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Un nouveau message du blog

 

Comme nos nombreux amis ont pu le constater, Amin a dû s’éloigner de ce blog depuis 2010. Mais il n’a pas renoncé à y revenir un jour… En attendant, il serait préférable de ne pas lui laisser des messages qu’il ne pourrait pas lire. Merci à vous tous de votre compréhension.

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Les mots voyageurs, un premier sommaire

 

1 – Alcool.     2 – Dinde.     3 – Orange.     4 – Roumi.     5 – Grec.     6 – Égypte.

7 – Franc.    8 – Matelas.    9 – Bagdad.   10 – Table.   11 – Punch.   12 – Rose.

13 – Abricot. 14. Hasard.

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Les mots voyageurs – 14 – Hasard

 

L’aventure des mots se raconte en feuilleton, chaque épisode en appelle un autre, par-delà les frontières des peuples, des langues, des disciplines et des époques, à l’infini… “Matelas” m’avait fait penser à cet autre meuble qu’est la “table”, et donc à tabula et au jeu de tawleh; ce qui m’avait rappelé les noms de chiffres que l’on marmonne au Liban à chaque lancement de dés, et donc le banj indo-persan et son rejeton colonial, le “punch”; les dés eux-mêmes devaient inévitablement me conduire vers ce grand classique des “mots voyageurs” qu’est “hasard”, vu que le dé, en arabe, se dit justement az-zahr. De nombreux dictionnaires étymologiques considèrent que c’est de ce mot que le français a pris “hasard” et l’anglais “hazard”, par l’intermédiaire de l’espagnol azar.

Bien que séduisante, et logique, cette filiation ne fait pas l’unanimité. Non pas l’origine arabe de “hasard”, qui semble clairement établie, mais le fait que ce terme vienne d’az-zahr. Car ce dernier mot, qui veut effectivement dire “dé” dans le langage parlé, n’existe pas dans ce sens en arabe classique, où l’on disait plutôt nard, ou nardashir, des mots à consonance persane. Le mot zahr a divers sens, dont celui de “fleur”, mais son usage au sens de “dé” semble récent; il pourrait provenir de la coutume – pas tout à fait disparue – selon laquelle la face qui représente le nombre “1″ porte quelquefois le dessin d’une fleur.

Et d’où viendrait donc “hasard”? Peut-être, disent certains linguistes, du verbe yaçara, qui signifie précisément “jeter les dés”. D’ailleurs, lorsque le Coran condamne les jeux de hasard, il les appelle “mayçir“, un substantif issu du même radical arabe “y.ç.r”. Un radical qui évoque une idée d’aisance, d’abondance, ou de facilité. Le prénom Yâçer, popularisé par le dirigeant palestinien Arafat, signifie “facile d’accès”, ou “de fréquentation agréable”; en arabe classique, ce même mot peut désigner un joueur de dés, mais il est peu usité aujourd’hui dans ce sens.1

De tels homonymies ne sont pas rares en arabe. A partir d’un radical comme “y.ç.r”, qui est porteur de diverses nuances, on obtient les ramifications les plus surprenantes. L’idée de “facilité” peut donner lieu à des connotations positives, mais également négatives, comme la recherche des solutions de facilité, le manque de rigueur, ou le manque de droiture. Ce qui  explique peut-être que le mot arabe qui désigne la gauche, par opposition à la droite, y compris dans le vocabulaire politique, soit  “yasâr”, un mot provenant du même radical; d’ailleurs, en arabe classique, “yaçâr” signifie également “richesse”… Cela pour dire que si le lien entre “hasard” et “az-zahr” demeure plausible, l’hypothèse qui fait dériver “hasard” de “yaçara” est assez vraisemblable.

Parlant de similitude, il me paraît intéressant de noter que si le terme français “hasard” et son neveu anglais “hazard”  ressemblent fortement à leur grand-père espagnol “azar” et à ses ancêtres arabes, quels qu’ils soient, ils ne sont pas du tout identiques. Lié à l’idée de chance, et parfois même de bonne fortune, “hasard” porte souvent une connotation positive; certains estiment même que ce mot est devenu, en quelque sorte, un équivalent “laïque” de ce qu’on appelait autrefois la Providence. L’espagnol  “azar” garde aussi l’idée de chance, et d’incertitude, mais il penche parfois du côté des malheurs de l’existence, comme dans l’expression “los azares de la vida”, qui pourrait se traduire par “les vicissitudes de la vie”. Quant à l’anglais “hazard”  il ne renferme plus aucune connotation positive; il est devenu synonyme de danger, ou tout au moins de risque.

Ce dernier mot mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête un moment. Selon certaines sources, les diverses formes que l’on trouve dans les langues européennes – risque, risk, risiko, riesgo, rischio, etc. – auraient pour origine le mot arabe “rizq”,  qui a justement le sens de “fortune”. La transmission du mot se serait produite en Méditerranée, à la fin du Moyen-âge, par l’intermédiaire des marchands et des armateurs, et il a longtemps gardé une connotation maritime. Au Liban, ce mot s’emploie parfois dans le sens de propriété; mais il est fréquent de l’entendre à propos des émigrés qui partent à la recherche de la fortune. La racine sémitique “r.z.q” se retrouve dans de nombreux mots, y compris dans deux épithètes divines, “ar-razeq” et “ar-razzaq“,  qui signifient toutes deux, avec quelques nuances, “Celui qui prodigue la fortune”.

Les origines arabes du mot “risque” ne sont donc pas invraisemblables. Cependant, on peut tout aussi bien plaider en faveur d’une origine latine – de resecum, “ce qui coupe”, terme employé pour les écueils en mer2;  ou d’une origine grecque – de risikon, un terme que l’on trouve déjà dans l’Odyssée, qui est plutôt lié à l’idée de racine, mais qui aurait été parfois employé à l’époque byzantine dans le sens de “hasard”.

