprime des doutes. C’est un “liberal” au sens américain du terme -  qui est, comme chacun sait, à l’inverse du sens français du mot. Il est en faveur d’un rôle significatif pour l’État, afin de contrebalancer l’influence du marché. L’ouvrage emblématique de Krugman s’intitule The Conscience of a Liberal, titre qu’il a repris pour son blog sur le site du New York Times. C’est un livre essentiel, dont devraient s’inspirer tous ceux qui cherchent une voie médiane entre le dirigisme qui a fait faillite, et la croyance idolâtre dans les lois du marché, qui a amplement montré ses limites.

Dans cet ouvrage, Krugman développe, de façon magistrale, plusieurs idées séduisantes, par exemple que la grande réponse américaine à la grande dépression commencée en 1929 a été “la grande compression” – des revenus, s’entend -  qui a fait de la nation américaine une immense classe moyenne. C’est cette Amérique-là, dit-il, qui a pu opérer un sursaut patriotique et éthique lors de la Seconde guerre mondiale, pour défaire le nazisme.

Avec Reagan, on est retourné, dit-il, à l’ère des inégalités, on a peu à peu corrompu le tissu social, démoralisé la nation, dénaturé le patriotisme, et fini par mener d’étranges guerres, comme celles d’Irak, où la plupart des soldats étaient de jeunes immigrés n’ayant pas d’autre motivation que celle d’obtenir un peu plus vite leur nationalité, et où d’innombrables activités étaient sous-traitées à des entrepreneurs privés dont l’unique motivation était de s’enrichir sur le dos de l’armée. Conclusion de l’auteur: la droite américaine a beau faire de la surenchère en matière de patriotisme, accuser ses adversaires d’être  unamerican - “inaméricains” – , les faits démontrent le contraire, à savoir que la droite n’est plus capable de gagner une guerre, et que l’Amérique triomphante, l’Amérique souveraine, c’est l’Amérique égalitaire née du New Deal audacieux mis en place par Franklin D. Roosevelt pour faire face à la grande crise.

Tous les arguments développés depuis trente ans par les conservateurs américains, Krugman les retourne contre eux. Il prône un capitalisme résolument social, non seulement par préoccupation éthique, mais également pour une gestion plus efficace de l’économie, des relations internationales, ainsi que pour le bon fonctionnement des institutions démocratiques.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que Krugman ait fait très tôt la moue quand Barack Obama a présenté son programme pour sortir de la crise. L’économiste l’a trouvé timide, timoré, insuffisant. Il a eu le sentiment que le nouveau président n’avait pas osé aller à l’encontre de l’establishment, à l’encontre de Wall Street.

Qu’Obama se soit montré prudent, extrêmement prudent, et qu’il n’ait pas choisi la voie quelque peu révolutionnaire préconisée par Krugman, c’est un fait indiscutable. A-t-il eu tort d’agir ainsi? Le regrettera-t-il un jour, comme le sous-entend Krugman dans tous ses articles? Difficile à dire… D’un côté, on peut comprendre que le président, fraichement élu, confronté d’emblée à une crise majeure, n’ait pas voulu prendre le risque de chambouler le système. D’un autre côté, il me semble légitime de se demander, comme le fait Krugman, si l’on peut faire face à une crise majeure sans véritable rupture avec les méthodes qui ont conduit au désastre.

Le débat est loin d’être clos, et il est capital. Pour ma part, je continuerai à le suivre de près, et à en rendre compte dans ces pages.

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Un sauveur? Non. Mais un espoir…

Le printemps de Washington – 2 -

Chronique du 17 juillet 09.

Un grand écrivain portugais, Miguel Urbano Rodrigues, me reproche de parler de Barack Obama comme s’il s’agissait d’un sauveur, d’un messie. Cette critique me paraît excessive, même si je reconnais que j’attends beaucoup du président américain, et que j’ai vu dans son élection un événement quelque peu providentiel. Mais ce qualificatif, sous ma plume, est simplement synonyme d’inespéré. Je suis un adepte de la raison, sinon dans les comportements, du moins dans l’analyse. Je m’efforce de comprendre, sans œillères d’aucune sorte, avec lucidité.

Ce que j’ai apprécié chez Obama, le candidat d’abord, le président ensuite, c’est justement qu’il s’adresse à la raison, non à l’instinct, ce qui est une attitude de respect envers ses auditeurs, et aussi, de mon point de vue, la seule attitude honorable dans une démocratie. Lorsqu’on cherche à manipuler son auditoire au lieu de le convaincre, la démocratie se vide de son sens.

