Archive pour juin 2009

Les égarements de la diversité

Souvent me revient à l’esprit une anecdote qui se racontait aux États-Unis du temps de la ségrégation ; celle d’un chauffeur d’autobus qui avait l’habitude de placer les passagers en fonctions de leur couleur, les Blancs à l’avant, les Noirs à l’arrière. Un jour, son patron le prend à part et lui explique que les temps ont changé, et qu’il doit modifier son comportement. Comme l’homme avait manifestement du mal à comprendre, l’autre lui dit : “Tu dois oublier qu’il y a des Noirs et des Blancs. Tu dois faire comme si nous étions tous bleus”. De fait, lorsque le chauffeur reprend son service, il annonce à ses passagers : “Il n’y a plus de Noirs ni de Blancs, nous sommes tous bleus… Les bleus clairs, vous vous mettez à l’avant, et les bleus foncés à l’arrière”.

Les habitudes de pensée ont la vie dure. Quand on cherche à les étouffer sous des appellations neuves, elles refont surface et s’approprient les mots respectables pour exprimer les mêmes idées honteuses. J’y repense quelquefois lorsque j’observe, en France, l’usage qui est fait de certains mots, fort respectables, justement, tels que “diversité”. Plus personne ne peut contester que la société française d’aujourd’hui soit composée d’éléments humains venus de diverses origines, porteurs de diverses appartenances, de diverses cultures.  De cela, on s’en doute, je ne puis que me réjouir. Je veux dire de la diversité, et du fait qu’elle soit reconnue, promue, valorisée. Mais les vieilles habitudes de pensée, privées de respectabilité, ne meurent pas pour autant. On ne déracine pas facilement l’idée simple et carrée, enracinée dans toutes les sociétés humaines, et selon laquelle il y a “nous”, et “les autres”, et qu’il ne faut tout de même pas confondre “torchons” et “serviettes”. La vieille idée ne tarde pas à s’emparer du mot neuf pour le détourner de son rôle et lui faire dire l’inverse de ce pour quoi il a été introduit.

S’agissant du vocable “diversité”, le glissement est subtil. Lorsqu’un nouveau gouvernement est formé, et que l’on constate qu’il reflète la diversité de la société, c’est une excellente chose. Et, pour dire les choses plus directement : dans un pays où les frictions culturelles, ethniques, religieuses et sociales liées à l’immigration sont constamment sous les feux de l’actualité, se faire un devoir d’inclure dans chaque gouvernement des personnes venues d’origines diverses est, à mes yeux, parfaitement sain. Là où nous dérapons, sans nous en rendre compte, c’est quand, au lieu de parler d’un gouvernement qui reflète la diversité, nous nous mettons à parler de “ministres de la diversité”, ou de “représentants de la diversité”. En apparence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Pourtant, le sens est tout simplement travesti, retourné, inversé. Car si trois ou quatre ministres sont décrits comme reflétant la diversité, que représentent tous les autres? La normalité? La francité? L’identité? Ce n’est pas un détail mineur, c’est très exactement ce qui distingue une approche qui rassemble d’une approche qui divise.

Pour s’en convaincre, comparons ces deux affirmations : “nous sommes tous différents” et “il y a parmi nous des gens différents”. On conviendra que ce n’est pas la même chose. La première phrase signifie : nous faisons tous partie de la même collectivité, même si chacun d’entre nous est différent des autres. La seconde signifie : il y a nous, et il y a ceux qui sont différents. Dans la première, le mot “différents” est rassembleur ; dans la seconde, il est diviseur puisqu’il trace une ligne de séparation entre “nous” et ces gens “différents”.

Le mot diversité connait les mêmes égarements. Dire qu’un gouvernement reflète la diversité de la nation, c’est une idée qui rassemble ; dire qu’il y a dans un gouvernement des personnes qui représentent la diversité, c’est renvoyer ces personnes, et tous ceux qui leur ressemblent, à leur condition d’allogènes. Ce qui est exactement l’inverse de ce que l’on cherche à faire.

C’est d’abord à nous, écrivains, journalistes, citoyens responsables, de résister à la tentation de la facilité, à la tentation des formules toutes faites qui véhiculent les préjugés destructeurs, pour utiliser les mots justes qui articulent la coexistence et contribuent à bâtir un avenir de concorde.

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A propos du discours d’Obama au Caire

Le discours prononcé au Caire le 4 juin par Barack Obama sera-t-il considéré un jour comme l’acte fondateur d’une réconciliation historique entre Occident et Islam, et entre Israël et le monde arabe, ou bien apparaîtra-t-il comme un ultime coup d’épée dans l’eau ? Il serait hasardeux de faire des pronostics, mais on peut raisonnablement supposer que la réponse ne tardera pas.