Les filiations méditerranéennes sont difficiles à démêler, et il me paraît sage d’avouer, jusqu’à preuve du contraire, que l’on n’a aucune certitude…

  1. J’ai choisi d’écrire tous ces mots avec un “ç” plutôt qu’avec un “s” pour éviter que les lecteurs qui ne connaissent pas l’arabe ne prononcent cette dernière lettre comme un “z”. []
  2. Le Dictionnaire historique  de la langue française se fait l’écho d’une autre hypothèse, due à Pierre Guiraud, et qui fait remonter l’origine du mot “risque” au verbe latin rixare, “se quereller”, qui a également donné le mot “rixe” []

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Les mots voyageurs – 13 – Abricot

 

Si je m’intéresse, comme tant d’autres, aux mots arabes passés dans les langues européennes, cet aspect des choses ne suffit pas à étancher ma soif d’apprendre. Et quelquefois cela va même à l’encontre de ce que j’aurais envie de démontrer. Car la civilisation arabe n’est pas seulement l’une des sources de la civilisation de l’Occident, ni seulement un lieu de passage, encore moins une simple courroie de transmission; elle est d’abord la fille des mêmes ancêtres, elle s’est beaucoup inspirée de Rome et de la Grèce; de plus, elle a abondamment emprunté aux Perses, aux Indiens, aux Turcs, aux Araméens, aux Hébreux, ainsi qu’aux civilisations de la Mésopotamie et de l’Egypte ancienne; et à tous ces peuples, ou à leurs héritiers, elle a abondamment prêté en retour.

En raison de cela, je me fais une joie de titiller les mythes chaque fois que j’en ai l’occasion. Soit pour dévoiler – sous des mots tels que “matelas”, “punch” ou “rose” – des origines orientales peu visibles à l’œil nu. Soit au contraire pour débusquer, derrière les origines orientales apparentes, des cheminements plus complexes; je l’avais fait pour “alcool”, “abricot” s’y prête tout autant.

Les noms actuels de l’abricot dans diverses langues européennes – apricot, aprikose, abrikos, albicocca, albaricoque, albricoque, albercoc, etc. – viennent du vieux nom arabe de ce fruit, al-barqouq. Étrangement, ce mot n’a plus le même sens dans les pays arabes. Dans les pays où il est encore employé, il désigne généralement la prune plutôt que l’abricot; ou, dans les publications des agronomes, l’ensemble des espèces appartenant au genre prunus, qui inclut aussi bien les prunes et les abricots que les cerises, les pêches ou les amandes; pour l’abricot proprement dit, le nom le plus usuel est aujourd’hui meshmesh - prononciation égyptienne -, ou meshmosh - prononciation libanaise.

Je ne connais pas l’origine de ce dernier mot, et la rareté des données étymologiques en arabe ne m’encourage pas à la chercher – pour le moment, du moins. En revanche, l’origine du mot al-barqouq est peu controversée. Celui-ci aurait été emprunté par les Arabes aux Byzantins – les Roum – qui donnaient à ce fruit le nom de praikokion, lequel viendrait du latin praecoquum, qui veut dire précoce. Une appellation qui serait due au fait que ce fruit mûrissait avant d’autres.

Mais cette appellation est relativement récente. A l’époque classique, les Romains appelaient l’abricot armeniaca parce qu’ils l’avaient connu à travers l’Arménie. Dans certains pays d’Amérique latine comme l’Argentine ou le Chili, le fruit est appelé damasco, sans doute parce que les émigrés arrivant de Syrie avaient apporté avec eux des variétés particulièrement appréciées. L’une des spécialités de Damas est la pâte d’abricot que l’on appelle “qamareddîn” – littéralement, “la lune de la religion”, cette expression cocasse étant, à l’origine, le nom d’une variété d’abricots.

Pour en revenir aux Romains, le qualificatif  d’armeniaca par lequel ils désignaient l’abricot faisait pendant à celui de persica, par lequel ils désignaient un autre fruit, supposé venir de Perse; une appellation dont sont issus le suédois persika,  le nééerlandais perzik, l’allemand pfirsich, l’anglais peach, l’italien pesca ou le français pêche. Mais c’est là le thème d’une chronique à venir.

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Les mots voyageurs – 12 – Rose

 

Ce qui est fascinant dans l’aventure des mots, c’est qu’il n’y a jamais de véritable commencement. On a beau remonter le fil, suivre les modifications successives, deviner les emprunts, les glissements de sens, les déformations, il y aura toujours un “avant” — nébuleux, obscur, insaisissable. On pourrait parler de l’aube des mots, et de l’aube des langues, comme on parle de l’aube des temps…

Bien entendu, on peut aussi se contenter du minimum. Rose vient du latin rosa, c’est clair, c’est évident, et il est parfaitement légitime d’en rester là. Mais si, par tempérament, ou par conviction, on se sent poussé à aller au-delà, on s’embarque pour un long voyage.

Car le terme rosa, les Romains l’ont bien pris quelque part. Sans surprise l’on apprend qu’il vient du grec rhodon, – qui est aussi à l’origine de “rhododendron”, dont le nom signifie justement “arbre à roses”. Mais l’on apprend aussi qu’à l’époque archaïque — il y a environ deux millénaires et demi — les Grecs disaient plutôt  wrodon, un nom sans doute emprunté à un très vieux terme indo-iranien qui serait wurdi, warda, ward, ou vrda.

En arabe, la rose se dit wardah, et en hébreu vered. Bien que ces deux langues soient sémitiques, elles ont manifestement puisé à la même source que le grec. On disait également warda dans la langue que parlait Jésus, l’araméen. Celle-ci fut l’une des grandes langues de  l’Antiquité,  peut-être la première à vocation internationale, puisqu’elle avait été adoptée comme langue officielle par  plusieurs empires, dont celui des Assyriens, puis celui des Perses; il est raisonnable de supposer que c’est par l’intermédiaire de l’araméen que le nom indo-iranien de la rose s’est transmis aux langues sémitiques.1

Et avant tout cela, demanderont les curieux insatiables? Certains linguistes ont une réponse, ou plutôt une théorie. Selon eux, la source première de tous ces différents noms de la rose devrait être cherchée du côté de l’hypothétique langue-mère des Indo-européens2, dans laquelle le mot wrdho signifiait “épine”, ou “ronce”. Ainsi, l’appellation originelle de la rose aurait été liée à sa capacité de nuisance plutôt qu’à sa beauté.

Ce qui me remet en mémoire cette variante subtile de l’histoire classique du verre à moitié vide et du verre à moitié plein: l’optimiste ne voit pas les épines, le pessimiste ne voit pas la rose. Mais un proverbe chinois devrait les mettre d’accord: “la rose n’a d’épines que pour celui qui voudrait la cueillir.”