C’est d’ailleurs la raison, elle seule, qui me fait attendre d’Obama qu’il réalise de grandes choses. Le monde se porte mal, et c’est en grande partie la faute des États-Unis. C’est la première puissance mondiale, elle joue un rôle déterminant dans tout ce qui se passe sur cette planète, et son comportement au cours des dernières années a souvent aggravé les crises plutôt que d’aider à les résoudre.

Je viens de consacrer un livre à tous ces dérèglements – stratégiques, économiques, intellectuels, éthiques, climatiques… – dont souffre le monde; je suis persuadé que des périls graves nous menacent, et qu’il est urgent de se ressaisir, pour essayer de traverser cette zone de turbulences. Mais je ne veux pas parler ici de mon livre. Dans cet espace de réflexion, je ne m’exprime pas en auteur, je m’exprime simplement en citoyen inquiet. Profondément inquiet, oui, mais qui cherche, avec ferveur, des raisons de garder espoir.

L’avènement d’Obama représente, jusqu’à preuve du contraire, l’une des plus fortes raisons d’espérer. Il y a deux ans encore, je connaissais à peine le nom. Depuis, il a opéré une ascension fulgurante, et pour de bonnes raisons. Il a identifié avec  justesse les problèmes prioritaires, il a expliqué aux États-Unis qu’ils devaient restaurer leur crédibilité morale et modifier leur attitude à l’égard du reste du monde, notamment envers le monde musulman. Et, en dépit des origines africaines de son père – mais peut-être aussi, paradoxalement, grâce à ces origines – il a réussi à se faire élire, devenant, de ce fait, l’homme le plus puissant de la planète. Est-ce déraisonnable d’espérer de lui qu’il modifie le cours des choses, tant en Amérique qu’au plan global?

Les innombrables personnes, jeunes ou moins jeunes, qui l’applaudissent où qu’il aille, voient-elles en lui un messie, ou une rock-star? Je ne le crois pas. Ces personnes ont tout simplement conscience de vivre une époque difficile, périlleuse, et elles voient dans cet homme une raison d’espérer. Parler, à propos de ces jeunes, d’Obamamania, est réducteur, et insultant. Ce que manifestent la plupart d’entre eux, c’est un espoir politique réfléchi, généreux, légitime.

Un espoir que je partage, avec passion, mais aussi avec lucidité. Sous ce titre, “Le printemps de Washington”, j’envisage de tenir une chronique personnelle où je transmettrais, comme dans une “réflexion à voix haute”, mes joies, mes déceptions, mes interrogations. Un printemps que je souhaite durable, fructueux, fondateur, mais que j’observerai sans complaisance. Ma prochaine chronique, que j’ai commencé à préparer, semble devoir porter certaines inquiétudes…

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Le printemps de Washington – 1 -

Chronique du 15 juillet 09.

Ce qui se passe aux États-Unis et dans le reste du monde depuis l’élection de Barack Obama m’apparaît comme un printemps inespéré, survenu à l’issue d’un trop long hiver.

L’expression me hante, suscitant dans mon esprit à la fois l’espoir et l’inquiétude. L’espoir, puisque l’on a, pour la première fois depuis longtemps, un dirigeant mondial qui comprend la nécessité d’une réconciliation historique entre l’Occident et le Monde arabe, et aussi la nécessité, pour les États-Unis, de restaurer leur crédibilité morale.

Mais l’inquiétude aussi, parce que dans cette expression, que l’on a appliquée au cours des dernières décennies à divers événements, dont le printemps de Prague à la fin des années soixante, il y a une idée de fragilité, et même l’idée d’une “éclaircie” passagère, quelque peu contraire à l’implacable logique de l’Histoire, et qui ne manquera pas d’être balayée.

La question, en effet, se pose, de savoir si l’avènement d’Obama apparaîtra dans quelques années comme le commencement d’une nouvelle ère, ou bien comme une brève parenthèse, une ultime tentative pour arrêter le glissement du monde vers l’abîme. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis dans l’incertitude. Mon espoir, c’est qu’il réussisse. Plus qu’un espoir, c’est même une fervente prière. Je n’ose imaginer ce que serait le monde si, par malheur, Obama échouait. Seuls pourraient alors se réjouir et prospérer les tenants des idéologies suicidaires, qui capitalisent sur la haine et les affrontements sans fin,  incapables de concevoir un monde réconcilié.

