Souvent me revient à l’esprit une anecdote qui se racontait aux États-Unis du temps de la ségrégation ; celle d’un chauffeur d’autobus qui avait l’habitude de placer les passagers en fonctions de leur couleur, les Blancs à l’avant, les Noirs à l’arrière. Un jour, son patron le prend à part et lui explique que les temps ont changé, et qu’il doit modifier son comportement. Comme l’homme avait manifestement du mal à comprendre, l’autre lui dit : “Tu dois oublier qu’il y a des Noirs et des Blancs. Tu dois faire comme si nous étions tous bleus”. De fait, lorsque le chauffeur reprend son service, il annonce à ses passagers : “Il n’y a plus de Noirs ni de Blancs, nous sommes tous bleus… Les bleus clairs, vous vous mettez à l’avant, et les bleus foncés à l’arrière”.
Les habitudes de pensée ont la vie dure. Quand on cherche à les étouffer sous des appellations neuves, elles refont surface et s’approprient les mots respectables pour exprimer les mêmes idées honteuses. J’y repense quelquefois lorsque j’observe, en France, l’usage qui est fait de certains mots, fort respectables, justement, tels que “diversité”. Plus personne ne peut contester que la société française d’aujourd’hui soit composée d’éléments humains venus de diverses origines, porteurs de diverses appartenances, de diverses cultures. De cela, on s’en doute, je ne puis que me réjouir. Je veux dire de la diversité, et du fait qu’elle soit reconnue, promue, valorisée. Mais les vieilles habitudes de pensée, privées de respectabilité, ne meurent pas pour autant. On ne déracine pas facilement l’idée simple et carrée, enracinée dans toutes les sociétés humaines, et selon laquelle il y a “nous”, et “les autres”, et qu’il ne faut tout de même pas confondre “torchons” et “serviettes”. La vieille idée ne tarde pas à s’emparer du mot neuf pour le détourner de son rôle et lui faire dire l’inverse de ce pour quoi il a été introduit.
S’agissant du vocable “diversité”, le glissement est subtil. Lorsqu’un nouveau gouvernement est formé, et que l’on constate qu’il reflète la diversité de la société, c’est une excellente chose. Et, pour dire les choses plus directement : dans un pays où les frictions culturelles, ethniques, religieuses et sociales liées à l’immigration sont constamment sous les feux de l’actualité, se faire un devoir d’inclure dans chaque gouvernement des personnes venues d’origines diverses est, à mes yeux, parfaitement sain. Là où nous dérapons, sans nous en rendre compte, c’est quand, au lieu de parler d’un gouvernement qui reflète la diversité, nous nous mettons à parler de “ministres de la diversité”, ou de “représentants de la diversité”. En apparence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Pourtant, le sens est tout simplement travesti, retourné, inversé. Car si trois ou quatre ministres sont décrits comme reflétant la diversité, que représentent tous les autres? La normalité? La francité? L’identité? Ce n’est pas un détail mineur, c’est très exactement ce qui distingue une approche qui rassemble d’une approche qui divise.
Pour s’en convaincre, comparons ces deux affirmations : “nous sommes tous différents” et “il y a parmi nous des gens différents”. On conviendra que ce n’est pas la même chose. La première phrase signifie : nous faisons tous partie de la même collectivité, même si chacun d’entre nous est différent des autres. La seconde signifie : il y a nous, et il y a ceux qui sont différents. Dans la première, le mot “différents” est rassembleur ; dans la seconde, il est diviseur puisqu’il trace une ligne de séparation entre “nous” et ces gens “différents”.
Le mot diversité connait les mêmes égarements. Dire qu’un gouvernement reflète la diversité de la nation, c’est une idée qui rassemble ; dire qu’il y a dans un gouvernement des personnes qui représentent la diversité, c’est renvoyer ces personnes, et tous ceux qui leur ressemblent, à leur condition d’allogènes. Ce qui est exactement l’inverse de ce que l’on cherche à faire.
C’est d’abord à nous, écrivains, journalistes, citoyens responsables, de résister à la tentation de la facilité, à la tentation des formules toutes faites qui véhiculent les préjugés destructeurs, pour utiliser les mots justes qui articulent la coexistence et contribuent à bâtir un avenir de concorde.



#1 by nataf on 28 juin 2009
merci, Amin Maalouf pour ce texte et merci, Maris, pour ce lien.