  1. Le nom que l’on donne à la rose en persan moderne est gul. Malgré les apparences, les linguistes considèrent que ce mot — repris par les Turcs sous la forme gül — pourrait être issu de la même origine, par une série de mutations. Je me contente de le signaler, sans m’y attarder… []
  2. Déjà mentionnée dans mon article précédent, consacré à “Punch”, cette langue, appelée “Proto-indo-européen” et parfois simplement “Indo-européen”, est reconstruite par les linguistes à partir des différentes langues de cette famille. L’idée de base, c’est qu’il a dû y avoir un groupe originel qui aurait parlé une langue dont seraient issus à la fois le grec, le latin, le français, l’anglais, le russe, le persan, le hindi, et des centaines d’autres langues vivantes ou mortes. Il y a diverses hypothèses concernant l’époque et le territoire où aurait vécu cette population initiale. []

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Les mots voyageurs – 11 – Punch

 

Pendant que j’évoquais, dans mon dernier article, les liens entre “table”, tabula, et le jeu de tawleh, m’est revenue à l’esprit cette coutume fort répandue au Liban comme dans plusieurs autres pays du Levant, et qui consiste à annoncer le résultat des dés dans une langue “rituelle”, que l’on emploie uniquement à cette occasion.

Chacun des joueurs lance, à son tour, deux petits dés de couleur ivoire. Si l’on voit cinq et deux, on dit “banj dou”; pour six et un, on dit “shesh yek”.  C’est du persan – une langue que les joueurs ne connaissent pas, en général, et qui n’est d’usage courant qu’au moment de jouer à la tawleh, justement. Mais cette tradition, nul n’est censé y déroger; quelqu’un qui, dans le village de mon enfance, aurait eu la mauvaise idée de dire les chiffres en arabe, en français ou en anglais, aurait essuyé des commentaires moqueurs; et les puristes – mes oncles, par exemple – auraient tout simplement refusé de jouer avec lui.

Ce rituel remonte à l’époque ottomane, peut-être même avant, et nul n’est censé l’ignorer. Pour la plupart des chiffres, on doit utiliser le persan. Dans certains cas, on peut employer alternativement le persan et le turc – ainsi, le cinq-quatre se dit soit banj-johar (persan), soit besh-dort (turc); et le deux-un se dit soit dou-yek, soit iki-bir. Et dans un seul cas, celui du six-cinq, on a recours à une expression mixte, shesh-besh, où le premier terme est persan, et le deuxième turc. Sans doute les a-t-on mariés parce que la terminaison se trouve être identique. Dans certains pays – en Tunisie, par exemple, ou en Israël -, le jeu de tawleh est appelé justement shesh-besh.

Il me faut préciser que j’ai cité les chiffres dans leur prononciation libanaise. Notamment le “banj”.1 En persan, le cinq se dit plutôt  “pandj”; c’est de là que viendrait l’appellation du “punch”, cocktail composé de cinq éléments. Ce sont, en principe, l’eau, l’alcool, le citron, le sucre et les épices; mais il existe de nombreuses variantes.

De la commedia dell’arte aux guerres afghanes

Le nom de punch s’est propagé depuis trois siècles dans le monde entier – grâce, en partie, à sa similitude avec d’autres mots anglais, qui viennent d’origines complètement différentes, mais qui s’écrivent et se prononcent de la même manière, et dont les sens se sont en quelque sorte “coalisés”. Il y a le verbe to punch, donner un coup; son substantif punch;  ainsi que l’expression punch line, – qui désigne la “chute” d’un article, ou d’une anecdote;  ces punch-là viennent de l’ancien français ponchon - ancêtre de poinçon. Un autre Punch est une abréviation de Punchinello, nom anglais d’un personnage emblématique de la commedia dell’arte, celui qu’on appelle en italien Pulcinella et en français Polichinelle; c’est par référence à lui que fut créée en 1841 la célèbre revue satirique Punch.

Si je cite ces homonymes, c’est parce qu’ils ont tous contribué à la prospérité du mot punch. A l’instar des humains, les mots naissent, meurent, font fortune ou font faillite; ils changent d’apparence, ou de vocation, au gré des événements; ils émigrent vers des contrées lointaines, puis quelquefois reviennent, transformés, à en devenir méconnaissables… Et c’est bien que je trouve enchanteur dans leurs trajectoires.

S’agissant de la boisson elle-même, son nom pourrait venir soit du hindi panch, soit directement du persan, deux langues voisines. De toute manière, les noms du chiffre 5 dans la plupart des langues indo-européennes seraient tous dérivés d’une même source. Pour certains, comme le pente grec, qui a produit des composés tels que Pentagone, on devine la parenté avec pandj. Pour d’autres, comme le cinq français, le five anglais, ou le fem des Scandinaves -, la filiation est nettement moins apparente. Mais des linguistes nous expliquent que le nom originel du chiffre dans la langue-mère hypothétique des indo-européens – dont on suppose qu’elle était parlée il y a six ou sept mille ans – aurait été pengke, et que chaque ethnie a transformé ce mot à sa manière, les Celtes en pemp, les Germaniques en fimf, les Latins en quinque, etc.

Pour en revenir à l’appellation indo-iranienne de ce chiffre, nous lui devons – outre la boisson – quelques noms de lieu.  Tel celui du Penjab, province divisée entre l’Inde et le Pakistan, et dont le nom est une contraction de panch-âb, “cinq-eaux” – une manière concise de dire “le pays aux cinq fleuves”. Non loin de là se trouve la vallée du Panshir” rendue célèbre par le commandant Ahmad Shah Massoud, qui y fut assassiné le 9 septembre 2001. Une vallée dont le nom persan, pandj-shir, signifie “cinq-lions”.

Une étymologie qui explique, du moins en partie, pourquoi le combattant afghan fut surnommé “le lion du Panshir”.

  1. La consonne persane “p” n’existant pas en arabe, elle est généralement transformée en “b”. []

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Les mots voyageurs – 10 – Table

 

Au Liban, l’un des jeux les plus populaires est la “tâwleh”, qu’en français on appelle “trictrac” ou bien “jacquet”, et qui est connu aujourd’hui dans le monde entier sous le nom de backgammon. Tâwleh est le mot local usuel pour “table”; en arabe littéraire on dit tâwilah, un mot très probablement d’origine latine, étant donnée sa ressemblance évidente avec tabula.

Ce dernier mot, qui a donné “table” et divers mots similaires dans de nombreuses langues, n’a pas toujours désigné le meuble à quatre pieds que nous connaissons aujourd’hui; pour celui-ci, les Romains disaient plutôt mensa, que l’on retrouve dans l’espagnol mesa, et aussi dans le mot français “commensal”, peu usité, et qui désigne une personne qui mange et boit à la même table qu’une autre. L’équivalent en arabe de commensal est nadim, également peu usité de nos jours en tant que nom commun, mais répandu en tant que prénom.