Car la logique de l’initiative du président américain n’est pas celle d’un long processus de négociations. Ce mot n’est jamais prononcé. Bien entendu, on se parlera, on se réunira, Obama ne peut forcer les parties en présence à signer des accords dont ils ne voudraient pas. Mais il n’ignore pas qu’au Proche-Orient les négociations sont un marécage, et que les « petits pas » mènent à l’impasse. Une vérité paradoxale qui s’explique par la nature du conflit et par l’Histoire tragique des peuples qui s’affrontent. Comment, en effet, persuader les Israéliens de faire des concessions territoriales si l’on ne leur garantit pas la pérennité de leur État ? Et comment persuader les Palestiniens de reconnaître Israël alors que celui-ci refuse de fixer ses frontières, se ménageant la possibilité de les pousser toujours plus loin aux dépens d’un hypothétique État palestinien ? Tant que les uns et les autres ne sauront pas de quoi l’avenir sera fait, les adversaires du compromis auront beau jeu d’expliquer à leurs peuples que les concessions qu’on leur demande ne feraient que les affaiblir. Il n’est pas surprenant, dès lors, que les intransigeants aient régulièrement progressé jusqu’à devenir largement majoritaires à la Knesset comme au Parlement palestinien.

Obama ne critique pas les faucons israéliens, et il parle modérément du Hamas. Il demande seulement l’arrêt de toute colonisation. Et il exige la cessation de toute action violente. Pas d’autre préalable. C’est quand le projet d’accord définitif sera entre leurs mains que les uns et les autres seront jugés. Ceux qui l’accepteront se retrouveront dans le camp de la paix, ceux qui le rejetteront seront les fauteurs de guerre. Ce qu’ils auront dit ou fait au cours des décennies de conflit sera passé par profits et pertes, comme cela s’est pratiqué à l’issue de tant d’autres conflits.

Les propos d’Obama à l’Université du Caire laissent entendre qu’il ne se contentera pas d’un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur. « Nous ne pouvons pas imposer la paix, dit-il. Mais en privé, beaucoup de Musulmans reconnaissent qu’Israël ne disparaîtra pas, et beaucoup d’Israéliens reconnaissent la nécessité d’un État palestinien. Le moment est venu pour nous d’agir sur la base de ce que chacun sait être vrai ».

Cette dernière phrase définit clairement l’approche volontariste que le président envisage. Il n’appelle pas les parties à se réunir pour exposer leurs points de vue. A quoi bon les entendre pour la centième fois ? On sait ce que les uns et les autres sont obligés d’affirmer en public, et ce qu’ils reconnaissent tout bas. C’est maintenant à « nous » — les États-Unis — d’agir.

Le fondement politique et moral de son approche est défini sans ambiguïté dans le discours du 4 juin. « L’aspiration à une patrie juive trouve ses racines dans une histoire tragique que personne ne peut nier ». Une formulation a priori inacceptable pour la grande majorité des Arabes, et probablement pour la plupart des Israéliens. Et cependant le seul lieu de convergence qui soit envisageable aujourd’hui.

Ce qu’Obama définit en ces termes, c’est sa vision de la légitimité d’Israël. Pour les Arabes, cette légitimité n’existe pas ; une population venue d’Europe s’est installée en Palestine, s’est appropriée les terres et les maisons, expulsant la population arabe du pays ; et le fait que l’Occident justifie la création de cet État, le soutienne par l’argent et les armes, en fait un complice. Certains Arabes s’accommodent de cet état des choses, parce qu’ils ne peuvent faire autrement ; d’autres se contentent de critiquer les actions d’Israël dans les territoires occupés en 1967 ; mais en eux-mêmes, très peu d’Arabes acceptent la légitimité de l’État d’Israël.
Obama ne l’ignore pas, et il prend le taureau par les cornes. Si l’on veut bâtir une paix durable, il faut donner aux Arabes, et même aux Palestiniens, une explication raisonnable de la création d’un État juif, et du soutien que les États-Unis lui apportent — « un lien indéfectible » insiste-t-il d’entrée de jeu, pour que son auditoire ne se fasse aucune illusion. « A travers le monde, le peuple juif a été persécuté pendant des siècles, et l’antisémitisme en Europe a culminé en un Holocauste sans précédent. Demain je visiterai Buchenwald… »

Légitimité historique ou légitimité biblique

En Israël, il y a deux manières de justifier la création de l’État. L’une est historique, l’autre biblique. La première affirme que pour mettre fin aux persécutions et aux humiliations, les Juifs ont eu besoin d’un État qui soit leur ; et que le choix s’est porté sur la Palestine parce qu’elle fut jadis le siège du royaume de Juda et du royaume d’Israël. La seconde affirme que la Palestine a été promise aux Juifs par l’Éternel, qu’elle leur a toujours appartenu en droit, et que les Arabes qui y ont vécu au cours des siècles n’ont été que des occupants illégaux. L’avènement du président George W. Bush, dont la base électorale était faite de fondamentalistes chrétiens fascinés par l’univers biblique, avait conduit dans les faits à un ralliement des États-Unis à cette dernière thèse.