#2 by Leni David on 29 juin 2009
On m’a dit la même chose en septembre 2008. Aujourd’hui j’ai déjà reçu plus de deux cent mille visites et plus de deux mille commentaires; en résumé, le blog c’est une bonne chose pour notre tête et un bon ami aussi. Je vous souhaite du succès!
(Note de l’administrateur du site : ce commentaire de Leni David concerne l’article “Le blog, une liberté, une servitude”. Il a été acheminé ici en raison d’une erreur de notre part).
#3 by Camille on 29 juin 2009
Très juste, il est vrai que notre vigilance s’affaiblit face au flot quotidien d’informations, et l’on finit par perdre notre esprit critique. Merci de m’ouvrir les yeux sur ce sujet.
#4 by helenablue on 30 juin 2009
Les habitudes de pensée ont la vie dure en effet, et le changement est un processus lent et souvent bien difficile pour beaucoup; le véritable changement, j’entends, pas celui qui s’en donne l’air. la diversité devrait être une leçon de vie, elle oblige à l’ouverture et la tolérance qui toutes deux impliquent l’humilité.
Nous somme tous différents et tous uniques, et nous pouvons tous nous apporter les uns les autres pourvu qu’on se le permette et qu’on en comprenne bien le sens, pas pour perdre son identité mais pour l’enrichir, et réciproquement. pas une idée encore bien simple à vivre.
Mais les mots ont leur importance, et leur usage, la manière de s’en servir et de donner un sens est primordial, ce que l’on nomme prend racine dans les consciences et opère petit à petit ce changement, du moins j’ose y croire.
Je suis très heureuse d’avoir découvert votre blog grâce à Didier du canard du coin qui a fait une note sur votre anecdote du chauffeur de taxi qui est parfaitement une illustration de cette difficulté à faire bouger les pensées et comportements.
Bien à vous.
Hélèna
#5 by gilles hermet on 30 juin 2009
Simple, clair, intelligent, pose la vraie question, à diffuser sans modération. Merci à l’auteur
#6 by Linda koo on 30 juin 2009
C vrai mais je me demande tjs en lisant ce type de commentaire… et après? La “diversité” c peut être le premier pas vers la réalisation qu’on ne peut plus faire autrement, si on le fait trébucher ce pas ou si on l’ignore, on n’avance pas. On se conforte ds une situation où on se dit “tout ou rien” ben la plupart du tps c rien.
A ranger dans l’étagère “fausse bonne idée”
#7 by Patrick Yeu on 30 juin 2009
Voilà une question qui me taraude depuis bientôt dix ans. Ce d’autant qu’elle affecte la capacité constructive de la critique. De plus en plus, les termes même les plus choisis, loin de clarifier le propos, amplifient de plus en plus systématiquement, le sentiment d’égarement des esprits
Dès lors, la seule chose qui semble demeurer possible, est de dénoncer. Et c’est bien désespérant car dénoncer seulement souligne les limites atteintes par la capacité d’imaginer. A commencer par l’avenir en général, et celui de chacun (nous inclus) en particulier.
Dans ce monde rationalisé par la technique numérique qui, capable de tout, exige de tout expliciter, il devient quasiment impossible de ne pas s’égarer. Et pour cause, expliciter amène, sans que l’on s’en rende vraiment compte le plus souvent, à signifier ce que l’on sait mais, surtout, cela entraîne à exclure et même à rejeter ce que l’on ne connaît pas. A commencer par les autres et leur culture.
Le coeur - et même la raison - ont leurs raisons que cette rationalité là ignore. Irrémédiablement.
Je tenais à bien poser ceci pour souligner mon accord avec votre recommandation en forme d’appel exprimée dans le dernier paragraphe de votre billet. Du moins dans l’esprit.
La solution, si elle concerne et commence peut-être (mais je n’en suis pas vraiment sûr), par les élites, ne peut se limiter à elles (il est vrai que la formule “citoyens responsables” couvre largement). Mais l’essentiel est peut-être justement que cela concerne moins dorénavant des catégories citées que tout le monde, sans exception. C’est-à-dire, en final, chacun de moi et pas seulement.