Tabula, en latin classique, désignait plutôt une planche de bois servant à des inscriptions, ou à des jeux; un sens que l’on retrouve en français dans “les Tables de la loi”; et aussi dans le mot “tablier”, qui désigne toute surface plane utilisée pour un jeu – échecs, tric-trac, ou autre. Du temps de l’Empire romain, le plus populaire de ces jeux, celui auquel l’empereur Claude aurait consacré un traité – aujourd’hui perdu -, s’appelait justement tabula. De ce fait, lorsque ce mot était prononcé dans la Rome antique, c’est au jeu que l’on pensait, pas au meuble. On dit que Néron a gagné des fortunes à ce jeu; j’imagine que ses courtisans auraient pris de gros risques en le faisant perdre.

Tout porte a croire que le jeu se pratiquait dans l’Antiquité et au Moyen-âge de la même manière  que de nos jours. Dans un traité espagnol du treizième siècle, le Libro de los juegos, on trouve une illustration d’un jeu dit todas tablas, où la disposition des pièces est identique à celle de la tâwleh moderne. (voir l’illustration ci-dessus).

On sait que ce jeu connut un immense succès en Angleterre, au point que Richard Coeur-de-lion voulut l’interdire à ceux qui n’appartenaient pas à la noblesse; et au point que le cardinal Wolsey ordonna en 1526 de détruire les tables de jeu, et de punir ceux qui s’adonnaient à ce “vice”. Selon une légende fort répandue, ce serait en raison de cette persécution que l’on remplaça les jeux sur tables fixes par des jeux pliables et portables, que l’on pouvait prendre sous le bras et dissimuler en cas de danger. C’est sans doute ce qui explique qu’un tel “objet de perdition” apparaisse en 1562 dans le tableau de Bruegel l’Ancien intitulé “Le triomphe de la Mort” (voir ci-après, tout en bas du tableau, à droite).

A l’époque, on ne disait pas encore “backgammon”, nulle part; ce mot n’apparaît qu’au milieu du dix-septième siècle; jusque-là, les Anglais eux-mêmes connaissaient ce jeu, comme le reste du monde, sous le nom de “tables”.

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Les mots voyageurs – 9 – Bagdad

 

J’ai failli placer en tête de cette chronique le mot “baldaquin”, qui trouve son origine à Bagdad; mais j’ai changé d’avis, c’est à la ville elle-même que je m’intéresse, et son nom, qui nous est aujourd’hui si familier, porte une longue histoire qui va bien au-delà d’un terme à usage limité tel que “baldaquin”.

Ce dernier mot n’est qu’un vestige d’une époque révolue, une émouvante relique littéraire. Il persiste dans de nombreuses langues – baldachin en anglais et en allemand, baldaquino en espagnol et en portuguais, baldakin en suédois, baldakiini en finnois, etc. -, mais ces diverses formes ont toutes le même “ancêtre”, l’italien baldacchino, qui désignait à l’origine la soie importée de Baldacco, c’est-à-dire de Bagdad.

Cette vieille prononciation du nom de la ville ne surprend pas outre mesure le fils d’Arabe que je suis. Je possède dans ma bibliothèque un ouvrage du treizième siècle intitulé “Mo’jam al-bildân”, “le Dictionnaire des pays”, une encyclopédie géographique achevée en 1223, soit trente-cinq ans avant la chute de la ville aux mains du chef mongol Houlagou, et dont l’auteur est un érudit du nom de Yakout1.

A l’article Bagdad, le “Dictionnaire” de Yakout ne donne pas moins de sept prononciations différentes de ce nom. L’une d’elles a ravivé en moi un souvenir d’enfance. Mon père, qui connaissait remarquablement la poésie classique arabe, m’avait cité un jour un vers où l’on vantait la beauté de Boghdân. Il m’avait expliqué à cette occasion que c’était là une appellation littéraire de Bagdad, qu’il y en avait d’autres, et que cela s’explique par le fait que, ce mot n’étant pas d’origine arabe, chacun le prononçait à sa manière.

Yakout confirme d’ailleurs que le nom de la ville est d’origine persane. La chose est établie, même si l’étymologie exacte est encore discutée – comme le sont, forcément, toutes les étymologies, c’est la loi du genre. L’hypothèse la plus plausible, cependant, c’est que “bagh” ou “bogh” viendrait d’un radical signifiant “dieu”; et que “dad” viendrait d’un verbe signifiant “donner”. Le nom de la capitale irakienne signifierait donc : “don de Dieu”.

Le persan étant une langue indo-européenne, on ne s’étonnera pas de la similitude avec des noms slaves tels que “Bogdan”, qui a une signification similaire. Cette même idée de “don-de-Dieu” se retrouve d’ailleurs dans divers noms de personnes d’origine latine, comme Déodat, Donnedieu ou Dieudonné; ou d’origine grecque, comme Théodore ou, pour une femme, Dorothée. L’équivalent en arabe est “Atallah”, et en hébreu “Yonathan”.

Les Arabes, les Perses, les Grecs, les Assyriens

Pour en revenir à la métropole irakienne, les variations que l’on observait autrefois sur la prononciation comme sur l’orthographe de son nom pourraient également s’expliquer par le fait que Bagdad était simplement une appellation usuelle, et que le nom officiel de la ville était différent. Lorsque le calife al-Mansour l’a fondée au huitème siècle pour en faire la capitale de l’Empire abbasside, il l’avait appelée “Madinat as-Salam”, “La Cité de la Paix”; on l’appelait aussi, en son honneur, “Madinat al-Mansour”; ou, en raison de sa forme arrondie, “al-Zaoura’”, “l’Oblique”.

Ces noms étaient d’ailleurs venus s’ajouter à bien d’autres, car le calife n’avait pas bâti sa capitale en un lieu sans histoire. Sur le même site, ou dans les environs, se trouvaient d’autres cités prestigieuses dont le nom est aujourd’hui oublié, mais qui avaient eu leur moment de gloire, et dont le souvenir subsiste parfois d’une étrange manière. Il y avait notamment Séleucie, métropole grecque fondée par un lieutenant d’Alexandre le grand; et  sa jumelle Ctésiphon, métropole perse, qui fut, jusqu’à la conquête arabe au septième siècle, la capitale des shahs sassanides.

Les deux noms sont restés associés, et l’on trouve fréquemment dans les textes anciens la grande cité mésopotamienne désignée comme “Séleucie-Ctésiphon”. C’est là que fut fondée l’une des plus anciennes Églises chrétiennes, celle des Assyriens, que l’on appela longtemps “Église nestorienne” du nom de l’évêque Nestorius, condamné par Rome comme hérétique. Une branche mal-aimée du christianisme, et qui a pourtant eu un itinéraire lumineux.