Mais si je fais confiance à Obama, à sa vision, à son habileté politique, la tâche qu’il est censé accomplir est si herculéenne que la réussite est loin d’être acquise. Bien entendu, il est encore trop tôt pour se prononcer. Le mandat du président a commencé il y a six mois à peine, on est encore au stade où l’on peut enregistrer les promesses sans demander avec insistance ce qui a déjà été accompli. Pour ma part, je vois à ce stade une foule de signes encourageants, mais aussi quelques signes inquiétants…

Aujourd’hui, je me contenterai de ce préambule ; mais je me promets de revenir, dans les jours et les semaines à venir, sur le “printemps de Washington”, et sur les diverses attentes qu’il suscite, les unes déjà un peu comblées, d’autres déjà un peu déçues, la plupart encore en suspens…

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…et les égarements de la francophonie

Comme tous les outils, un concept doit être manié avec dextérité, et à bon escient, sinon il endommage plus qu’il ne répare, et peut se révéler dangereux. Mon article précédent aurait pu s’intituler “du bon et du mauvais usage du concept de diversité” – un concept qui m’est précieux, pourtant, et qui revient souvent sous ma plume, vu que j’accorde la plus grande importance à la diversité culturelle, à la diversité linguistique, ainsi qu’à celle des espèces vivantes…

Cet article-ci aurait pu s’intituler, sur le même mode, “du bon et du mauvais usage de la francophonie”. Un concept qui était, à l’origine, dans les années soixante, une excellente trouvaille. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l’ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d’indigènes ; les ancêtres gaulois n’étaient plus exigés à l’entrée. De Brazzaville à Phnom Penh, de Lyon à Montréal, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient “la langue française en partage”, ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l’avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l’avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.
Le glissement sémantique s’est produit par la suite. Je parle de “glissement” parce qu’il n’y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu’on avait constitué un rassemblement global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l’on se mît à parler de littérature francophone et d’auteurs francophones.
Qu’est-ce, après tout, qu’un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L’évidence, n’est-ce pas ? Du moins en théorie… Car le sens s’est aussitôt perverti. Il s’est même carrément inversé. “Francophones”, en France, aurait dû signifier “nous” ; il a fini par signifier “eux”, “les autres”, “les étrangers”, “ceux des anciennes colonies”… En ces temps d’égarement où les identités se raidissent, les vieux réflexes sont revenus.
Peu de gens auraient l’idée d’appeler Flaubert ou Céline “francophones” ; et même des écrivains d’origine étrangère, s’ils ne viennent pas d’un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n’ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des “francophones”…

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

Wilhelm-Apolinary Kostrowicki dit Guillaume Apollinaire

J’ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j’ai découvert, j’aurais honte de l’écrire. Même si je ne faisais qu’énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu’elle représente dans l’histoire des idées et des hommes…
Devrais-je aligner des exemples ? Non, je m’arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de “francophonie” et de “francophone” à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l’habitude de dire “écrivains de langue française”, en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !
En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n’aurait l’idée de distinguer les écrivains espagnols des “hispanophones”, ni les anglais des “anglophones”. Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu’ils soient noirs ou blonds, qu’ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Sydney, de Calcutta ou de Johannesbourg ; et des écrivains de langue espagnole, qu’ils soient andalous, chiliens, colombiens ou guatémaltèques…
Il ne faudrait pas chercher l’explication de ces différences d’approche dans les caractères des peuples, mais dans les réalités de l’Histoire et dans celles de la démographie. Si l’Angleterre est la terre natale de la langue anglaise, ce sont aujourd’hui les États-Unis  qui font office de “métropole”, et l’existence de ces deux pôles – auxquels s’ajoutent quelques autres, de diverses grosseurs – empêche déjà de s’enfermer dans une perspective “britannocentrique”. Il en est de même pour l’espagnol, qui a plus de locuteurs au Mexique ou en Argentine que dans la terre mère; ce qui, là encore, prémunit contre les tentations d’ibérocentrisme.
On pourrait dire que les littératures de langue anglaise ou espagnole ont acquis une perspective mondiale à cause de l’affaiblissement relatif des métropoles par rapport à leurs anciennes dépendances. La France, qui n’a pas connu la même dérive, est demeurée assise au centre de son domaine linguistique, sans éprouver le besoin de se remettre en cause, ni de modifier son regard.
Quelques écrivains se réunissent quelquefois pour dire qu’il est indispensable aujourd’hui de passer d’une perspective littéraire  “hexagonale” à une perspective mondiale ; et qu’il faudrait en finir avec la dichotomie malsaine et maladroite entre “français” et “francophones”. Mais les vieilles habitudes d’expression ont la vie dure…

Ai-je besoin de préciser que les appellations réconciliatrices n’abolissent point la diversité. Il y a bien une littérature indienne de langue anglaise, une littérature australienne, des littératures canadienne, nigériane, sud-africaine, caribéenne, irlandaise, etc. Il en est de même pour la langue française ; on n’écrit pas à Paris comme à Dakar, à Genève, à Liège, à Alger, à Casablanca, à Beyrouth, à Montréal, à Quimper ou à Fort-de-France…

La diversité des voix demeurera, et c’est là, à l’évidence, une grande richesse. Ce qu’il s’agit d’abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries… Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l’ont choisie, un autre lieu d’exil.

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