La question n’est pas tant celle de la responsabilité en soi que celle des conditions permettant son expression la plus pleine et la plus entière. Il n’y a pas de responsabilité possible sans que chacun puisse disposer des moyens d’imaginer et de jouer sa propre partie dans le concert de la vie. C’est-à-dire, aujourd’hui, la sienne, celle de l’humanité et de la planète. Ni plus, ni moins. C’est devenu et cela deviendra de moins en moins négociable. Comment pouvoir s’engager et tenir autrement ? Cela voudrait dire, au passage, que la société qui émerge actuellement n’est pas tant celle du verbe (avec ou sans majuscule) que celle de la Parole. Celle que l’on donne.
Le reste est donc question d’éducation - il faut bien ouvrir la voie de l’émancipation des esprits -, d’une part, et d’art, d’autre part. Car, force est de constater que la connaissance, par son abondance même, est devenue, aujourd’hui, la source de tous les égarements si elle n’est pas fortement enchâssée dans une attente commune. Celle qui naissent de la compétence et de la capacité à saisir les situations spécifiques, y compris dans ce qu’elles ont d’ineffables (pardon Hélèna ;o)) Sauf “si, comme l’expression populaire le souligne si bien, les petits cochons ne la mangent pas avant.” Mais ces petits cochons se nourrissant essentiellement d’égarements, on voit ce qui reste à faire…
Merci à la newsletter “Check-list” du Monde en ligne de ce 30 juin 2009, de m’avoir permis de découvrir, avec bonheur, votre blog et ce billet.
A bientôt.
#8 by FS on 30 juin 2009
Vraiment impressionné par votre style, votre pensée, d’accord avec vos raisonnements. Je savoure vos textes.
#9 by isabelle on 1 juillet 2009
C’est émouvant de pouvoir lire le blog d’un auteur que l’on aime. Et encore davantage d’imaginer échanger ensemble pour réfléchir sur le monde. Merci.
Votre raisonnement est si juste !
La diversité dans le gouvernement ? De la peau mate par ici, de la jupe par là, un peu de noir, de l’ancien PS pour finir…
Côté télé, on a habillé le ministère de la justice d’un nom inhabituel dans ces sphères, féminin qui plus est. Mais côté rue, on contrôle au facies.
On prône l’élargissement et en quelques nominations on fait exploser l’opposition (ce qui montre aussi combien elle-même était faible…)
L’exécutif sous Sarkozy semble plus que jamais un executif de marionnettes choisies pour la couleurs de leur robe, pour leur symbole. Sarkozy a habillé son gouvernement de diversité, mais c’est bien connu, l’habit ne fait pas le moine.
La nomination du gouvernement a été une belle stratégie de manoeuvre. Et si Sarkozy a l’air d’aimer la diversité de facies dans son gouvernement, il n’a pas l’air d’aimer la diversité de pensée…
#10 by Oscar on 2 juillet 2009
Merci de souligner l’ambiguïté de l’usage de ce vocable qui nous renseigne plus sur ceux qui l’utilisent que sur les personnes qu’il est censé qualifier.
j’avais tenté une analyse de cette tendance au PS.
#11 by rawad on 15 juillet 2009
Merci pour cet article !
Mr. Maalouf, vous devrez trouvez un moyen pour faire parvenir vos pensées au peuple libanais qui est tellement égaré…
#12 by Fayçal on 22 août 2009
En ce jour du premier Ramadhan je viens de tomber sur un article dans le journal le monde sur le début de ce mois sacré en France et Je peux vous dire que j’ai eu froid au dos à la lecture de certaines reactions.Cela m’a fait pensé a vos articles sur la francophonie et la diversité.je lis toujours les reactions des lecteurs pour prendre la temperature sur certains sujet de l’actualité et là pour le coups je n’ai pas été deçu.Je ne suis ni du genre ingrat ni du genre fanatique mais je vous assure q’en tant que musulman cultuellement et culturellement parlant je ne me sens vraiment pas le bienvenu meme si Dieu sait que moi j’aime ce pays et que j’ai appris à aimer dans ce pays.Salam
#13 by Venus Flore on 15 octobre 2009
En Amérique du Nord, ces dérapages linguistiques sont encore plus fréquents et ne choquent personne. Exemple: “les minorités visibles”, pour désigner toutes les personnes qui ne sont pas de race blanche ou de couleur de peau blanche. Hélas, la France a franchi aussi une ligne rouge en créant le Ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale. Aligner identité nationale et immigration ne peut que créer la confusion et encourager les préjugés déjà bien ancrés dans la société. Vous avez tellement raison d’en appeler à la responsabilité des élites politico-médiatiques quant à leur discours, dont l’impact est considérable dans l’opinion publique.