Cette Église subsiste encore, toujours malmenée par l’Histoire, toujours ballotée entre Orient et Occident, toujours persécutée, et toujours méconnue… Depuis longtemps le siège de son patriarcat a dû quitter sa résidence originelle sur les bords du Tigre, mais les textes ecclésiastiques portent toujours le nom double des métropoles jumelles.

Il est émouvant de lire sur un document moderne qu’il fut “rédigé le 15 août 1997 à Séleucie-Ctésiphon”. Une appellation purement symbolique, bien entendu, vu que la cité que désigne ce nom antique, celle où réside aujourd’hui le patriarche de l’Église assyrienne, n’est autre que… Chicago.

  1. Sa biographie précise qu’il s’appelait Yakout al-Hamaoui al-Roumi al-Baghdadi – et qu’il venait donc  à la fois de la ville syrienne de Hama, du pays des Grecs, et de Bagdad. []

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Honte aux uns, honte aux autres

 

Quelque chose m’échappe dans l’histoire d’al-Megrahi, le fonctionnaire libyen qui vient d’être libéré en Écosse.

S’il est coupable d’un crime aussi atroce que l’attentat de Lockerbie, c’est-à-dire la destruction par bombe d’un avion civil, causant la mort de 270 personnes, pourquoi l’a-t-on libéré après seulement dix ans de détention?

Et s’il est innocent, pourquoi s’étonne-t-on de le voir reçu avec des fleurs à son retour chez lui?

Je ne voudrais pas spéculer sur sa culpabilité ou sur son innocence, mais une chose est absolument certaine: si cet homme a commis l’acte abominable dont on l’a accusé, il ne l’a pas fait pour son propre compte, mais pour le compte de ses chefs. C’est là une évidence que personne ne peut contester. Or, ces chefs, on ne se gêne plus pour les recevoir avec les honneurs, et en se pliant à tous leurs caprices. On ne se gêne plus pour prendre des photos avec eux, ni pour signer des contrats juteux. Mais si eux-mêmes sont pris en photo avec le lampiste qui a payé pour eux, nous sommes censés nous indigner.

Beaucoup de ceux qui connaissent le dossier de près – notamment parmi les parents des victimes – sont persuadés que le procès a été manipulé de manière honteuse, que le fonctionnaire libyen n’était pas coupable, et qu’on s’est servi de lui comme d’un bouc émissaire pour protéger les vrais responsables – libyens ou autres. C’est d’ailleurs ce que sous-entend le secrétaire écossais à la Justice, Kenny MacAskill, en prenant la décision de libérer al-Megrahi “par compassion”. Car même si l’homme est atteint d’une maladie incurable ne lui laissant que peu de temps à vivre, on aurait pu le soigner consciencieusement dans un hôpital britannique, mais jamais on n’aurait dû le laisser rentrer chez lui… à moins que l’on ait de sérieux doutes sur sa culpabilité.

Tout porte à croire qu’on s’est livré, dans cette affaire, à un marchandage sordide, pour obtenir des bénéfices commerciaux,  pétroliers ou politiques – bien des indices pointent dans cette direction. Et dans ce cas, il ne faut pas que les uns et les autres fassent semblant de trôner sur les hauts sommets éthiques. A force de transiger sur les valeurs sous prétexte de “réalisme”, à force d’interpréter les principes selon les convenances du moment, l’Occident finira par perdre toute crédibilité morale; quant à ses adversaires-partenaires de l’autre côté de la Méditerranée, ils n’en ont jamais eu beaucoup…

Je ne sais pas si l’on fera un jour toute la lumière sur l’attentat de Lockerbie; mais quelle que soit la vérité, cette affaire est révélatrice de la faillite morale qui caractérise notre époque. Une faillite dont aucun dirigeant – ni en Occident, ni dans le monde arabe – n’est totalement innocent. Et dont personne ne sortira la tête haute.

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Les mots voyageurs – 8 – Matelas

 

Ce mot a été emprunté à l’arabe en raison d’un léger malentendu. En ancien français, on disait “materas”, un mot qui proviendrait de l’italien materasso, et que l’on retrouve encore dans l’anglais mattress, l’allemand matratze, le polonais materac, etc. Tous ces mots ont pour origine le mot arabe matrah, dérivé du verbe taraha, qui signifie “jeter à terre”1.

J’ai parlé d’un léger malentendu parce que matrah, à l’origine, ne désignait pas un matelas, ni aucun autre élément de mobilier, mais un lieu. Autrefois, les maisons des gens modestes n’avaient qu’une seule pièce, qui servait de séjour dans la journée, et où l’on passait la nuit. Des matelas fins étaient rangés dans une niche, et lorsque venait le moment de dormir, on les jetait à terre, on les étalait, et chacun s’étendait à la place qui était la sienne.

Dans le parler arabe du Liban, on appelait ce “lit” amovible farsheh. Parfois ce n’était qu’une natte; on l’appelait alors hassireh. L’arabe étant, comme bien d’autres langues, un instrument de précision, sous sa forme dialectale aussi bien que sous sa forme littéraire, le mot matrah désignait très exactement l’endroit où chaque membre de la famille étalait sa literie. Il y a une chanson égyptienne du célèbre Mohammad Abdel-Wahab qui dit: “A l’endroit où le sommeil me vient aux yeux, je dors l’esprit tranquille”. Le premier mot de cette chanson, celui que j’ai traduit par “endroit”, est justement matrah.

Peu à peu, la signification de ce mot s’est étendue. Au Liban, et dans divers autres pays arabes, matrah ne désigne plus seulement l’endroit où l’on se couche. Dans des expressions comme “le lieu où je vais”, “l’endroit où j’ai mal”, “l’emplacement où je me gare”, on emploie matrah; et aussi pour désigner un passage précis d’un livre ou d’un film.

En français, à partir de ce mot, on est allé dans une toute autre direction. Non pas celle d’un lieu, mais celle d’un objet “matelassé”, justement, c’est-à-dire rembourré. Il a donc servi à désigner une grosse liasse de billets, un portefeuille, une fortune. Et aussi, par ailleurs, une épaisseur protectrice qui “fait matelas” – on le dit par exemple de la couche de graisse qui protège l’ours du froid polaire. Cette idée de protection existe aussi dans d’autres langues européennes, par exemple en anglais, où mattress désigne parfois un dispositif artisanal servant à consolider une digue pour en ralentir l’érosion.