Les implications politiques de ce débat sont évidentes. Si Israël est un refuge pour les Juifs persécutés, il doit avoir des frontières sûres et reconnues, que ses dirigeants politiques sont habilités à tracer en fonction des réalités stratégiques. Si Israël résulte d’une promesse divine, chaque localité mentionnée par la Bible peut être légitimement colonisée.

Bien au-delà des subtilités théologiques, et au-delà même des implications territoriales, ce qui est en cause ici, c’est l’avenir des rapports entre les « civilisations » d’aujourd’hui, et aussi l’avenir du rapport entre religion et politique sur toute l’étendue de la planète. Si l’on dit au monde musulman qu’Israël existe parce que la Bible l’a promis, que les Arabes de Palestine étaient depuis des siècles des « squatters », et qu’ils n’ont qu’à accepter le sort qui leur a été réservé, on est parti pour d’interminables guerres de religion, pour des siècles de régression intellectuelle et morale. A l’inverse, si l’on dit au monde musulman qu’Israël est né parce que les Juifs persécutés ont éprouvé un jour le besoin de se regrouper en une patrie sûre — et Obama a pris soin d’évoquer devant les étudiants du Caire les camps de la mort, les chambres à gaz, les six millions de victimes, « plus que toute la population juive en Israël aujourd’hui » ; et si l’on ajoute, comme le président l’a fait, que les Palestiniens ont été des victimes, et que le moment est venu de leur donner à eux aussi une patrie où ils puissent vivre dans la paix, dans la dignité, dans la prospérité ; alors on aura posé les fondements d’une « paix des braves ».

Les Arabes y souscriront-ils ? Pas de gaieté de cœur. Mais ils pourraient le faire par nécessité, parce qu’ils sont désemparés, exsangues, épuisés ; parce que toutes les négociations s’enlisent et que la violence ne mène à rien. « Rédigez un accord, et nous le signerons. Au besoin, obligez-nous à le faire ! », aurait dit, en substance, le roi Abdallah d’Arabie au président américain. Mais celui-ci aura compris qu’il ne s’agit pas là d’un chèque en blanc. Aucun dirigeant ne serait prêt à signer un traité inique, ou humiliant, et qui apparaisse comme un diktat provenant d’une puissance inamicale. Pour que les Arabes acceptent un compromis historique incluant la reconnaissance d’Israël, il faut que le parrain américain soit perçu comme un ami des deux parties. Ami d’Israël, certes, mais également ami des Arabes. Obama s’est attelé à cette tâche considérable qui consiste à rétablir la confiance perdue entre l’Amérique et l’Islam. Dignement, mais sans arrogance. Respectueusement, mais sans complaisance. Il a parlé de la civilisation musulmane, de son apport, de l’appel du muezzin qu’il entendait dans son enfance en Indonésie ; mais après avoir précisé, sans ambiguïté : « I am a Christian». Il a évoqué les traditions de tolérance en Islam, mais n’a pas hésité à évoquer le sort des minorités, les chrétiens palestiniens, les maronites, les coptes. Et aussi les droits des femmes. Avec des prises de position qui n’esquivent pas les controverses, notamment sur le port du voile. Mais en choisissant soigneusement ses mots — « Nos filles peuvent contribuer à la vie de la société autant que nos fils ». Son auditoire a applaudi, à divers moments, notamment lorsqu’il a accusé de duplicité les dirigeants politiques qui parlent de démocratie lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, et l’oublient lorsqu’ils arrivent au pouvoir.
Il n’est pas allé jusqu’à prononcer correctement les mots arabes, mais il a su trouver le ton adéquat, et apparaître comme un ami.

President Barack Obama tours the Pyramids of Giza in Egypt on June 4, 2009. (Official White House photo by Pete Souza)

En Israël, la réaction au compromis que propose la nouvelle Amérique est difficile à prévoir. A priori, on peut s’attendre à une opposition virulente. Mais on pourrait avoir, en la matière, bien des surprises, et c’est ce qu’Obama escompte. Il cherche à convaincre l’État hébreu qu’il est également son ami, un ami véritable, bien plus que son prédécesseur.