Pour ma part, cependant, je reste attaché au sens premier, et j’essaie d’imaginer le moment où, vers l’époque des croisades, des Européens ont découvert pour la première fois le plaisir de dormir confortablement sur un matelas moelleux à la manière des Arabes. Sinon, pourquoi auraient-ils éprouvé le besoin d’emprunter ce mot?

  1. Littéralement, taraha veut dire “il a jeté” plutôt que “jeter”, mais comme cette forme est, pour les verbes arabes, l’équivalent de l’infinitif, il me semble plus adéquat de traduire par “jeter”. []

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Il est indispensable qu’il réussisse!

 

Le printemps de Washington – 8 -

Chronique du 19 août 09.

Au fil des semaines, j’ai formulé des inquiétudes, des commencements de déception. Mais c’est uniquement parce que l’élection de Barack Obama m’a rempli d’espoir, parce que je voudrais tant qu’il réussisse, et parce qu’il serait désastreux qu’il échoue. Je demeure raisonnablement confiant, même si, autour de moi – ce qui, à l’ère du Web, englobe la planète entière -, les sceptiques se font de plus en plus nombreux.

La principale objection que j’entends régulièrement, et qui me paraît partiellement justifiée – mais aussi, de ce fait, partiellement injustifiée -, pourrait se formuler comme suit: si les États-Unis se sont comportés comme ils l’ont fait sur la scène internationale au cours des dernières années, et même au cours des dernières décennies, ce n’est pas en raison des choix délibérés effectués par tel président ou tel autre, mais parce que leurs intérêts leur ont dicté pareils comportements.

La preuve, nous dit-on, c’est justement que les dirigeants successifs ont adopté, sur de nombreux dossiers, des positions sensiblement équivalentes. Il y aurait donc une sorte de déterminisme qui fait qu’aucun président, aussi bien intentionné qu’il soit, ne peut sortir de la ligne imposée par les intérêts stratégiques de son pays. C’est là une opinion que, dans le monde arabe, on entend à tous les coins de rue. On l’entend d’ailleurs aussi en Amérique latine, comme dans d’autres régions du monde.

Il y a là, de mon point de vue, une part de vérité, indéniablement. Si le géant américain s’est embourbé dans tant de conflits à travers le monde au cours des vingt dernières années, ce n’est pas seulement parce que les présidents Bush père, Clinton, puis Bush fils ont jugé utile de s’en mêler. C’est aussi parce que les États-Unis ne se sentent plus capables de jouer un rôle prédominant dans les affaires de la planète, ni de protéger leurs intérêts, sans un recours continuel à leur puissance armée.

Pourraient-ils changer d’attitude? Cela reste à démontrer – sincèrement, c’est la seule réponse qu’il me semble raisonnable de faire aujourd’hui si l’on veut prendre en compte les réalités objectives sans se laisser enfermer dans le déterminisme. La marge de manoeuvre d’un président américain n’est ni négligeable, ni illimitée. Par exemple: un président qui voudrait diminuer significativement la présence militaire américaine dans le monde entier se heurterait à des oppositions difficilement surmontables; à l’inverse, un président qui aurait jugé inapproprié d’envahir l’Irak aurait parfaitement pu éviter cette guerre.

Ce que je viens de dire s’applique à la plupart des dossiers épineux que Barack Obama a trouvés sur son bureau en arrivant à la Maison Blanche en janvier dernier. L’économie, la santé, le réchauffement global, et les diverses questions internationales – l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Corée du nord, la Birmanie, l’Afrique, le Proche-Orient, etc. Dans ses déclarations, en tant que candidat puis en tant que président, et aussi dans ses écrits antérieurs, Obama manifeste une connaissance approfondie de ces dossiers. On sent qu’il a réfléchi, et qu’il a essayé de trouver des solutions.

Le symbole ne suffit pas

Je reconnais volontiers que j’ai souhaité la victoire d’Obama en premier lieu en raison de la valeur symbolique que représentait l’élection, à la tête de la première puissance mondiale, d’une personne aux origines mêlées, venant des cinq continents à la fois; mais assez vite, à mesure que je l’entendais, que je lisais ce qu’il avait écrit et ce qu’avaient dit ceux qui l’ont bien connu, j’ai surtout été séduit par son intelligence et par son intégrité morale.

Disons les choses franchement: nous n’avons pas été gâtés, ces quarante dernières années, avec les présidents dont l’Amérique s’est dotée; ceux qui étaient intelligents et cultivés étaient cyniques, ou de moralité douteuse, et le monde entier en a subi les conséquences. L’élection d’Obama m’a enthousiasmé, et je continue à penser qu’au niveau des symboles elle constitue un événement historique de portée globale. Mais je serais déçu si cette présidence ne restait dans l’Histoire que pour le symbole.

Déçu est un mot trop faible, et trop personnel. Le monde déréglé où nous vivons a besoin de solutions urgentes et audacieuses si l’on ne veut pas s’enfoncer davantage dans la violence, dans la haine, dans le cynisme généralisé. Et ce serait un désastre que l’homme qui a érigé “l’audace de l’espoir” en doctrine, et en cri de ralliement, manque d’audace et déçoive l’espoir.

Il est trop tôt pour dire si ce sera le cas. A ce stade, j’écoute, j’observe, je soupèse, je réfléchis. Parfois, je me réjouis, parfois je m’impatiente, et parfois je m’inquiète. Sans entrer ici dans les détails de tel ou tel dossier, je voudrais noter deux ou trois sujets d’inquiétude plus généraux, liés au caractère de cette administration, et du président lui-même.

Obama est un homme de consensus, ce qui est une qualité, mais aussi un défaut. Une qualité si l’on entend par là que toutes les sensibilités devraient être prises en compte, que toutes les personnes de bonne volonté devraient être “hissées à bord”. Mais si l’on accorde à trop de gens, y compris à ses propres adversaires, un droit de veto sur ce que l’on fait, on se condamne à la paralysie et au conformisme. Les idées fortes se diluent, jusqu’à devenir mièvres,et sans portée.

Dans un livre que je viens de lire – un ouvrage fort éclairant, écrit à l’invitation d’Obama lui-même, et qui lui est très favorable en dépit de son titre ambigu, Renegade1, le journaliste britannique Richard Wolffe rapporte une conversation qu’il a eue l’année dernière avec le futur président sur la manière dont il entendait gouverner. Obama lui aurait dit, en substance: “Si l’on me confie le navire, mon premier souci sera d’éviter qu’il ne fasse naufrage.”

C’est compréhensible, c’est honorable, mais c’est un peu risqué comme attitude, paradoxalement. Oui, risqué par excès de prudence. Car à partir du moment où les uns et les autres, à l’intérieur comme à l’extérieur, auront compris qu’Obama ne veut pas “passer en force” de peur d’abîmer le navire, ils ne voudront plus du tout le laisser passer. Ni sur la santé, ni sur l’économie, ni sur le Proche-Orient, ni sur l’Afghanistan, ni sur aucun autre dossier.

Il y a tant de gens qui ne se sont jamais résignés à son élection, pour des raisons politiques, raciales, ou autres, et qui voudraient le voir échouer, à tout prix! Il est indispensable de leur donner tort! Il est indispensable – pour l’Amérique, comme pour le reste du monde – qu’Obama réussisse!

  1. Ce mot, qui signifie “renégat”, est en fait le nom de code qu’avaient donné au candidat Obama les agents des services secrets chargés de sa protection au cours de la campagne électorale. []

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Les mots voyageurs – 7 – Franc

 

Le mot “franc” a tant de significations différentes que je me dois de préciser, dès les premières lignes, que cet article s’intéresse uniquement à son usage monétaire; et même, de manière bien plus restreinte encore, à un “franc” que j’ai connu dans mon enfance, qui a disparu depuis, et pour lequel j’éprouve de la nostalgie. Non pas le franc français, ni le franc belge, que j’ai palpés l’un et l’autre pour la première fois à l’âge de quinze ans, lors de mon premier voyage en Europe, et dont le remplacement par l’euro ne m’attriste guère; mais un franc méconnu, clandestin, qui s’est éteint sans bruit – le franc libanais.

Ce qu’on appelait “franc”, au Liban, et qu’on prononçait “freink”, c’était la pièce de cinq piastres, la plus petite qui fût encore d’usage courant du temps de mon enfance. Pourquoi “franc”? Parce qu’au temps du mandat français au Liban et en Syrie, lorsqu’on créa la monnaie nationale, la livre, sa valeur était de vingt francs; et comme la livre était divisée en 100 piastres, les cinq piastres valaient un franc. Tant que la pièce correspondante était en circulation, on ne l’a jamais appelée autrement que “franc”. Dans certaines régions du pays, on allait même plus loin, puisqu’on appelait la pièce de 10 piastres “deux francs”, et celle de 25 piastres “cinq francs”.

Bien entendu, ces monnaies n’avaient plus aucun rapport avec le franc. Et, de toute manière, les appellations étaient purement dialectales. L’inscription sur les pièces était en deux langues, mais dans aucune il ne s’agissait de “francs”. En français, on donnait la valeur en piastres, et pour l’arabe en “qouroush” ou “ghouroush” – au singulier “qirsh” ou “ghirsh” – un nom de monnaie qui rappelle l’allemand “groschen”, et dont l’origine  remonte à l’italien “grosso” – au pluriel “grossi” – qui désignait autrefois les pièces épaisses.

Avec le passage des siècles, le sens avait dérivé. La “grosse” avait rapetissé, jusqu’à devenir la  pièce de monnaie la plus menue de toutes. Celle que j’ai connue était grise et légère, elle semblait faite en fer blanc. Et un jour, elle  a tout simplement disparu. Non à la suite de quelque réforme monétaire, mais en raison d’un effondrement de sa valeur.

Longtemps la livre libanaise avait été stable; dans ma jeunesse, elles fluctuait au voisinage de 30 cents américains, ce qui veut dire que le “franc” libanais valait autour d’un cent et demi, et il frôlait parfois les deux cents. Mais au milieu des années 1980, la monnaie nationale s’est écroulée; après une chute vertigineuse, elle a pu être stabilisée, mais à un seuil très bas; si notre infortuné “franc” existait encore, il en faudrait aujourd’hui plus de 300 pour acheter un cent à l’effigie d’Abraham Lincoln. Les “francs” et les “piastres” n’ont plus cours au Liban; la plus petite pièce que j’aie eu entre les doigts ces dernières années valait 250 livres, soit cinq mille “francs”.

Victime de la guerre, notre “franc”? Pas vraiment. La dérive avait commencé bien avant. Lorsque j’allais à l’école primaire, c’est-à-dire dans la deuxième moitié des années cinquante, je m’arrêtais parfois chez l’épicier du coin, où la pièce d’un franc m’achetait encore un chewing-gum made in USA ou une petite tablette de chocolat au lait made in Lebanon. Mon père me racontait que lorsqu’il était étudiant, au milieu des années trente, un franc était une somme respectable – à une piastre il achetait son journal, pour une autre piastre il se faisait couper les cheveux, et avec les trois piastres restantes il pouvait déjeuner dans son restaurant habituel…

Lorsque j’ai commencé à travailler au début des années soixante-dix, les pièces de cinq piastres ne se trouvaient plus dans les poches que pour faire l’appoint; on n’achetait plus rien avec. Et lorsqu’on les mentionnait, c’était  presque toujours pour une métaphore, comme dans l’expression “ma byesswa freink“, “ça ne vaut pas un franc”, comme en France on dirait “ça ne vaut pas un clou” – expression méprisante que l’on appliquait parfois à des objets, et parfois même à des personnes.

Cette expression restera, très probablement, bien après qu’aient disparu tous ceux qui, comme moi, ont acheté leur premières confiseries à l’aide du regretté freink.

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Les mots voyageurs – 6 – Égypte

 

Alors que, dans la plupart des régions du monde, leur pays est connu par des noms qui dérivent du grec Aígyptos, les Égyptiens eux-mêmes le désignent par un tout autre nom: Misr, souvent prononcé Masr.

L’adjectif correspondant est masri - un patronyme répandu dans l’ensemble du monde arabe. Avec de légères variantes, l’appellation de Misr se retrouve en persan, en ourdou, en hindi, en turc, en azéri, en swahili, en malais, en bahasa d’Indonésie; et aussi en hébreu, sous la forme Mitsrayim, mentionnée dans la Genèse, sans doute la plus ancienne appellation sémitique, et dont la traduction littérale semble être “les deux détroits” – peut-être par référence aux deux royaumes de haute et de basse Égypte.

Le mot arabe misr est employé, quant à lui, comme un nom commun, désignant “une contrée”, avec une nuance d’éloignement. Dans le parler égyptien, Masr ne désigne pas seulement le pays, mais également sa capitale; “du Caire à Alexandrie” se dit “min Masr lil-Iskandariyah”; le nom officiel de la métropole, al-Qahira, ne s’utilise qu’à l’écrit, ou dans un contexte plus formel.