Au cours de l’ère Bush, les dirigeants israéliens avaient eu le sentiment que tout leur était permis. Si quelquefois Washington tentait de les réfréner, ils savaient qu’ils ne risquaient strictement rien à passer outre. L’impunité étant mauvaise conseillère, le gouvernement a laissé se développer la colonisation en Cisjordanie, et il a su retarder indéfiniment l’établissement d’un État pour les Palestiniens. Ce faisant, il a réduit sa propre marge de manœuvre, et discrédité ses interlocuteurs potentiels. Il s’est retrouvé dans une situation peu enviable où la paix est devenue impossible, et où les guerres successives ne résolvent rien.

Sans attaquer nommément son prédécesseur, Obama laisse entendre que ceux qui ont encouragé les Israéliens dans cette voie sans issue ne se sont pas comportés en amis. Un ami véritable est celui qui inversera le cours des choses, et sortira Israël de l’impasse. Si le conflit du Proche-Orient focalise aujourd’hui toutes les haines entre l’Occident et l’Islam, une solution équitable de ce conflit deviendrait le point de départ d’une réconciliation historique entre les deux mondes. Le destin d’Israël ne dépendrait plus de la poursuite et de l’exacerbation de « l’affrontement des civilisations » ; bien au contraire, sa seconde naissance serait ancrée dans le socle de la réconciliation historique entre ces vastes ensembles.

Aux nombreux Israéliens qui refusent de s’en remettre, pour la défense de leur pays, à des garanties internationales, Obama répond dans son discours du Caire, avec autant de clarté qu’il est possible de le faire sur un sujet aussi tabou : on ne leur demandera pas de désarmer, ni même d’abandonner leur arsenal nucléaire. Le passage où il en parle est codé, mais il n’est pas indéchiffrable. Les États-Unis s’en tiendront strictement aux clauses du traité de non-prolifération ; les pays qui l’ont signé — dont l’Iran — auront le droit d’avoir du nucléaire civil, mais pas des armes. Israël n’étant pas signataire, il n’aura pas cette obligation. Et le président ne parle pas d’un Moyen-Orient sans armes nucléaires, qui est la revendication des Arabes, mais d’un « monde où aucune nation ne disposerait d’armes nucléaires », ce qui n’est évidemment qu’un vœu pieux.

L’initiative d’Obama pourra-t-elle réussir là où tant d’autres ont échoué ? C’est là un pari qui n’est ni gagné ni perdu d’avance. Pour les irréductibles de tous bords, le dirigeant américain est à présent perçu comme un ennemi, une menace. Du côté de ceux qui pratiquent ce qu’il a pris soin d’appeler « l’extrémisme violent » — s’écartant ainsi du vocable de « terrorisme » que son prédécesseur avait constamment à la bouche —, on peut craindre le pire, et notamment des provocations qui mettraient le président devant un dilemme : ne pas riposter l’affaiblirait aux yeux de son peuple, riposter compromettrait sa politique d’ouverture. Et en Israël, il va de soi qu’une partie de la classe politique, soutenue notamment par les colons, cherchera à déstabiliser l’administration démocrate par tous les moyens.

Le discours du Caire fait entrer l’Occident et l’Islam, les Arabes et les Israéliens, dans une zone de turbulences. Mais si son projet parvient à obtenir l’assentiment d’une partie significative des Arabes comme des Israéliens, et aussi — c’est indispensable ! — l’adhésion chaleureuse de la communauté juive américaine ; s’il prend en compte les préoccupations de chacun, y compris celles des réfugiés palestiniens et des colons juifs de Cisjordanie ; s’il s’accompagne d’un « plan Marshall » généreux, assurant la prospérité aux familles comme aux nations ; et s’il bénéficie du soutien matériel et moral des Européens, des Chinois, des Japonais ainsi que des pays du pétrole ; alors ses chances de succès seront sérieuses. Mais le chemin vers la paix demeurera, tout au long, glissant et périlleux.

(Article publié dans l’Express du 11 juin 2009).

Texte du discours en français. Texte original en anglais.

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Le blog, une liberté, une servitude

Quelques amis m’ont incité à tenir ce journal en ligne ; d’autres ont cherché à m’en dissuader.  Les uns m’ont expliqué qu’il fallait avoir de nos jours un espace où l’on puisse s’exprimer en toute liberté, en toute sérénité, réfléchir quelquefois à voix haute, suggérer à ses visiteurs la lecture d’un livre ou d’un article. Les autres m’ont prévenu que j’ouvrais ainsi une boîte de Pandore que jamais plus je ne pourrais refermer; que ce n’était point une liberté que je m’octroyais ainsi, mais une servitude. A ce “blog” je serais, disent-ils, enchaîné désormais pendant des heures chaque jour.  Au moment où je me jette à l’eau, je ne sais toujours pas à qui de mes amis je donnerai demain raison et à qui je donnerai tort. Cet outil me séduit et m’effraie à la fois, et je nourris encore l’illusion de pouvoir m’en servir sans me laisser asservir.

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