Terre rouge, terre noire

Dans l’Égypte pharaonique, on appelait le pays Kemet, “terre noire”, c’est-à-dire fertile, un nom qui s’est perpétué dans la langue copte sous la forme Kîmi, et que les premiers textes grecs avaient repris sous la forme Khemia. Il n’est pas impossible, d’ailleurs, que cette très ancienne appellation grecque de l’Égypte soit à l’origine de cet autre mot voyageur, alchimie, qui a fait un détour remarqué par le monde arabe. J’y reviendrai… Dans la langue des pharaons, le terme “kemet” s’opposait à celui de “deshret”, qui voulait dire littéralement “terre rouge”, et qui désignait le désert.1

Ce sont les Grecs qui ont attribué au pays son nom le plus célèbre, Aígyptos, qui allait être repris dans d’innombrables langues. Ce nom lui-même proviendrait de Hi-ku-Ptah, appellation d’un temple dédié au dieu Ptah dans la ville de Memphis, l’une des plus importantes métropoles de l’Égypte ancienne, dont les ruines se trouvent dans les environs du Caire. Ainsi, le nom de ce temple aurait fini par désigner la ville elle-même, avant de s’étendre au pays tout entier.

A partir des noms de l’Égypte, il y a eu de nombreux dérivés. Les uns justifiés, comme “copte”, les autres pas, tel “gypsy” en anglais, “gitan” en français, ou “gitano” en espagnol, qui désignent les Roms, dont on supposait à tort qu’ils étaient venus des bords du Nil.

Au Liban, le mot misrîye, que l’on utilise presque toujours au pluriel, sous la forme de massâri ou de misriyêt, désigne familièrement l’argent – au sens de “richesse”, ou de “monnaie”. Une appellation qui semble remonter au dix-neuvième siècle, lorsque le pays fut brièvement occupé par les troupes du vice-roi d’Égypte, et que des pièces égyptiennes furent mises en circulation. Pourquoi, de toutes les unités de monnaie que le pays a connues à travers son Histoire, n’a-t-on gardé que le souvenir de ces “égyptiennes”? Je l’ignore…

En Égypte même, pour exprimer cette même idée d’argent, on utilise le mot “flouss”, pluriel de “fels”, une petite unité de  monnaie. Cet emploi  familier de “flouss” se retrouve dans divers autres pays arabes – et aussi, quelquefois, en France, sous la forme argotique de “flouze”, importée du Maghreb au temps des colonies.

  1. Certains avancent que le mot latin desertum pourrait avoir son origine dans le deshret de l’Égypte ancienne. Je le signale à tout hasard, même si je n’ai vu, jusqu’ici, aucune démonstration convaincante. []

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Les mots voyageurs – 5 – Grec

 

J’ai signalé dans ma dernière chronique que les mots “roumi” et “roum” étaient parfois, au Levant, synonymes de “grec”. J’avais l’intention de fournir quelques précisions supplémentaires, mais j’ai préféré le faire dans une entrée à part, pour ne pas alourdir l’article précédent par de trop longues digressions.

Si le mot “roum” désigne les chrétiens qui suivent le rite grec et, dans les textes à caractère historique, les Byzantins, le terme arabe usuel par lequel on connaît la Grèce est al-Younân, l’adjectif correspondant étant younâni. On retrouve le même nom en persan, en urdu, en hindi, et aussi en chinois mandarin; dans plusieurs pays d’Asie, de l’Azerbaïjan jusqu’à  l’Indonésie, on trouve des appellations voisines. On considère généralement que les Arabes, et probablement aussi tous ces autres peuples d’Orient, ont suivi en cela l’exemple des Turcs, qui appellent la Grèce du nom de Yunanistan, – littéralement: “le pays des Ioniens”.

L’Ionie se trouve pourtant aujourd’hui non pas en Grèce, mais en Turquie, au bord de la mer Egée, autour de la ville d’Izmir, l’ancienne Smyrne. C’est la région d’Asie mineure qui resta le plus longtemps ethniquement grecque, au point qu’à la fin de la Première guerre mondiale, lorsque l’Empire ottoman fut vaincu et qu’on pensa qu’il allait être dépecé, le gouvernement d’Athènes tenta d’annexer l’Ionie. Ataturk s’y opposa par les armes, et l’entreprise téméraire s’acheva sur une tragédie humaine: des massacres, un exode massif, et un gigantesque incendie qui ravagea Izmir en septembre 1922, détruisant la majeure partie de la ville et faisant, selon certaines sources, près de cent mille morts.

L’appellation de Yunanistan, et toutes celles qui en ont dérivé, pourrait donc s’expliquer par le fait que l’Ionie fut l’un des principaux bastions grecs dans une Asie mineure où la population turque commençait à devenir majoritaire.1 Cette région fut, en tout cas, un haut lieu de la civilisation. Elle renferme des lieux qui ont laissé une trace dans l’Histoire, tel Ephèse, Phocée, l’île de Samos, le fleuve Méandre, ou Milet, la ville de Thalès, l’un des grands savants de l’Antiquité.2

Rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que les Turcs, les Arabes, et d’autres peuples d’Orient aient leur propre appellation pour la Grèce et son peuple; en Occident non plus on ne donne pas à ce pays le nom que ses habitants lui donnent.  Ceux-ci l’appellent Elláda ou, dans un contexte historique, Hellás, et se proclament Hellènes, alors que dans la plupart des langues européennes on leur parle, justement, de Grèce et de Grecs, avec de nombreuses variantes.

Cela dit, le cas des Grecs est loin d’être unique. Tant de gens seraient surpris, amusés, et quelquefois horrifiés d’apprendre quels noms on accole à leur peuple ou à leur pays dans d’autres régions du monde.

  1. Mais l’origine pourrait être bien plus ancienne encore, puisque, dans la Bible, le nom de la Grèce est Yavan, ce qui est phonétiquement proche de Younân; mais alors, il faudrait supposer que l’assimilation des Grecs aux Ioniens est bien antérieure aux migrations turques. C’est ce que donne à penser cet article sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia. []
  2. A certaines époques, l’appellation d’Ionie s’est étendue vers la Grèce actuelle, englobant Athènes, l’Attique, et le nord du Péloponnèse. En revanche, les îles ioniennes, comme Corfou, Ithaque, Cythère ou Céphalonie, n’ont rien à voir, semble-t-il, avec cette Ionie-là. C’est juste une homonymie. En grec, leurs noms ne s’écrivent pas de manière identique. []

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